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magnifique : je mets le feu à une maison nouvellement bâtie et je m’écrie : « Que me parliez-vous d’un prix basé sur la valeur du sol, des matériaux, de la main d’œuvre et des services de l’architecte? Voyez ce que vaut la ruine et découvrez donc dans les décombres toutes ces valeurs imaginaires! »

Dans le deuxième exemple, celui de la glace apportée à Saint-Thomas, M. de Beaulieu écarte la concurrence et suppose le monopole accidentel pour le premier jour de la vente. Il nous fait assister à la naissance du commerce de glace entre Boston, Portland et Saint-Thomas. Que peut-on prouver par de pareilles exemples? Que sont-ils dans l’immensité de la production et de l’échange? Revenant ensuite à la situation normale du commerce, il nous présente un cultivateur qui« échange l'excédent de son grain et de son bétail contre des instruments d’agriculture, des vêtements, des livres, des journaux et tout ce qui constitue la vie civilisée. D’après la théorie protectionniste, cet homme qui reçoit plus de travail qu’il ne donne de matière, devrait donc se ruiner par ces échanges, tandis qu’il s’enrichirait, sans doute, s’il gardait « sa matière » et s’il entassait récolte sur récolte dans ses greniers. »

Ma réponse sera fort simple. Le cultivateur de M. le Hardy reçoit une valeur qui lui convient, qu’il convoite, pour une valeur dont il n’a pas besoin; son intérêt ne peut pas se trouver lésé, justement parce qu’il n’échange que son excédant. Dès que cet excédant sera épuisé, il cessera l’opération. Qu’importe-HI, dès lors, qu’il reçoive par cet échange un peu plus de valeur en travail qu’il n’en donne renfermée dans son blé; qu’importe-HI encore qu’il soit obligé de rendre un peu plus de valeur en matière qu’il n’en reçoit dans les objets de luxe. Ne possédait-il pas plus de valeur en matière qu’il ne pou—

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vait faire servir a son usage? Mais les partisans de la liberté commerciale oublient toujours qu’un peuple n’est pas, sous ce rapport, dans la même situation que le particulier. La récolte de la Valachie, par exemple, est dans les mains d’un certain nombre d’individus. Ces hommes imiteront-ils le cultivateur de M. de Beaulieu? Ne vendront-ils que l’excédent de ce qui est néces— saire a la nourriture quelque peu abondante des populations?

Non, c’est le contraire qui arrive. Vivant dans un pays sans industrie, sans métiers pour ainsi dire, ils peuvent obtenir à l’étranger de plus fortes contrevaleurs, et, ne gardant que des quantités insuffisantes de grains dans le pays, ils échangent le reste contre des objets qui ont bien une valeur équivalente pour ces gens habitués à unluxe effréné, mais qui s’offrent au pays entier, par rapport à la consommation générale, sous un tout autre aspect. C’est ainsi qu’à Bucharest on exagère le luxe des voitures à tel point que l’homme qui se sert durant trois années du même véhicule, est perdu dans l’opinion du beau monde. Les boyards dont la vanité est la cause de cette exigence outrée de la mode, ne croient pas faire un marché désavantageux, en donnant des cargaisons de blé pour des voitures de Vienne destinées à pourrir une année plus tard dans les remises de leurs hôtels; mais que pensera l’économiste de ces opérations commerciales? Quelles réflexions amères ne doivent-elles pas provo— quer chez l’homme du peuple, mourant de faim au milieu des prodigalités de la nature? Ne dira-t-il pas avec raison ; un tel échange étendu à tous les produits des métiers et de l’industrie entraîne la ruine du pays.

Les voitures, les meubles, les habillements de l’étranger, dans chaque somme donnée d’échanges, contien

il

nent en travail humain une valeur bien plus immense que les blés qu’on embarque dans nos ports; pendant que ces mêmes objets de luxe renferment en matière utile à une consommation quelconque une valeur qui reste bien inférieure à la valeur du même genre contenue dans nos propres produits. Exportant peu de travail et en importantbeaucoup, nous ne pourrons jamais occuper nos ouvriers qui manqueront de salaires; nous diminuons la valeur de leurs bras qui forment leur seule fortune ainsi qu’une partie des richesses publiques. Exportant au contraire outre mesure les matières nécessaires à la vie et en important peu, nous renchérissons la nourriture de ces mêmes ouvriers. On le voit : le rapport inverse des deux facteurs qui forment la base de notre système est constaté, il se montre en pleine action.

Et pour compléter notre démonstration, supposons que M. le Hardy, voyageant en Valachie, adresse cette question à un habitant intelligent du pays : « Mais pourquoi ne fabriquez-vous pas vous-mêmes les voitures, les glaces, les meubles somptueux, les habillements brillants destinés à donner le cachet de la civilisation à vos boyards? ils vous donneraient en retour le pain qu’ils sont obligés d’envoyer ailleurs. » — « Les événements politiques , » répondrait le Valaque , « nos boyards, les Turcs et les Russes envahisseurs nous ont empêchés d’essayer à temps la fabrication de ces objets; grâce à nos oppresseurs nous sommes arrivés trop tard au banquet de l’industrie. Pour qu‘il nous fût permis de nous y asseoir, il faudrait que nos boyards, pour quelque temps , se contentassent de voitures , de glaces mal faites et plus chères que ne le sont ces objets achetés à Vienne et a Paris; mais ils s’y refusent et nos

grains continueront à sortir du pays en quantités trop R. T. 19.

considérables, à moins que l’on n’y mette ordre par la douane. » — « Y gagneriez-vous quelque chose? » objecterait M. de Beaulieu , « vos boyards sont des hommes de bon sens; acheter une diminution de plaisir par une augmentation de dépense, serait certainement une fort grande sottise. Ce qu’ils perdraient sur le prix d’achat, le pays ne devrait—il pas également l’inscrire en perte? ne serait-ce pas a le demi-franc pour la patisserie » découvert par notre ami, M. Thompson? — » « Vous vous trompez, » dirait le Roumain, «voici le bilan dans les deux cas. Aujourd’hui nous livrons à l’étranger, je suppose, une quantité de blé valant 5 millions, en échange de voitures et de meubles estimés à la même somme d'argent. Cette opération commerciale finie, le pays possédera toujours ses 5 millions.

» Dans le deuxième cas, le boyard donne à nos ouvriers ses grains valant 5 millions; ils restent dans le pays. Il est vrai que le gentilhomme recevra en retour des objets qu’il aura payés 5 millions et qui, en réalité, comparés à ceux que nous fournissent I'Autriche et la France, valent 50 0/, de moins, soit 5,500,000 francs seulement. Quel est cependant l’avoir du pays après cette opération? Il possède en grains 5 millions, en voitures et meubles 5,500,000 fr., ce qui fait un total de 8,500,000 fr. , c’est—à-dire 3,500,000 fr. de plus que dans le premier échange. Ces 5,500,000 fr. représentent la valeur des forces de travail que dans le premier cas une fausse politique commerciale détruit, annihile, tout en augmentant le nombre de nos bohémienè. »

Qu’y-a—t-il à répondre à cette démonstration que les afl'aires de Valachie et de bien d’autres pays vous mettent journellement sous les yeux? Soutiendrez-vous encore que le gain d’une partie du peuple forme toujours unprofit pour tout le pays? car c’est là l’erreur qui vous arrache ce cri : « on ne fera jamais croire à personne qu’une nation s’appauvrit, si tous les individus composant une nation font des échanges profitables. » Appliquerez-vous ici vos idées sur les aptitudes différentes des peuples, sur la division du travail, et accorderez — vous au peuple valaque la seule aptitude de travailler la terre? La différence des aptitudes naturelles partage le sort d’un grand nombre d’idées dont le libre échange s‘empare; on la comprend mal, on l’applique plus mal encore.

Tout le monde ne voyage pas en Valachie, et personne n’a toujours sous les yeux ce qui se passe ailleurs que dans son pays. Il est bon par 00nséquent que la science enseigne aux peuples jusqu’à quel point l’échange avec l’étranger est avantageux, à quel point enfin la duperie commence. Ma théorie, je pense, pourra avoir ce résultat.

M. le Hardy ne conteste pas justement que le privilège engendre le privilége, mais il ne peut pas comprendre que l’institution de la propriété foncière doit entraîner au moins l’obligation de nourrir par le travail ceux qui ne possèdent aucune partie du sol, dût-on même payer leur travail plus cher que celui de l’étranger? Vous voulez donc, dit—il, remédier au mal, en donnant aux propriétaires « le monopole de vendre seuls leurs produits à leurs compatriotes!» Erreur profonde! mon système aboutit à cette conclusion que l’entrée des denrées alimentaires et d’une foule de matières premières doit être toujours libre. Cette conclusion motivée, mon adversaire la trouvera dans mon premier travail publié , dans cette Revue, contre la liberté commerciale.

M. de Beaulieu déclare qu’il n’est « certes, pas fanati— que de la forme de propriété instituée dans le code

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