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DANS SES RAPPORTS AVEC LE DROIT DE PROPRIÉTÉ
ET LE COMMENISME.

J’ai essayé, dans un article publié par cette Revue (XIIIe volume), de démontrer que certains démocrates se déclarent ennemis de la liberté d’échanger entre nations, par suite d’une fausse idée qu’ils se font de la valeur, qui, suivant eux, est une qualité inhérente à la matière. Il résulte de cette erreur que la possession d’une valeur matérielle est, à leurs yeux, un privilège injuste accordé à quelques-uns, à l’exclusion du grand nombre, privilège auquel*il n’y a d'autre remède que l’abolition de la propriété individuelle. En attendant que celle—ci soit supprimée ou remplacée par la propriété collective (toujours suivant cette secte de démocrates), le palliatif à cette iniquité sociale doit consister en un autre privilège attribué aux non—propriétaires : celui de la protection légale accordée au travail national, en repoussant la concurrence du dehors par des entraves, mises à l’entrée dans le pays, des produits de l'industrie étrangère.

Pour arriver à démontrer la fausseté de cette conclusion, dont l’application serait, selon moi, funeste à la société et tendrait à compromettre son existence, il suffisait de prouver que la valeur n’a rien de matériel; que le propriétaire du sol, lorsqu’il vend ses produits, cède toujours gratuitement les dons de la nature et ne reçoit de rémunération que pour son travail, ancien ou récent.

Cette démonstration, conforme à ce qui me paraît avoir été établi d’une matière irréfutable par Bastiat, je l’ai donnée avec la concision exigée par les limites d’un article de Revue; elle est aujourd’hui contestée par M. Rittinghausen, qui prétend que j’en ai « audacieusement escamoté )) la conclusion , sans l’appuyer sur aucune preuve de quelque importance.

Mon honorable adversaire donne une autre définition de la valeur, qui me semble basée sur une confusion entre ce qui est seulement utile et ce qui est en même temps doué de valeur.

Je ne puis pas plus reconnaître que l’utilité des choses et l’estimation que l’intelligence en fait sont le fondement réel et unique de la valeur, que M. Rittinghausen ne peut me concéder que ce fondement réside dans le service rendu, indépendamment de toute matière.

Mais en admettant même, p0ur un instant, que la matière soit douée d’une valeur propre, ou par ce seul fait qu’elle possède une utilité latente qui peut être développée par du travail humain , s’ensuit-il que des entraves opposées à la liberté des échanges constituent réellement un privilège en faveur des classes déshéritées de la propriété? Et mon contradicteur ne fait-il pas ici, entre le travail et ses résultats, qui sont des moyens d’existence ou du bien-être, la même confusion qu’il fait entre la valeur et l’utilité?

Quelle que soit, d’ailleurs , la définition que l’on adopte pour la valeur, ce qui est désirable pour les non-propriétaires n’est-ce pas d’obtenir le plus de satisfactions ou de bien-être possible en échange de la moindre somme de travaux ou de peines? Et n’a-t—on pas bien plus de chances d'atteindre ce but en demeurant libre, d’abord, d’offrir son travail ou ses produits a celui qui en donnera le plus haut prix, et ensuite, d’acheter les objets qui doivent satisfaire les besoins là où on les trouve au meilleur marché?

Ce n’est pas en gênant la production par des entraves douanières ou autres, qu’on la rendra plus économique, et cependant, ce n’est qu’en produisant davantage avec la même peine, que le travailleur peut espérer un accroissement de bien-être. .

M. Rittinghausen proclame sa logique irréfutable; a mon contradicteur, dit-il, n’attaque que la vérité qui forme le point de départ de mon argumentation; il n’attaque nullement la logique de mes déductions, et celle—ci reste par conséquent debout, elle garde toute sa valeur dès que les objections de M. le Hardy contre la valeur de la matière, consistant dans la part de rente, ont été réfutées. »

C’est là une grave erreur de sa part; en admettant même , ce que je suis loin de lui concéder, que la matière a une valeur, consistant en une part de rente, il ne s’ensuit pas du tout, suivant moi, que l’existence de cette rente justifie des restrictions douanières.

Comme je l’ai montré plus haut, ces restrictions ont pour effet, en premier lieu, de renforcer les privilèges que l’on attribue aux détenteurs de la matière, aux dé

pens de ceux qui ne la possèdent pas, et en second lieu , que le travail national se trouve accru d’une foule d’obstacles nouveaux et artificiels à surmonter, sans profiter davantage à celui qui l’exécute. Or, ces deux résultats ne me semblent pas être ceux que désire mon adversaire, car, quoique nous ne soyons nullement d’accord sur les principes ni sur leur mode d’application, au moins tendons-nous tous deux vers le même but, celui d’obtenir, en faveur de l’humanité, une somme de bien-être plus grande et plus également répartie.

M. Rittinghausen a soin de s’appuyer sur l’autorité des économistes (ou du moins de quelques-uns d’entre eux), quand il proclame la matérialité de la valeur : « l’économie politique, dit-il , est pour moi. » Pourquoi repousse-HI cependant cette autorité, pourquoi répudie-t-il la science, naguère l’objet de ses hommages, quand, d’une voix bien plus unanime que lorsqu‘il s’agit de la définition de la valeur, ces mêmes économistes déclarent que, dans l’intérêt de la justice et dans celui du bien de l’humanité, il faut que les échanges soient libres entre les nations comme entre les individus?

Si je n’ai pas insisté sur ce point dans mon précédent article, c’est que la question de principe, on, en d’autres termes, la définition de la valeur, me semblait, comme elle me semble encore, avoir une importance bien autrement majeure que la question de la liberté des échanges elle-même.

En effet, si la matière a de la valeur, toute propriété devient illégitime comme n’étant pas le résultat du seul travail de son possesseur : alors, dans l’organisation actuelle de la société, le riche tendra à devenir toujours plus riche, le pauvre ne pourra que s’appauvrir davantage chaque jour. L’intérêt du riche lui fera repousser toute réforme, il restera sourd à la voix de la justice et de la raison, et l’équilibre ne pourra se rétablir autrement que par une terrible guerre sociale, auprès de laquelle toutes les luttes soutenues jusqu’ici par l’humanité, pour arriver à son émancipation, ne seraient que des jeux d’enfant: guerre dont l’issue, fût-elle con— forme à l’équité, coûterait de tels flots de sang, causerait une telle déperdition de richesses, que la société ne pourrait se rétablir d’une pareille secousse qu’après des siècles de dépopulation et de dénûment, pendant lesquels l’ignorance , la misère et les vices qui en sont l’inévitable conséquence, pourraient faire renaître une grande partie des iniquités que la guerre avait pour objet de détruire.

Au contraire, si la matière n’a point de valeur, si celleci ne s’applique qu’à des services échangés, si, dans les échanges, les dons de la providence demeurent toujours gratuits, ne servant que de véhicule, en quelque sorte, à des doses équivalentes de travail, alors la propriété ne peut qu’aider au développement du bien-être général, sans lui nuire; elle ne sert qu’à faire circuler plus facilement, à rendre plus accessible à tous ce qui a été créé pour tous. Alors le rôle des réformateurs peut se borner à prêcher la paix et la concorde entre les hommes, et à faire disparaître, par le seul progrès des lumières, sans autre destruction que celle des préjugés, sans effusion de sang, sans dépouiller personne, à faire disparaître, dis—je, ce qui reste de monopoles, de privilèges, d’entraves, en un mot, au libre exercice du droit de propriété, afin que celle-ci ne demeure pas le partage exclusif de quelques castes privilégiées, mais soit accessible à tout homme probe, intelligent et actif.

Voilà les deux solutions que comporte le problème de la valeur. On comprendra aisément, d’après leur seul énoncé, que je n’abandonnerai la seconde, que je crois

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