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son bouquet. En une soirée, il lui crie dix fois à l’oreille : « Que vous êtes belle! » car son instinct lui a révélé que c’est par l’adulation qu’on prend les femmes et qu’on les perd, comme les rois. Du reste, comme chez lui tout est superficiel et extérieur, l’amour n’est pas un événement qui change sa vie : il continue, comme par le passé, à la dissiper dans les jeux, dans les spectacles et dans les promenades.

IV

L’amour, a-t-on dit, est un v0yage dont le point de départ est le sentiment, et le terme inévitable la sensation. Si cela est vrai, il s’agit d’embellir la route et d’arriverle plus tard possible. Or, qui mieux que l’homme d’esprit sait habiller sur le bord du chemin , s’arrêter à cueillir les fleurs, se désaltérer aux sources vives qui courent sous le gazon, susciter des aventures, faire des détours? Une boucle de cheveux mal arrangée, un salut rendu avec moins d’empressement que d’habitude, un son de voix discordant, un mot mal choisi, tout lui est prétexte pour ralentir la marche et prolonger les plaisirs de la traversée. Mais combien de femmes apprécient ces chastes, ces précieuses lenteurs? Il leur fautde l’amour, de quelque nature qu’il puisse être, et celui que le sot leur offre leur suffit, quoiqu’il les déshonore. C’est récompenser outre mesure sa mauvaise éducation et ses gros appétits!

L’homme d’esprit, quand il est parvenu à se faire aimer, ne jouit pas d’une félicité sans mélange. Effrayé de son bonheur, il essaye de s’en rendre compte au lieu de s’y complaire. Il se demande pourquoi et comment on l’aime; s’il est pour sa maîtresse une nécessité ou un passe—temps; si l’on s‘est donné à lui par un ascendant invincible; si on l’aime, enfin, pour lui-même. Il estingénieuxà se créer des angoisses : il est comme ce sybarite qui, couché sur un lit de fleurs, était incommodé par le pli d’une feuille de rose. Dans un regard, dans un mot, dans un geste , il trouve mille nuances imperceptibles dès qu’il s’agit de les interpréter contre lui-même. Mais, en compensation de ces peines, que l’amour lui vaut d’enchantement et de délices! Comme il en étudie, comme il en extrait, comme il en savoure les voluptés les plus fugitives jusque dans leurs derniers raffine— ments! Comme sa sensibilité exquise sait découvrir le charme des enfantillages frivoles, desinvisibles attraits , des riens adorables!

Le sot, lui,est un amant toujours content et tranquille. Il a une si robuste confiance dans les agréments qu’il étale, qu‘il a la certitude d’être aimé avant même d’en avoir la preuve. Et cela doit être. A son avis, il fait infiniment d’honneur à la femme à laquelle il dédie ses feux. Il nelui doit pas le bonheur, il le lui donne, et, comme tout le porte à exagérer son bienfait, il ne lui vient pas même l’idée que l’on puisse s’en montreringrat. Ainsi, au milieu des joies de l’amour, il goûte encore les enivrements de la fatuité. Mais comme, en défini— tive, l’objet de son'culte n’est autre que lui-même, il s’ennuie vite; et comme l’amour n’est pour lui qu’un amusement qui passe, les dernières faveurs, loin de l’enchaîner plus fortement, le détachent par la satiété.

VI

L’homme d’esprit voit dans l’amour une grande et sérieuse affaire; il s’en occupe comme du plus grave intérêt de sa vie, sans distraction , sans réserve. Il peut en perdre quelques-unes de ses facultés viriles; mais c’est pour grandir en ahnégation, en dévouement, en bonté. Il supporte tout de celle qu’il 'aime, sans en rien exiger. Quand elle comble un de ses vœux, quand elle va au devant d’un de ses désirs, loin de s’en enorgueillir, il l’en remercie avec une effusion mêlée de surprise. Il lui pardonne généreusement tous les torts qu’elle a envers lui, car trop fier pour s’emporter ou pour se plaindre, il ne sait provoquer ni la pitié, qui attendrit, ni la crainte, qui fait taire. Quel enfer, si le malheur l’a fait tomber sur une femme belle et méchante, sur une coquette aux sens froids, ou sur une jeune fille grondeuse et acariâtre avant l’âge! Il souffrira cruellement de leurs perfidies, mais il les excusera par la fragilité de leur sexe; ou, s’il convient de sa faiblesse, il en gémira sans en vouloir triompher. Son indulgence peut alors le conduire à la dégradation. Il suivra les yeux fermés la pente quil’entraîne à l’abîme, sans que la louange, le blâme, l’ambition, la fortune puisse l’arrêter ou le retenir.

Le sot échappe à ces dangers. Comme ce n‘est pas lui qui aime, c’est lui qui domine. Pour vaincre une femme, il feint bien, pour quelques moments, l’excès du désespoir et de la passion; mais ce n’est là qu’une ruse de guerre, une tactique de siège pour tromper et réduire l’ennemi. Aussitôt après, il ressaisit la tyrannie et il ne l’abdique plus. Pour s’y entretenir, il a sa méthode, ses règles, sa ligne de conduite. Il est indiscret par principe, parce qu’en divulguant les faveurs qu’il reçoit, il compromet celle qui les lui accorde, et qu’en même temps il écarte les rivalités naissantes. Il est susceptible par raison, jaloux par calcul, afin de se ménager ces profitables querelles qui lui servent, à son gré, à ame— ner une rupture définitive ou à exiger un nouveau sacrifice. Il affiche une indifférence cruelle, en montrant peu de confiance dans les marques d’attachement qu’on lui donne. Dans un bal, tout en défendant à sa maîtresse de danser, il la néglige à dessein. Il l'affiige par des apparences d’infidélité: il manque l’heure convenue pour se voir, ou, après s’être fait attendre, il présente de ses retards des excuses équivoques. Habile à semer l’inquiétude et l’effroi, il se fait obéir à force d’être maussade, et finit par inspirer une affection sincère a force de la braver.

VII

L’homme d’esprit, accablé par le vide immense que laisse dans le cœur une affection qui s’en va, ne rompt jamais une liaison qu’au prix de violents déchirements intérieurs. Comme on l’a fort bien dit, alors même qu’il lui a suffi d’un jour pour se donner, il lui en faufmille pour se reprendre. Au moment où il se croit redevenu libre, combien de fois un sourire, un balancement de tête, une façon de tenir la robe ou de pencher l’ombrelle, le fait retomber dans la servitude première! Du reste, la femme a laquelle il a ouvert le secret de son âme demeure toujours pour lui un être à part. Il ne l’oublie jamais. Morte ou délaissée, il voue à celle qu’il a perdue de longs regrets. Poursuivi par le souvenir qu’il garde d’elle, souvent il découvre que les autres femmes dont il s’est épris n’ont que le mérite de lui ressembler. Alors il se livre à des comparaisons qui l’éga— rent, qui l’irritent, qui le jettent hors de lui, et il va jusqu’à offenser ses nouvelles idoles en exigeant dans leur mise, dans leur marche, et jusque dans leur lan— gage, quelque chose qui lui rappelle son implacable idéal. Et si c’est lui qui est abandonné, à quelles tortures il est en proie! Vivre sans être aimé lui paraît intolérable. Rien ne peut ni le consoler ni le distraire. S’il va revoir les lieux qui furent témoins de son bonheur, sa mémoire évoque mille détails charmants et cruels. Là, c’est la haie odorante dont les épines déchirèrent le voile de l’infidèle; ici, c’est le ruisseau qu’elle n’osa franchir, la peureuse! que soutenue par sa main; là, c‘est l’allée dont le sable fin semble avoir gardé l’empreinte de ses pas légers. Il contemple aux fenêtres les longs rideaux blancs , au balcon, les arbustes en fleurs , sur la pelouse, la table, le banc, les chaises, a la place qu’ils occupaient autrefois. Se peut-il qu’elle ait si vite changé? N’est—ce pas hier qu’au retour d’une promenade dans les bois, elle lui essuyait la sueur du front, et qu’elle s’attachait à lui dans une douce et caressante étreinte... Aujourd’hui, plus d’épanchements, plus de serrements de main, plus de ces

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