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du rousseau s’était répandu, et bientôt le fils du tonnelier ne fut plus seul à venir en aide a la veuve. Les bons exemples profitent toujours. Quelques personnes se piquèrent d’honneur — et ici l’orgueil avait sa raison d’être —«de tirer Madeleine du mauvais pas où elle était. On lui procura une occupation facile, et dont le produit devait suffire à ses besoins. Marie fut envoyée à l’école.

Auguste et sa sœur n’avaient pas cessé de venir voir la pauvre veuve, ni de lui prêter leur faible appui.

Jean ne pouvait se défendre d’un certain souci, chaque fois qu‘il apprenait que l’étudiant était venu passer quelques heures chez Marie. Il bénit le ciel à un double titre, le jour où le sort de Madeleine lui parut assez assuré, et qu’il put quitter sa corbeille à briques et son bac à chaux; désormais il se trouvait à même de voir plus souvent son amie. Il vint aider son père, et le vieil Antoine était fier d’avoir son fils a ses côtés et de l’entendre chanter, à l’unisson avec lui, ses bonnes et vail— lantes chansons.

Des années s’écoulèrent ainsi. Les enfants devinrent grands. Marie, à l’âge de dix-sept ans, était la plus belle fille de la commune. Jean était toujours laid , mais bon et courageux. Auguste allait avoir terminé ses études ; il n’avait qu’une ambition, celle d’obtenir le titre d’officier de santé 1.

Il était beau, instruit, honnête et doux, Marie le comparaitsouvent, malgré elle, à Jean le Roux qui, de toutes ces qualités, ne possédait que l’honnêteté et la douceur. Elle aimait le fils du tonnelier, mais elle dut s’avouer qu’elle aimait aussi le jeune et bel étudiant, et que même il y avait une nuance très-sensible entre le sentiment qu’elle portait au premier et celui qu’elle éprouvait pour le second. Sa joie était grande en voyant Jean; mais la bonne fille n’était jamais aussi désolée que quand Auguste prolongeait ses absences. Et puis, si l’on pro— nonçait le nom de ce jeune homme, ou si elle espérait de le rencontrer, son cœur battait bien fort : ce qu'il ne faisait pas quand on parlait de Jean ou que Jean allait venir.

' Qu'on ne perde pas de vue que cela se passe avant I830.

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Auguste, à son tour, était bien épris de la blonde Marie, et ne se trouvait heureux qu’auprès d’elle.

Jean savait tout cela, en souffrait beaucoup, mais ne trahit pas une fois sa douleur ni son dépit.

Nous l’avons dit, les enfants étaient venus à un âge où les sentiments, de la nature de ceux qu'ils éprouvaient, ne peuvent plus rester à l’état latent, comme disent messieurs les physiciens.

Un des trois d’ailleurs savait depuis longtemps à quel mouvement il obéissait. Ce fut aussi lui qui le premier fit connaître la situation de son cœur.

Lorsque Auguste parla à Marie de ses vœux et de ses espérances, la pauvre fille se sentit tellement étourdie de cette brusque déclaration, qu’elle chercha autour d’elle un appui. Elle se connaissait deux amis des plus dévoués, sa mère et Jean. Elle résolut de parler à celuici avant de rien oser dire à l’autre.

Mais quelle émotion une pareille révélation ne devaitelle pas éveiller dans l’âme du pauvre rousseau ! nous le laissons à penser. Il contraignit sa souffrance et écouta jusqu’au bout les confidences de Marie.

— Aime—le, répondit-il, si seul il peut faire ton bonheur. Pourvu, ajouta-HI avec quelque amertume, qu‘à son tour il t’aime autant que tu le mérites!

-— Oh! oui, dit la jeune fille, enthousiasmée, l’œil en feu et le sourire aux lèvres, il m’a juré qu’il m’aimera toujours!

— Toujoursl.... Dieu l’entende! répliqua simplement Jean en poussant un soupir.

Quelque temps s’écoula encore , Marie toute occupée de son amour , le rousseau tout chagrin de son sort.

Auguste avait atteint le but de son ambition : il était officier de santé. Ses visites devinrent plus rares, son maintien était plus froid, et le toujours de son ardeur était bien près de finir.

Qu’on ne l’accuse pas trop pourtant. Lui aussi avait des amis. Il leur confia ses pensées les plus chères. Mais ceux-là étaient élevés dans un monde où l’on compte moins avec le cœur. Ils virent dans cette liaison d’Auguste un obstacle à son avenir. Ses intérêts les plus précieux étaient en jeu. Sa position lui commandait la réflexion; il n’était plus à un âge où l’on écoute ses sentiments seulement. Puis on savait quelque part une personne qui lui procurerait de quoi_avancer sa fortune et lui donner une figure dans le monde.

On décora pompeusement l’abandon qu’il ferait de Marie du nom de sacrifice. Il replâtra sa conscience avec un sophisme; car que faisait-il autre chose si ce n’est le sacrifice de son cœur à ses intérêts.

Il fut considéré comme grand, courageux, raisonnable, et le souvenir de Marie fut enterré _sous de nombreux soupirs.

Le jour où la pauvre fille reconnut que l’amour d’Auguste n’avait été qu’un mensonge, elle se rappela de nouveau cet ami si sûr qu’elle avait toujours eu auprès d’elle. Mais il lui manquait depuis quelque temps déjà.

Jean n’avait pas eu la force de supporter la vue du bonheur de son rival : il n’avait accepté son lot qu’avec contrainte, et, pour ne pas paraître faillir, pour cacher son chagrin, il avait résolu de s’éloigner.

Le pauvre garçon, à son tour, se paya d’un sophisme : il se fit soldat. Il s’engagea pour servir la patrie, dans un temps où, heureusement, ce service se bornait à bien t’ourbir ses armes , à faire luire ses boutons et à blanchir ses buffleteries. Il était donc loin quand Marie reçut en plein cœur la nouvelle de son_ abandon.

Mais il n’était guère plus heureux que son amie. Un mois après être entré au régiment, il comprit la grandeur de son sacrifice, qu’ici d’autres qualifieraient de sottise. Décidément, ne plus voir Marie était une peine trop grande. Loin de ce foyer d’honnêteté, il sentit se relâcher une à une les brides qu’il avait su mettre à ses instincts, qui, sans être mauvais, le faisaient descendre singulièrement au niveau du commun des hommes. Il éprouva le besoin de s‘arrêter sur cette pente, et il attendit, avec impatience, le jour où il pourrait aller se retremper aux sources de sa bonté première.

Tant il est vrai que Dieu n’a mis dans l’homme tant d’instincts divers que pour les amender les uns par les autres ! Tout est une aspiration vers le bien, vers le beau, vers le juste. Dès que la société aura compris cette grande loi qui consiste à placer chacun dans la sphère qui lui est propre , il n’y aura plus de méchants sur la terre. Jean fût resté mauvais, sans le contact de Marie.

Après six mois de service, six mois de tortures pour ce bon garçon, il obtint un congé. Et le jour où il arriva, vous eussiez dû voir comme toutes les commères d’lxelles se précipitèrent à leur porte pour le saluer à son passage. Il annonçait au loin son arrivée par le bruit de ses éperons et le cliquetis du long sabre qui battait ses talons. Son casque était poli pour la circon— stance et éblouissait les jeunes filles. Tout son équipe

ment était plus soigné que pour un jour de parade.

On ne disait plus Jean le Roux, mais Jean le Dragon.

Et que le cœur lui battait en tournant l’angle du grand étang!

Il revit la maison paternelle et le toit de Marie; il les salua d’un sourire. Mais personne n’était venu au devant de lui. Il entra chez ses parents : ils étaient sortis; puis, avec une émotion qu’il eut peine à maîtriser, il pénétra chez Madeleine. Tout le monde était près du lit, et il ne fallut pas longtemps au pauvre Jean pour reconnaitre que, cette fois, la malade n’était plus Madeleine, mais Marie.

La blonde fille se sentit renaître en voyant le beau soldat, comme elle dit, et ses grands yeux bleus tout cer— clés de bistre prirent une expression de joie qui donnait à sa figure pâle et amaigrie quelque chose d’angélique.

— Bonjour, Jean, lui dit-elle de sa voix douce mais affaiblie, et qu’entrecoupait une toux sèche et opiniâtre, je suis bien, bien heureuse de te revoir, sais-tu!

Et elle tendit au dragon sa petite main brûlante.

Jean ôta son casque et le macula d’une larme.

On lui conta l’abandon d’Auguste; il ne lui en fallut pas davantage pour s’expliquer l’état dans lequel il retrouvait son amie.

La pauvre fille avait contracté une de ces cruelles et implacables maladies de langueur si communes dans nos climats. Dans des conditions ordinaires, les soins auraient pu la sauver peut-être; mais le chagrin ne fit qu’activer cette flamme intérieure qui semblait la consumer. Elle traîna quelque temps encore, au milieu des caresses de sa mère, d’Antoine et de sa femme. Jean eût voulu mourir avec elle. Mais la bonne fille s’en alla

seule, laissant le rousseau en proie à la plus vive douleur.

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