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plus d’un fait curieux et plus d’une preuve décisive en faveur de notre thèse. Bornons—nous, pour ce qui con— cerne cette dernière époque, à rappeler les noms d‘Al— bert le Grand et de Roger Bacon qui, dit M. Pouchet, conçoivent toute la puissance et la fécondité de l’expérimentation 1.

Tous les savants qui se sont le plus récemment occu— pés de l’histoire des sciences, reconnaissent que ce dernier surtout a constamment eu recours à l’observa— tion et à l’expérience dans ses innombrables travaux, et qu’il a en outre insisté dans ses ouvrages sur la nécessité de l'expérimentation 2.

Mais bien d’autres encore que R. Bacon faisaient des expériences au moyen âge.

« Il (B. Bacon) fit lui-même beaucoup d’expériences, dit M. Pouchet, et son siècle l’imita. Il serait impos-g sible de citer une époque à laquelle celles-ci furent plus en honneur. Partout alors on s’en occupe avec ardeur, parfois même avec un zèle qui touche à la démence. On expérimente dans les châteaux et dans les chaumières, dans les cryptes des cathédrales et dansles cellules des moines 5. »

Il résulte bien, croyons-nous, de tout ce que nous venons de dire, que, dans tous les temps, la méthode suivie dans l’étude du monde extérieur a été la même; qu’à aucune époque la méthode d’observation et d’expérience n’a été ni ignorée ni méconnue par les philosophes et les savants vraiment dignes de ce nom. il faut donc s’étonner que Bacon ait osé s’attribuer le mérite de l’avoir révélée aux hommes, et que d’autres aient pu

‘ Pouchet, Hist. des se. mal. au moyen âge, p. 20’s.

1 Voir Pouchet, p. 326 et suiv., Encyclop. nouv., art. R. Bacon, Cuvier, Hist., t. I, p. 411, Dumas, Phil. rhim., 1“ leçon.

5 Pouchet, p. 368.

se mettre en admiration devant cette prétendue décou— verte. Sans doute cette méthode s’est considérablement perfectionnée; les procédés en sont devenus plus rigou— reux et plus sûrs; ces admirables instruments de précision dont elle dispose aujourd’hui ont centuplé sa puissance et accru la certitude de ses résultats, mais il n’en est pas moins vrai qu’à travers toutes ces transformations, son caractère fondamental, essentiel, est resté toujours le même : la méthode est un résultat nécessaire de notre organisation; pour qu’elle eût changé, il faudrait que l’esprit humain lui-même eût changé.

Mais ce qui n'est pas resté le même, ce qui change avec le temps, c’est la notion de la science qui s’éclaircit et se_ précise; c’est le but de nos recherches dont la conception de plus en plus nette se dégage peu a peu; c’est la circonscription, la délimitation des diverses branches de nos connaissances qui se dessine de plus en plus distinctement. De là résulte que nos investigations deviennent de jour en jour plus faciles et plus fructueuses : au lieu de s’opérer dans un champ pour ainsi dire sans limites, elles se renferment dans un cercle de plus en plus restreint, se rattachent à des idées ou des faits de plus en plus déterminés, de mieux en mieux définis.

Voilà ce qui explique, du moins en partie, comment, avec la même méthode, les progrès si lents autrefois sont devenus si rapides aujourd’hui. Ce qui complète cette explication, c’est que, indépendamment de l’in— fiuence de l’état général de la société sur le développement scientifique, la découverte d’une vérité est presque toujours le point de départ indispensable d’une foule d’autres découvertes et qu’aiusi la marche du progrès est nécessairement accélérée; c’est enfin que les divers domaines de nos sciences se dévoilant suc

cessivement à l’esprit humain par le hasard, le temps est un élément essentiel du progrès. Pendant un grand nombre de siècles on ne connut de l’électricité que le seul fait de l’attraction des corps par d’autres corps frottés, et le hasard avait fait découvrir ce fait; Gray découvrit, encore par hasard, le phénomène de la conductibilité des corps; et plus tard, par hasard encore, Dufay reconnut la différence entre l’électricité vitrée et l’électricité résineuse. Ainsi se sont formées toutes les sciences; telle est la loi inévitable de leur développe— ment. Elles sont les fruits naturels des siècles, et leurs premières données, des semences que le flot des âges apporte et dépose dans l’intelligence humaine où le travail lent de la méditation doit les féconder.

Une dernière considération.

On invoque souvent comme preuve de l’inanité de la méthode des anciens, les explications frivoles ou ridicules qu’ils donnent des phénomènes de la nature.

D’abord, quand on a soin de rapprocher ces explications des faits connus aux époques où elles se sont produites, on trouve presque toujours qu’elles sont conformes à ces faits'et qu’il était impossible qu’elles fussent plus exactes. Quoi de plus absurde, par exemple, que de regarder la Terre comme un disque plat flottant sur l’eau, et le ciel comme une voûte solide à laquelle les étoiles sont attachées; et pourtant ces notions ne résultent—elles pas rigoureusement des premières observations?

Ensuite, et c’est là ce qu’il importe surtout de remarquer, les anciens, en général, savaient parfaitement à quoi s’en tenir sur la valeur de leurs explications et sur ' le degré de certitude qu’ils pouvaient leur accorder. Timée, avant de commencer l’exposition de ses doctrines sur les principes et la formation de l’Univers, prend la précaution de prévenir ses interlocuteurs « qu’il n’est permis d'exiger sur un pareil sujet que des récits vrai— semblables. »

A quoi Socrate répond : « Très-bien, Timée, on ne peut attendre que cela 1. » 1

Et plus loin, après avoir donné l’explication des principaux phénomènes qui se passent dans l’air ou dans le corps humain, il ajoute :

« Si la divinité déclarait par un oracle, que tout ce que nous venons de dire est conforme à la vérité, alors seulement nous pourrions l’affirmer 2... »

Platon se montre ici, plus que Bacon dans maints endroits de ses ouvrages, pénétré du véritable esprit scientifique, qui consiste à n’admettre pour positives que des vérités établies sur des preuves suffisantes. Bacon, en effet, présente souvent comme vraies, même comme certaines, sur plusieurs phénomènes des explications complètement arbitraires et dénuées de toute preuve et de tout fondement.

Après cela, sommes—nous bien sûrs que les explica— tions que nous donnons aujourd’hui de certains phénomènes, valent beaucoup mieux que celles qu‘on donnait avant nous? Il serait sans doute téméraire de le soutenir. Il n’y a de certain dans nos sciences que les phéno— mènes et leurs lois démontrées par des observations on des expériences rigoureuses. Dès que nous nous élevons au-dessus des phénomènes et des lois, le doute surgit, l’incertitude commence. Pourquoi donc voulons—nous cependant des explications, voulons-nous des théories? En cela nous ne faisons que céder à un inexplicable besoin de la raison qui n’a de repos, qui n’est satisfaite que quand elle a trouvé une explication rationnelle, une démonstration à priori des phénomènes et de leurs lois. Tous les savants toutes les époques ont invariablement obéi à ce besoin. Newton lui-même, dont on vante la prudente réserve sur ce point, a subi cette loi des intelligences. Il a voulu tout expliquer, depuis les plus grands phénomènes de l’Univers jusqu’aux plus infimes, par exemple, jusqu’à la saveur acerbe des acides, qu’il attribue, hypothétiquement il est vrai, « à une forte attraction qui fait que les par— ties salines pénètrent et crispent la substance de la langue 1. »

' Timée, trad. de M. Cousin, t. XII, p. 118. 1 Ibid.. p. 203.

IV

La nécessité de donner l’observation et l’expérience pour guides et pour appuis à l’entendement dans les sciences physiques et naturelles étant admise, quelle est la part exacte qui leur revient dans la recherche de la vérité; quelle est la place véritable qu’elles occupent dans l’ensemble des opérations intellectuelles ou matérielles qui nous conduisent aux inventions ou aux découvertes? Bacon leur attribue une part prépondérante, et leur accorde la première place dans l’ordre des opérations qui mènentaux découvertes. Observer ou expérimenter d’abord et avant tout, puis extraire ou déduire des observations on des expériences, à l’aide de l’induction, les principes des sciences, voilà toute la méthode de Bacon, sauf à donner les règles de ces opérations.

Nous croyons qu’ici Bacon est dans l'erreur et que l’observation et l’expérience, entendues dans le sens

‘ Newton, (in Optique, question XXXI.

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