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Dans ce moment suprême, il sentit une voix secrète qui l’appelait au courage. Il crut que c’était la voix de son bon ange : c’était ce cri instinctif de la conscience, que l’on nomme devoir. Heureux sont ceux chez qui cette voix retentit encore! Il retourna finir le terme de son engagement. Puis, plus tard, il vint reprendre le métier de son père et soutenir ses parents du produit de son travail. Il ne manquait pas un jour de parler de Marie et de la pleurer amèrement.

Quant a Madeleine, cette nature si faible, si maladive, elle parvint à supporter ce malheur, et, comme elle le disait elle-même, Dieu ne lui envoyait cette longue existence que comme une seconde épreuve. L’épreuve fut de grande durée, puisqu‘à l’époque où elle nous raconta ces scènes touchantes, elle seule, caduque et infirme, survivait a tous ces êtres si dignes de sympathie.

Car c’était la vieille Madeleine qui, il y a dix ans, venait s’asseoir chaque jour au bord de l’étang et regarder d’un œil éteint les deux maisons ou vécurent Jean le Roux et Marie la Blonde.

Juin 1857.

ÉMILE GREYSON.

DE

L’AMOUR DES FEMMES POUR LES SOTS '.

Il est des nœuds secrets , il est des sympathies...
Commun.

C’est un fait généralement admis que les femmes se connaissent très-bien en étoffes, en perles et en dentelles, et que, quand elles adoptent un ruban, il y a tout lieu de croire qu’elles ont pour ce ruban des motifs plausibles de préférence. Partant de cette donnée, des philosophes se sont demandé si elles mettaient un soin également sérieux dans le choix d’un amant ou d’un

‘ On ne manquera pas de nous objecter que nous avons pris là un sujet sur lequel il n’y a plus rien à dire, tant il a été souvent traité. Nous I'avouons; aussi, n’avons-noua pas en la prétention de faire du neuf. Nos pages consciencieuses ne sont que le résumé de nombreux et volumineux écrits. C’est un vrai travail d’érudition, et nous aurions obtenu la plus douce récompense de nos efforts , si nous inspirions au lecteur l’idée d'approfondir cette importante et curieuse matière.

mari. La plupart en ont douté. Quelques—uns ont posé comme axiome que ce qui déterminait les femmes à cet égard, ce n’était ni la raison, ni l’amour, ni même le caprice; qu’un homme leur plaisait, par cela seul qu’il s’était présenté à elles le premier, et que, quand il était ' remplacé par un autre, celui-ci n’avait d’autre mérite que d’être venu avant le troisième.

Cet irrévérencieux système a longtemps prévalu. Mais aujourd’hui, grâce à Dieu , la vérité s’est fait jour : il est acquis que les femmes ne s’éprennent de nous qu’à bon escient. Entre les hommes, elles comparent, elles examinent, elles pèsent; elles ne se décident pour l’un d’eux qu’après avoir vérifié et constaté en lui la qualité précieuse qu’elles recherchent. Et cette qualité, c’est... la sottise.

Pour faciliter ses recherches, nous lui indiquerons les principales autorités que nous avons consultées :

Aubert, Diahgue de la teste et du bonnet sur les natures et compleœions des femmes. Lyon , 1544, in-16.

Guéroult, La Louange et vitupère de sottise, avec colloques sur les diverses fantaisies des femmes. Paris , 1556, in-8°.

Prévoat, L’A mant descenforlc’ cerohant confort parmy le monde, contenant le bien et le mal des femmes, avec plusieurs préceptes et documents contre les femmes. Lyon , 1564, in-16.

Agrippa, Libelli de præcæcellentia fœmineî seæus cl de mairimoniu. Cologne, 1597, in-12.

Olivier, Alphabet de l’imperfection et de la malice des flammes. Ronen, 1683, în-I2.

Moncrif, Essai sur la nécessité et les moyens de plaire. Amsterdam, 1‘738, in-18.

Champcenets, Petit traité de l’amour des femmes pour les sols. Liège, 1788, in-8“. C’est à Champcenets que nous avons emprunté I’épigraphe de notre opuscule.

Necker, Du bonheur des sols. Paris , 1’788, in-8°.

Voir aussi Senancour, Novalis , Stendhal , Nodier, de Balzac, etc.

[I

De toute antiquité, les femmes ont eu de la prédilection pour les sots. Alcibiade, Socrate et Platon ont été sacrifiés par elles aux fats de leur temps. Turenne, la Rochefoucauldt, Racine et Molière ont été trahis par leurs maîtresses pour des sots notoires. Au xvur3 siècle, toutes les bonnes fortunes ont été réservées aux petits abbés. Nos contemporaines, s’autorisant de ces illustres exemples, continuent à idolâtrer les descendants de ceux qu’adoraient leurs grand’mères.

Nous n’entendons point blâmer un penchant qui paraît incurable : nous voulons seulement le motiver.

Pour peu que l’on soit observateur et qu’on ait vu le monde, on sait que la sottise est, presque toujours, un gage de succès. Malheureusement, ne jouit pas qui veut des avantages de la sottise. La sottise est plus qu’une supériorité ordinaire : c’est un don, c’est une grâce, c’est une marque divine. On nait sot : on ne le devient pas. C’est parce qu’il est béni du ciel que le sot, quelque carrière qu’il embrasse, est sûr de réussir. Il ne sollicite pas les places; il les prend en vertu du droit qui lui est propre : nominor leu. Il ignore ce que c’est que d’être rebuté ou honni : où qu’il arrive, il est fêté comme le convive qu’on attend. Le sort lui sourit tout particulièrement auprès des femmes. Jamais une femme n’a résisté à un sot. Jamais un homme d’esprit n’a eu impunément un sot pour rival. Pourquoi? Hélas! est-il besoin de le demander? En affaires d‘amour, le paral— lèle à établir entre le sot et l’homme d’esprit, n’est-il pas tout à la confusion de ce dernier?

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En cette matière, l’homme d’esprit se laisse aller à d’étranges illusions. Il voit dans les femmes des êtres d’une nature plus relevée que la sienne, ou, tout au moins, il leur prête ses idées, il leur suppose son cœur, il se les représente capables, comme lui, de générosité, de noblesse et de grandeur. Il s’imagine qu’il faut pour leur plaire des qualités au-dessus du vulgaire. Naturellement timide, il s’exagère encore, auprès d’elles, son insuffisance; le sentiment de ce qui lui manque le rend défiant, indécis, tourmenté. Respectueuxjusqu’à en être craintif, il n’ose exprimer son amour en paroles : il l’exhale par une suite non interrompue de douces prévenances, de tendres égards, d’attentions délicates. Comme il ne veut rien obtenir au prix d’une indignité , il n’est pas éternellement sur les pas de celle qu’il aime : il ne la poursuit pas, il ne la fatigue pas de sa présence. Pour l’intéresser à ses maux, il n’affiche pas un air piteux, sombre et rêveur; au contraire, il s’efforce d’être toujours bon, affectueux et gai auprès d’elle. Ce n’est qu’en la quittant qu’il laisse percer ce qu’il souffre, et ce n’est qu’en secret qu’il verse des larmes.

Le sot n’a pas de ces scrupules. L’intrépide opinion qu’il a de lui-même le remplit de sang—froid, d’assurance. Il est satisfait de sa personne , et rien ne paralyse son audace. Il est amoureux tout haut, et il sollicite avec instance des preuves d’amour. Pour se faire remarquer de celle qu’il recherche, il l’importune, ou il lui tend des piéges grossiers : dans une contredanse, il lui serre la main, et, à la fin d’un bal, il luidérobe

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