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l’autre. A l’époque où il vivait et longtemps avant lui, l’expérience était parfaitement connue des philosophes et des savants, comme un procédé naturel qu‘ils devaient suivre instinctivement dans les questions où c’était nécessaire. Du reste, il n’y a pas une différence de nature ou d’espèce entre l’observation et l'expérience; l’une et l’autre consistent dans l’application des sens à l’étude de la nature extérieure. L’expérience n'est qu’une observation plus ingénieuse, plus raffinée, plus savante, dont l’idée naît spontanément aussitôt que des questions qui la rendent nécessaire se présentent à l’esprit.

On doit reconnaître, toutefois, que si l’antiquité nous a laissé un nombre prodigieux d’observations, elle offre. au contraire, fort peu d’exemples de l’emploi de l’expérience. Mais c’est là une conséquence de la marche progressive de l’esprit humain et non une preuve que l’expérience avait besoin d’être inventée. En effet, les sciences où l’expérience est indispensable n’étaient pas nées dans l’antiquité; par conséquent, les questions qui comportent l’emploi des procédés d’expérimentation ne se sont pas présentées et n’ont pas pu se présenter aux anciens : le temps de semblables questions n’était pas venu. Il est à remarquer, à cet égard, qu’ily a dans le développement successif du progrès scientifique une marche nécessaire, imposée par la force des choses et qui explique pourquoi l’observation devait seule dominer à l’origine des sciences. Dans ces belles contrées de l’Orient, berceau de toutes nos connaissances, où les phénomènes célestes offrent tant de magnificences et d’éclat, c’étaient ces phénomènes qui devaient les premiers frapper les esprits et provoquer leurs méditations. Les sciences astronomiques devaient donc apparaître les premières. Les animaux et les plantes, c’esta-dire ce qui s’offre le plus immédiatementà nos regards

R_. T. 2.

aprèsles grandsphénomènescosmiques, devaientensuite attirer l’attention , et les sciences naturelles proprement dites suivre l’astronomie. La physique et la chimie, qui sont les sciences expérimentales par excellence , ayant pour objet les phénomènes les plus intimes, les plus cachés de la nature et par conséquent les moins accessibles à nos sens, devaient nécessairement prendre place les dernières dans les préoccupations des hommes. C’est dans cet ordre, en effet, que les sciences se sont produites et développées.

Il existe encore une autre cause qui a dû faire précé— der les sciences expérimentales par les sciences d'ob— servation.

L’expérience exige, en général, plus de peine, plusde persévérance, plus de sacrifices de toute espèce que l’observation pure et simple; par conséquent, elle suppose aussi plus de foi dans la vérité des résultats qu’elle doit fournir. Or, lorsque nous commençons l’étude des sciences, il arrive toujours que nous hésitons, que nous refusons de croire ou du moins que notre jugement reste en suspens devant les premières observations qui viennent renverser nos préjugés, contredire des opinions acceptées depuis longtemps et enracinées dans notre intelligence. Ce n’est que peu à peu et à la suite d’une sorte d’éducation ou d’apprentissage de la raison que nous nous rendons à l’évidence et que la foi pleine et entière à l’observation pénètre dans l’esprit. L’humanité aura passé nécessairement par les mêmes phases, aura subi les mêmes doutes, les mêmes hésitations, avant de croire pleinement aux résultats souvent si inattendus de l’observation. Et c’est seulement quand la foi dans ces résultats aura pu grandir qu’on se sera avec confiance livré à l’expérimentation.

Après cela, ce serait une profonde erreur de croire,

comme on îfait généralement, que dans l’antiquité ou ne trouve absolument aucun vestige de l’emploi de la méthode expérimentale. C'est par l'expérimentation que Pythagore établit le principe fondamental de la théorie des sons, qui relie les sons rendus par des cordes avec les longueurs de ces cordes 1; c’est par l’expérimentation que Galien démontre que la véritable fonction des artères est de contenir du sang et non pas de l’air comme on le croyait avant lui 2; c’est encore par l'expérimention qu’il fait connaître l’usage des reins 5, et Cuvier le représente comme un apérimentateur fort exercé 4.

« Il existe dit M. Dumas , entre les chimistes actuels et les anciens chimistes quelque chose de commun: c’est la méthode. Et quelle est cette méthode vieille comme notre science elle—même, et qui se caractérise dès son berceau? c’est la foi la plus complète dans le témoignage des sens; c’est une confiance sans bornes accordée à l’expérience; c’est une aveugle soumission à la puissance des faits 5. »

Le même savant dit encore :

« —Et pourtant l’observation des phénomènes chimiques , l’art de les coordonner dans un certain but et de les reproduire à volonté date des premiers âges du monde 6. » '

En parlant des anciens Egyptiens M. Dumas s’exprime ainsi :

« Nous pouvons donc le dire avec confiance , la méthode des chimistes, l’art d’interroger la nature par des épreuves, a sans doute été connu des Egyptiens". »

' Libes. Hist. phil. des progrès de la phys., t. I, p. 34. 9 Cuvier. Hist. des se. nal., t. I, p. 324. 3 [b., p. 326. ‘ 1h,. p. 3l9. ‘ Dumas. Phil. (‘him., 1" Leçon. 6 Ibid. 7 Ibid.

Nous venons de voir que les anciens astronomes, naturalistes, médecins , anatomistes, chimistes, cherchaient les vérités scientifiques dans l’observation des faits. Ce que quelques philosophes de ces temps éloignés mettaient en pratique, d’autres le proclamaient en principe dans leurs livres. Ainsi Platon dit en propres termes, en beaucoup d’endroits de ses ouvrages, que l’observation et l’expérience doivent servir de fondement à nos connaissances sur le monde sensible.

Dans le Time’e, qui est le plus ancien ouvrage connu qui traite de la nature, Platon, lorsqu’il se propose d’expliquer les impressions produites sur nos organes par les choses extérieures, commence par cette déclaration parfaitement claire, semhle-t-il :

« D’abord, il faut que l’expérience des sens serve de fondement à tous nos discours 1. »

Plus loin nous lisons :

« Quant aux cours des eaux , à la chute de la foudre et aux phénomènes d’attraction qu’on admire dans l’ambre et dans les pierres d’Héraclée, il n’y a dans aucun de ces objets une vertu particulière;... quiconque étudiera les faits avec exactitude , se convaincra que tous ces phénomènes étonnants sont dus à des influences réciproques 9. »

Ces paroles, écrites il y a plus de deux mille ans, ne seraient certainement pas déplacées dans nos traités modernes.

Nous pourrions multiplier pour ainsi dire indéfini- . ment ces citations en puisant dans d’autres ouvrages de Platon. En voici une dernière prise encore du Time’e.

Comme nous l’avons dit plus haut, l’observation et

l Platon. Timée ou de la nature, trad. de M. Cousin, t. Xll. p. 179. 2 Ibid., p. 217.

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l’expérience ne sont autre chose que l’emploi des sens dans l’étude du monde extérieur. Or, voici comment s'exprime Platon :

« La vue est pour nous, à mon sentiment, la cause du plus grand bien, car personne n’aurait pu discourir comme nous le faisons sur l’univers sans avoir contemplé les astres, le soleil et le ciel; c’est l’observation du jour et de la nuit, ce sont les révolutions des mois et des années qui ont produit le nombre, fourni la notion du temps et rendu possible l’étude de la nature de l‘univers, nous devons à la vue la philosophie elle-même , le plus noble présent que le genre humain ait jamais reçu et puisse recevoir jamais de' la munificence des Dieux 1. » '

Aristote, que nous avons vu à l‘œuvre plus haut, est _plus explicite encore que Platon lorsqu’il s'agit d’établir en principe la nécessité de l’observation et de l’expérience dans l’étude du monde physique; il a caractérisé l’observation et l’expérience dans les sciences avec une netteté et une précision que Bacon est loin d’avoir égalées 9.

Nous avons vu, dans cequi précède, ce qu’étaient l’ob- > servation et l’expérience chez les anciens et quel rôle ils leur avaient assigné dans les sciences. Si nous pouvions poursuivre ici notre examen , nous retrouverions les mêmes faits et les mêmes idées à toutes les époques de l’histoire de l’esprithumain, sauf, toutefois, à ces époques de troubles politiques ou religieux où les ténèbres couvrent les horizons de la pensée et où toute activité intellectuelle semble éteinte. Le moyen âge nous fournirait

1 Platon, ibid. p. 147.

'3 Aristote. Logique. trad. de M. Barthèlcmy Saint-Hilaire. Premiers anal., t. I], Livre I, ch. xxx; derniers annl., t. Il]. Livre I, ch. xvm. v

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