Images de page
PDF

heures enivrées où le monde entier s’oubliait! Il est seul, livré à lui-même, sans force, sans but : c’est le délire du désespoir 1.

Le sot est au-dessus de ces misères. Toujours enrôlé sous la bannière de l’inconstance, il se défait d’une maîtresse sans combats ni remords; il utilise une trahison pour courir après des aventures nouvelles. Pour lui, il n’y a rien d’affreux dans une séparation, car il n’a jamais soupçonné qu’on pût placer sa vie dans une autre vie, et qu’en se faisant une habitude de cette communauté d’existence, on pût mortellement souffrir quand elle venait à se briser. D’une femme qu’il n’aime plus, il ne retient que le nom, comme le vieux soldat le nom d’une campagne, pour s’en glorifier en l’ajoutant à la liste de ses victoires.

‘ Cette situation est très-poétique, et aurait pu se rendre également en vers, — comme ceci, par exemple, en s‘adressant à la per— fide :

A chaque instant, partout, je retrouve ta trace;
Ton fantôme adoré m’apparaît en tous lieux;
L’air est plein de ta voix, de tes traits, de ta grâce ,
Et de ton nom mélodieux.

Tout me parle de toi dans cette solitude :
Et la petite table, et le grand fauteuil vert,
Et le livre où le soir tu lisais d'habitude ,

Au même endroit encore ouvert!

Quoi! n’est-ce pas hier qu’en parcourant l'allée
De quelque vieux manoir au fond des bois perdu ,
Tu cueillais, en chantant, la bruyère étoilée,

Ton bras à mon bras suspendu?

N’est-ce pas ce matin, sous ton voile cachée,
Que tu passais, timide , à l’angle du chemin?
Et n’est—ce pas ce soir qu‘à ton balcon penchée,

Tu me saluais de la main?

Etc., etc., etc.

VIII.

Il est une époque où il en coûte beaucoup d’aimer. Quand on a un peu vu et étudié les femmes, on acquiert une certaine dureté , qui permet d’approcher sans dan— ger des plus belles et des plus séduisantes. On avoue sans détour l’admiration qu’elles inspirent, mais c’est une admiration d’artiste, un enthousiasme sans tendresse. On a, d’ailleurs, une clairvoyance cruelle p0ur saisir, à travers tous les artifices de la coquetterie, ce que vaut la soumission qu’elles étalent, la douceur qu’elles affectent, l’ignorance qu’elles jouent. Avec tout cela, soyez épris, si vous pouvez! C’est d’ordinaire entre trente et trente cinq ans que le cœur de l’homme d’esprit se ferme ainsi a la sympathie et commence a se pétrifier. Cependant, il est possible que chez lui les feux de la jeunesse se rallument, et qu’il vienne à éprouver un amour aussi pur, aussi fervent, aussi naïf que dans les fraîches années de l’adolescence. Loin d’avoir perdu les troubles, les saisissements, les transports de l’âme amoureuse, il les ressent avec une émotion plus profonde, et il les estime à un prix d’autant plus haut qu’il est moins sûr de les voir renaître. Oh! alors, plaignez le pauvre insensé! Le voilà contraint de s’agenouiller devant une femme pour qui le mérite n’est rien, de marcher pas à pas dans son ombre, de faire l’exercice autour de sa jupe, de s’extasier devant sa broderie, de vanter ses colifichets. Hélas! ces longs supplices le révoltent, et, Pygmalion désespéré, il s’éloigne de la Galathée dont il n’a pu animer le marbre. — Mais ces infortunes de l’âge sont inconnues au sot, — car chaque jour qui passe ne lui fait pastrouverdans l’amour un bien plus cher et plus difficile à conquérir. Les hasards de la vie ne l’ayant ni amélioré ni endurci, continuant à voir les femmes du même œil qu‘autrefois, il leur exprime ses ardeurs avec les mêmes larmes et les mêmes soupirs qui lui ont servi à peindre ses anciens tourments. Et comme il n’a pas appris à exiger d’elles autre chose que les apparences de la passion, il vient aisément il bout de se persuader qu’on l’aime. Loin de s’enfuir, il persévère — et il triomphe.

IX.

L’homme d’esprit est le plus maladroit des hommes pour écrire à une femme. Quand il se hasarde à le faire, il éprouve d’incroyables difficultés. Méprisant le jargmn de la galanterie, il ne sait comment se faire entendre. Il veut être réservé, et il parait froid; il veut dire ce qu’il espère , et il indique ce qu’il craint; il avoue qu’il n’a rien pour plaire, et on le prend au mot. Il commet le crime de n’être ni commun ni vulgaire. Ses lettres sortent de son cœur, et non de sa tête; elles sont d’un style simple, clair et limpide; elles ne contiennent que quelques détails touchants et bien sentis. Mais c’est précisément ce qui fait qu’on ne les lit pas, qu’on ne les com— prend pas , et qu’on s’en venge. Elles sont décentes : il les faut stupides.

Le sot est très-fort en correspondance amoureuse, et il le sait. Bien loin de reculer devant l’envoi d’une lettre, c’est très—souvent par là qu’il débute. Il en a une collection de toutes prêtes, pour tous les degrés de la passion. Il y allègue en langage burlesque l’ardeur de sa flamme; à chaque phrase, il répète mon ange et je vous adore. Il ne débite que des formules emphatiques et plates; il ne décèle rien qui indique une personnalité quelconque. Il n’est suspect ni d’excentricité ni de poésie : c’est ce qu’il faut; il est médiocre et ridicule: c’est mieux encore. En effet, l’étranger qui lit ses missives n’y trouve rien a redire; dans sa jeunesse, le père de la demoiselle écrivait comme cela; la demoiselle elle— même ne s’attendait pas à autre chose. Tout le monde est satisfait, même les amies. Que voulez-vous de plus?

[graphic][graphic]

Enfin, l’homme d’esprit, en vertu de ce qu’il est, inspire aux femmes une répulsion secrète. Sa timidité les étonne, sa délicatesse les embarrasse , sa distinction les humilie. Quoi qu’il fasse pour descendre jusqu’à elles, il ne réussit pas a les mettre à leur aise; il les choque, il les gêne; et cette contrainte, dont à son insu il est la cause, jette du froid dans les conversations les plus indifférentes, éloigne la familiarité et effa— rouche l’inclination prête à naître.

Mais le sot ne déconcerte ni n’of’f‘usque les femmes. Dès la première entrevue, il les rassure, il fraternise avec elles. Il s’élève sans gaucherie jusqu’à leurs entre tiens les plus fades; il jase, il rit, il minaude comme elles. Bien loin de se, sentir déplacées dans sa compagnie, elles la recherchent parce qu’elles y brillent. Elles peuvent, devant lui, aborder tous les sujets et causer de toutes choses, innocemment, sans conséquence. Dans la persuasion qu’il ne pense ni mieux ni autrement qu’elles, elles viennent à son secours quand une idée lui manque : elles suppléent à sa disette. Comme elles se font valoir par lui, il est juste qu’elles le dé— dommagent, et elles consentent à tout écouter de lui. Elles lui livrent ainsi leur oreille, qui est le chemin de leur cœur, et un beau jour elles sont tout ébahies de s’être donné, dans l’ami complaisant, un maître impérieux.

XI

On peut comprendre, par cette courte esquisse, combien les sots et les gens d’esprit diffèrent dans leurs procédés de séduction. La conclusion finale, c’est qûe les sots réussissent et que les gens d’esprit échouent : résultat important et déplorable , en cette matière surtout.

XII

Après avoir recherché les causes du bonheur des sots et du malheur des gens d’esprit en amour, ironsnous perdre un temps précieux à accuser les femmes d’injustice? Nous n’hésitons pas, quant à nous , à reje— ter tous les torts sur les gens d’esprit, tout comme le fait le profond Champcenets.

Que n’étudiez-vous les sots, leur dit cet auteur, pour parvenir à les imiter? Il peut, sans doute , vous en coûter beaucoup pour remplir un pareil personnage ; mais y a-t-il quelque profit sans honte? Et, d’ailleurs, on vous y oblige : y a-t-il pour vous une autre voie de salut?

« PrécédentContinuer »