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la couleur et la toile fassent une partie quelque peu notable de la valeur du tableau. Comme il y a des produits dans lesquels la matière forme le principal contingent de la valeur, il y en a d’autres dans lesquels elle est imperceptible et ne forme pas une valeur d’échange. Quelquefois le travail intellectuel, tel que le discours d’un professeur, s’incorpore de telle façon dans la matière gratuite et déliée que nous devons avoir recours à la science pour nous convaincre de cette incorporation.

En commençant, dans mon article précédent, la réfutation de la théorie de M. de Beaulieu, j’ai fait ressortir que cet écrivain ne conteste que la vérité qui forme le point de départ de mon travail sur le libre échange. « Il n’attaque nullement, disais—je, la logique de mes déductions, et celle-ci reste par conséquent debout; elle garde toute sa force, dès que les objections de M. le Hardy contre la valeur de la matière consistant dans la part de la rente, ont été refutées. »

Mon adversaire déclare : que « c’est là une grave erreur de ma part; » mais, lecteurs et moi, nous sommes obligés de le croire sur parole, car il ne se donne nullement la peine de rechercher ce qu’ilyad’er— roué dans mes déductions; il ne désigne pas le point où ma logique commence à faillir, à devenir défectueuse. Une simple dénégation serait—elle une réfutation de déductions qui reposent sur l’inflexibilité mathématique, dès qu’on accorde, avec le bon sens et l’économie politique, l’existence de la rente ou, ce qui est la même chose, la valeur de la matière?

Pourquoi faut—il que je sois obligé de faire a M. le Hardy, pour la deuxième fois, le reproche de sortir des limites d’une polémique courtoise, en formulant des insinuations peu bienveillantes, dont il m’est extrê

mement facile de me justifier, et qui, en définitive, ne peuvent que nuire à la cause que mon contradicteur cherche à servir. Lorsque je dis : qu’engagé trop fortement par son passé dans le parti libre-échangiste etque, cédant probablement, sans le vouloir, aux instigations de sa sympathie pour ce parti, Bastiat cherche à éliminer l’un des deux facteurs que l’analyse des objets de l’échange lui avait donnés; —— lorsque je m’exprime ainsi, en quoi ai-je méconnu la pureté des intentions de l’écrivain français? M. de Beaulieu ignore-HI que presque tous les faux jugements, s’ils ne trouvent pas leur source dans l’ignorance, sont le résultat du passé et de la position sociale de l’homme, et qu’on n’offense per— sonne en exprimant cette idée? Bastiat, du reste, ne niait pas, lui, le péril auquel la vérité est exposée, lorsqu’elle doit lutter contre certains entraînements. Accusé, par exemple, de plagiat par Carey, il avoue qu’il a en tort peut-être de ne pas citer cet auteur dont il reproduisait en grande partie la théorie, mais « qu’un Français ne peut guère lui rendre justice sans un grand effort d’impartialité, » M. Carey professant « pour la France et les Français le mépris le plus profond et une haine qui va jusqu‘au délire 1. » Je dois croire, par conséquent, que Bastiat lui-même qui confesse si hautement l’influence pernicieuse du sentiment national sur sa justice distributive, n’aurait guère partagé l’excessive susceptibilité de son disciple.

M. de Beaulieu informe le public qu’il n’appartient nullement au parti qui poursuit l’avénement de la Législation directe par le peuple. Il avait cependant indiqué nettement le contraire, en confondant mes aspi

‘ Lettre de F. Bastiat, Journal des Ëronomistes, 1851, 1‘" volume, page 50.

rations politiques avec les siennes. Il va sans dire que je m’abtiens de défendre ici contre ses attaques la Législation directe; elle n’est pas immédiatement en cause dans ces débats.

Je quitte maintenant M. Charles le Hardy de Beaulieu pour répondre aux observations de son cousin Adolphe, qui, sous le prétexte de venir à son secours, frappe quelquefois au cœur la cause qu’il a l’intention de défendre.

« La part minime que je vais prendre à la discussion, » nous dit ce nouveau contradicteur, « a simplement pour objet de montrer à M. Rittinghausen , qu’en 1847 il a été suffisamment et complétement répondu à son étrange théorie de la proportionalité de la matière et du travail dans l’échange. »

Mais. mon adversaire ne se trompe-HI pas ici sur ses propres intentions? Car, à part une remarque insignifiante et étourdie de M. Prince Smith , remarque de deux lignes à peine, nous ne trouvons aucun exposé de la discussion de 1847 dans son travail.

« Je commence par dire, » continue-HI, « que, dans l’échange, ou ne tient que très-peu de compte de la matière et encore moins du travail. Je ne parlerai pas des pierres précieuses qui, en général, comprennent fort peu de matière et quelquefois pas du tout de travail, je parle de leur état brut, et qui cependant s’échangent contre des monceaux d’argent, des pyramides de matières premières et même fabriquées. Cette réfutation serait trop facile. On pourrait d’ailleurs me dire qu’il faut être fou pour donner du bon argent neuf contre un caillou blanc, bleu , vert ou rouge, parce qu’il s’appelle diamant, saphir, émeraude ou rubis. »

La réponse, dira sans doute le lecteur, est aussi belle que l’argumention est bonne. ‘

M. Adolphe le Hardy, cependant, atteint plus encore , me paraît-il , la théorie de son cousin sur le travail, que la matière dont je fais l’un des deux facteurs de l’échange. C’est fort surprenant, car il exprime ailleurs l‘opinion que M. Charles de Beaulieu m’a « répondu d’une façon qui lui semblait laisser peu de place a la réplique. »

S’il était vrai que le commerce « ne tient que très-peu de compte » de la matière et « encore moins du travail,» le véritable créateur de la valeur serait évidemment la spéculation ou le commerce lui-même. Une discussion qui reposerait sur de pareilles prémisses ne pourrait pas avoir la prétention d’être bien sérieuse. Est-il bien nécessaire d’indiquer qu’une telle assertion formerait une des plus grandes erreurs économiques qui puissent s‘inventer? Les frais de production, composés de la valeur de la matière et de celle du travail, seront toujours le principal élément de la valeur du produit; et si en dehors de ces deux facteurs de la valeur déter— minés nettement par la concurrence, il reste dans le commerce une certaine marge pour les fluctuations de prix, ces fluctuations sont loin de l'emporter sur les deux facteurs mêmes; elles sont un accessoire insignifiant en général, ce qui ressort déjà de cette circonstance qu’aucun fabricant ne consentirait à créer des produits , si le prix de ces derniers ne couvrait pas les frais de fabrication.

Plus tard mon contradicteur nous dit : que l’échange est basé « tout simplement sur l’utilité, sur le service ' contenu dans l’objet échangé pour celui qui le reçoit. » Qu’est-ce que cette utilité ou ce service, sinon la matière et le travail préparés avec art par le fabricant en vue d’exciter et de satisfaire les besoins de l’acheteur? M. de Beaulieu ne sent-il donc pas qu’il y a dans tout cela une abominable contradiction? Quoique l’appréciation

de l’utilité, de la part de l’acheteur, soit en apparence un jugement parfaitement arbitraire, elle est dirigée en réalité par la fabrication; elle s’appuie sur une connaissance plus ou moins juste des frais de celle-ci, et dès qu’elle veut s’affranchir du joug qui pèse sur elle, il est certain qu’elle restera à l’état d’appréciation personnelle non suivie d’effet; l’échange n’aura pas lieu.

En ce qui concerne « les pierres précieuses, qui en général comprennent fort peu de matière et quelquefois pas du tout de travail, » je m’efface pour un instant, laissant l’un de mes adversaires aux prises avec l’autre. Que dira M. Charles de Beaulieu de ces diamants bruts qu'aucun travail humain n’a modifié, et qui « cependant s’échangent contre des pyramides de matières premières et mêmes fabriquées? » Comment les deux cousins accorderont-ils ce fait avec la théorie de la gratuité de la matière? Il y a cependant dans cette phrase de M. Adolphe Le Hardy un point qui me touche. « Les pierres précieuses contiennent peu de matière, dit en radiant le libre-échangiste, qui sans doute s’est imaginé que ma théorie, lorsqu’elle se préoccupe de la valeur de la matière, veut déterminer cette valeur par la quantité sans aucun égard à la qualité? Est-ce bien sincèrement qu’on me suppose une idée aussi absurde?

Pour soutenir son assertion que le prix des marchandises n’est pas déterminé par la valeur de la matière et du travail, M. Adolphe de Beaulieu arrange quelques exemples dans lesquels le malheur et le monopole accidentel jouent un grand rôle. Il nous amène un cheval, produit de certaines dépenses en matière ou forces naturelles et en travail; il fait dété— riorer le produit par un accident, et puis il se lamente : ma perte est de 1,500 à 2,500 francs; que deviennent dans ce cas et la matière et le travail? Le procédé est

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