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scientifique, ne forment pas, en général, le premier terme dans la série des investigations qu’exigent les inventions et les découvertes.

Il est bien vrai, à certain point de vue, que l'obser

lvation est la s0urce et le fond de toutes nos connaissances : Newton ne serait pas arrivé à sa grande découverte sur les mouvements des corps célestes, s'il n’avait pas su que les corps tombent à la surface de la Terre; Galilée n’aurait pas découvert la théorie du pendule, s’il n‘avait pas su qu’un corps suspendu qu‘on écarte de la verticale oscille auteur de son point de suspension; et Toricelli n‘aurait pas songé à chercher la force qui élève l’eau dans les pompes, s’il avaitignoré ce phénomène. Mais l‘observation qui nous instruit de ces premières vérités, qui nous fait connaître ces pre— miers faits, n’est pas l’observation scientifique dont parle Bacon et dont nous nous occupons ici; c’est l’observation vulgaire, passive, contemplative, commune à tous les hommes et à laquelle la volonté n‘a qu’une faible part si elle en a une. L’observation prescrite par Bacon et dont il est question dans les sciences, est cette observation active, profonde, sagace, a l’aide de laquelle nous scrutons les mystères de la nature, nous pénétrons en quelque sorte jusque dans ses entrailles pour y chercher la vérité.

Or, le véritable rôle de cette observation, aussi bien que de l’expérimentation , consiste, en général, à servir de contrôle, de vérification ou de criterium aux conceptions spontanées de la raison, opérant tantôt sur une donnée primitive fournie par le hasard ou par l’observation vulgaire, tantôt sur des notions ou des 00nnai5-' sauces acquises antérieurement à l’invention ou à la découverte. Le bon sens et l’histoire confirment cette manière de voir.

Il est évident que l’observation, pour qu’elle ne se réduise pas, dans la plupart des cas, à une passive et stérile contemplation, abandonnée uniquement aux chances aveugles du hasard, doit avoir un but déterminé, plus ou moins nettement défini d’avance; car, sinon , qu’observerait-on? qu’est—ce qui porterait a faire telle observation ou telle expérience plutôt que telle autre? à observer ou à expérimenter d’une manière plu— tôt que d’une autre? à employer tel instrument plutôt que tel autre? Toute observation, comme toute expérience, suppose certaines conditions, et ces conditions ne peuvent se déterminer que lorsque le butlui-même de l‘observation ou de l’expérience est déterminé. Donc l’observation et l’expérience impliquent généralement, pour être fructueuses , une vue anticipée de la raison , une prénotion de la vérité; ou bien , dans certains cas , une question à résoudre et posée d’avance, comme, par exemple : l’eau est-elle compressible? etc.. C’est cette vérité préconçue , ou bien cette question proposée, qui détermine l’observateur, qui particularise l’observation ou l’expérience qu’il a à faire , qui lui permet d’en fixer les conditions et les moyens , et qui lui sert de guide et de boussole dans ses recherches.

L’observation et l’expérience viennent donc vérifier, contrôler les conceptions de la raison; éclaircir des vues d’abord plus ou moins confuses; les infirmer ou les rectifier si elles étaient fausses ou inexactes; les consacrer, les sanctionner au contraire et les revêtir du caractère scientifique, si elles étaient conformes à la vérité. Voilà le rôle vrai de l’observation et de l’expérience scientifiques.

On dit souvent : il faut se garder de toute idée préconçue dans les observations et les expériences. Cela ne peut s‘entendre que dans ce sens, qu’il faut se garder de faire plier les résultats de l’observation et de l‘expérience a des idées préconçues; qu’il faut, au contraire. corriger, modifier celles-ci de manière a les ajuster à ces résultats. Mais nous dirons plutôt: il est impossible, sans idée préconçue d’un but déterminé, d‘entreprendre aucune observation, aucune expérience sérieuse.

Où la vérité de cette assertion se montre avec le plus d’évidence, c'est dans les inventions. N’est-il pas certain, par exemple, qu’il faut avoir l’idée préconçue d'un effet à produire pour l'invention des machines? et ces créations si sublimes du génie de l'homme ne sortentelles pas, pour ainsi dire, toutes faites de son cerveau? Toutefois, ici encore, on a besoin du contrôle de l'ex— périence, qui vient confirmer ou infirmer la conception de l’inventeur; l’observation et l’expérience corrigent, perfectionnent son œuvre, qui a besoin de cette épreuve parce que l’inventeur ne peut pas, en général, tenir compte à priori de toutes les circonstances, de tous les éléments qui influent sur la manière d’être ou d’opérer de sa création.

Joutl‘roy a caractérisé à peu près, comme nous venons de le faire, le rôle de l’observation et de l‘expérience dans les découvertes.

En parlant des phénomènes physiologiques , c’est pour découvrir les circonstances de ces phénomènes, dit ce philosophe, que le physiologiste fait des expériences, « opération impossible ou inutile s’il n’avait d’avance l’idée de ce qu’il cherche, et s'il ne possédait dans son esprit les signes auxquels il peut le reconnaître 1.‘ »

« Tout problème physiologique, dit-il encore, se ramène inévitablement à la formule suivante : Une ou plusieurs des circonstances d’une fonction étant don— nées, déterminer les autres. C’est le hasard qui fournit la donnée du problème, et l’observation qui le résout, mais c’est la raison qui le conçoit et qui le pose >)

' Joufl‘roy. Préface de la traduction de I‘Esquiase de philosophie morale, par Dugald-Stewart, p. 99.

Ces paroles s’accordent parfaitement avec ce que nous avons dit plus haut; elles expriment des vérités qui nous paraissent incontestables et qui ne s’appliquent pas seulement aux recherches sur les phénomènes phy— siologiques, mais à toutes les investigations, quel que soit leur but, sur le monde extérieur. Nous croyons seulement devoir y faire cette réserve, que ce n’est pas toujours le hasard qui fournit la première donnée de nos recherches; souvent aussi, et les faits le prouvent, la méditation systématique et persévérante sur un sujet donné ou sur des connaissances acquises suggère le problème.

L’histoire, avons—nous dit, atteste également qu’en général l’observation et l’expérience scientifiques ne constituent pas le point de départ des découvertes.

Or, cela est vrai, soit qu’on envisage la marchegénérale de l’esprit humain dans les sciences, soit qu’on examine chaque découverte en particulier.

Les vérités les plus importantes ont souvent été entrevues et même nettement énoncées par les philosophes, plusieurs siècles avant que l’observation ou l’expérience fussent venues les confirmer et leur donner rang définitif parmi les vérités scientifiques.

C’est ainsi que Pythagore place le soleil immobile au centre du monde, et annonce que le mouvement des astres est soumis a des lois géométriques; que Leu

* Joul‘froy, ibid.

cippe met la Terre en mouvement autour de son axe; que Démocrite considère la voie lactée comme formée d’une multitude d’étoiles dont chacune isolée échappe à la vue; c’est ainsi encore qu’Aristote reconnaît la pesanteur de l’air; qu’Aristarque a des opinions saines sur l’origine des couleurs; que Posidonius annonce l’existence de la réfraction; que Lucrèce pressent que tous les corps de la nature sans en excepter la flamme sont pesants et que tous tombent avec la même vitesse dans le vide; que Plutarque admet l’existence de cavités et d’émincnces sur la lune; que Sénèque annonce l’élasticité de l’air; que le même philosophe ainsi que Pline reconnaît l’influence combinée de la lune et du soleil dans le phénomène des marées, etc., etc.

Toutes ces vérités ont été tour à tour acceptées et abandonnées par les philosophes et les savants, jusqu’à ce qu'enfin, après deux mille ans de progrès scientifiques, elles ont été démontrées par l’observation ou par l’expérience et ainsi définitivement aéquises a la science.

Qu’on étudie toutes les grandes découvertes au point de vue de leur développement historique , et l’on retrouvera la même marche partout.

Cette marche se présente encore la même dans les travaux individuels. Copernic, Kepler, Galilée, Toricelli, Pascal, Newton, Huyghens, Franklin, etc., se livrent à des observations ou a des expériences dans le dessein de vérifier des idées préconçues, de confirmer des vérités d'abord soupçonnées.

Nous avons, du reste, près de nous un exemple frappant mais douloureux qui montre que le rôle véritable de l'observation et de l’expérience dans les découvertes est bien tel que nous venons de le définir. Un illustre compatriote, victime de son dévouement pour la science,

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