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Le calme se fit pourtant un peu, et il fut arrêté qu’on attendrait le lendemain pour interroger le coupable.

Cette scène avait eu un témoin muet, resté invisible pour les parents de Jean.

Marie, que la conduite singulière de son ami étonnait et désolait tout a la fois, avait résolu , aussitôt rentrée, de chercher à savoir, par le rousseau lui-même, le secret de ses absences. Elle pénétra chez le tonnelier, légère comme un oiseau , et, sans être aperçue, elle entendit tout ce que s’étaient dit Antoine et sa femme. Son camarade était accusé de choses si noires, si vilaines, qu’elle resta immobile d’étonnement. Elle se promit d’être debout le lendemain en même temps que les parents de Jean, et de connaître la vérité en même temps qu’eux aussi.

V

Jean se leva de grand matin, avec mille précautions pour ne pas éveiller ses parents qu’il croyait profondé— ment endormis. Il s’habilla à la hâte. La toilette du pauvre garçon n’était pas longue, et, ses souliers à la main, il se dirigea a pas de loup vers l’atelier de son père, le traversa et arriva jusqu’à la porte de la rue. Il poussa le verrou, certain de le voir céder, comme de coutume, à la moindre impulsion, mais le péne de fer résista. Il renouvela plusieurs fois ses efforts, mais inutilement : la porte avait été fermée avec un soin extrême. Il était désespéré; cependant il voulait, il devait sortir. Une ressource lui restait, et heureusement on n’avait pas songé à la lui enlever. Il poussa la fenêtre et l’enjamba. Mais, à l’instant où il allait sauter dans la rue, une main se posa sur son épaule; il se retourna, et vit son père et sa mère, l’œil

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chargé de colère et de menace. Il trembla comme un coupable pris en flagrant délit.

— Que vas-tu faire par là, lui dit sévèrement sa mère, en le tirant par l’oreille de façon à le faire rentrer.

Jean, au moment d’être surpris, avait vu Marie qui accourait de l’extérieur et qui certainement l’avait aperçu à califourchon sur le seuil de la fenêtre.

——Je t’en prie, mère, cria-t-il, avec un accent plein d’inquiétude, tais-toi! Marie est là qui t’écoute!

—- Tant mieux! cria la mère exaspérée, tant mieux; que tout le monde sache ce dont tu es capable. Antoine, fais venir Marie.

La femme d’Antoine connaissait l’influence que la fille de Madeleine exerçait sur Jean, et voulait au besoin se servir de cette influence pour faire rentrer son fils dans la voie de l’honneur dont elle craignait qu’il ne fût sorü.

— Donne-moi l’argent que tu as dans tes poches, lui dit sa mère, terrible de sang—froid et de menace.

Jean la regarda et changea de couleur.—L’argent?... balbutia-t-il.

—— Donne-moi cet argent, te dis—je!

Jean prit l’argent et le tendit a sa mère.

Ses lèvres murmurèrent un nom, et un soupir souleva sa poitrine.

— Qui t’a donné cette somme-là?

Jean se tut.

— Où l'as-tu volée! cria-t-elle, sans plus de ména— gement.

—Volée!... dit Jean à la fois furieux, honteux et surpris qu’une pareille supposition pût être amenée par la présence de cet argent dans ses poches.

Il regarda Marie comme pour lui demander si elle aussi lui prêtait d’aussi méchantes actions.

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La bonne petite fille ne put répondre que par son attitude suppliante. Les yeux en pleurs, la bouche frémissante, elle semblait dire : ami, j’ai foi en ta loyauté; mais, par grâce, désabuse tes parents!

Antoine restait silencieux et abattu. Sa femme seule avait conservé de l’énergie, l’énergie du devoir : elle dominait son fils du regard et l’interrogeait avec l’autorité d’un juge.

— Répondras—tu? dit-elle.

—— Jean, suppliait Marie, explique à ta mère d‘où te vient cette somme.

—— Je l’ai gagnée par mon travail, murmura Jean, du ton de quelqu’un qui est convaincu d’avance qu’il ne sera pas cru.

— Ton travail, fainéant! Et quel travail aurait pu te rapporter autant, toi qui n’es bon a faire chose qui vaille un son?

— J’ai demandé de la besogne, et l’on m’en a donné, répliqua-t-il. Ce qu'on me paye n’est pas lourd, mais c’est un salaire honnêtement acquis.

— Si cela était vrai, pourquoi nous l’aurais-tu caché? Et puis quel métier peut te rappôrter cette somme, toi qui n’en sais aucun? Tu vois donc bien que tu as volé, persista impitoyablement la femme d’Antoine, qui ne mettait tant de véhémence dans ses accusations que pour forcer son fils à faire connaître la source véritable de cet argent.

—— Hélas! ce que je vous dirais, vous ne le croiriez pas! se borna-t-il a dire.

Mais, en ce moment, un homme passait sous la fenêtre. Jean, en l’apercevam, poussa un cri dejoie.

— Pierre! appela-HI.

L’homme leva la tête. C’était un ouvrier endimanohe’ et tout fier de sa blouse bleue , luisante de propreté. Il s’en allait vers la ville, les mains dans les poches et la pipe à la bouche.

—— Tiens! c’est toi, Jean? dit-il, aussitôt qu’il eût vu le rousseau. C’est donc là ous’ que tu niches, m’fieu?

— Connaissez-vous donc ce garçon? lui demanda Antoine en désignant Jean.

— Parbleu! je l’crois bi, c’est no’s manœuue; un crâne lapin tout de même, qui, quoique flamand, ne boude pas a la besogne, et qui gagne vaillamment ses cinq sous par jour, allez!

-— Manœuvre?

— Manœuve-maçon, quoi! chez M. D“. —— Il y a trois semaines qu’il a venu demander du travail à no’s maître, disant que c’était pour secourir une vieille mère malade. Et il a supplié tant et tant qu’on n’a pas pu lui refuser, quoi! — Ah! c’est donc ici que tu reviens chaque soir? C’est joliment loin tout de même pour un fieu comme ça. De Waterloo ici, où nous travaillons , il y a au moins deux bonnes lieues, et c’est qu’ilne manque jamais d’être à son poste. ce gredin-là!

L’ouvrier aurait continué longtemps encore peut-être; mais les parents de Jean cédaient à l’attendrissement et a l’admiration. On remercia Pierre. —-— « Il n’y a pas de quoi, » répondit-il en mettant la main à sa casquette; et il poursuivit sa route en poussant devant lui de vigoureuses bouffées de caporal.

On comprend aisément que la position de Jean avait changé aux yeux d'Antoine et de sa femme. Mais il restait un point à éclaircir. Le rousseau fut interrogé.

— Il y a un mois, répondit-il, Madeleine était au lit; M. Auguste lui déclara que si elle pouvait bien se nour— rir, elle serait guérie. Dès ce moment, je fus tourmenté de l’idée de trouver un moyen de procurer à la mère de Marie ce qu‘il lui fallait. Je vous savais dans une posi

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tion à ne pas pouvoir lui venir en aide. M. Auguste, il est vrai, donnait souvent quelque chose; mais , je l’avoue, j’étais fâché qu’un étranger se mêlât de ça, et je voulus a mon tour secourir Madeleine. Je courus tout le jour, de maison en maison, demandant du travail, lorsque je tombai sur une âme charitable qui m’accueillit, et qui, comme vient de vous le raconter Pierre, m’assura cinq sous par jour. C’étaient trois francs par semaine. Chaque matin , j’allais acheter les petites provisions de notre voisine, et je les plaçais dans son armoire, sans être aperçu. Ce qui me restait le dimanche, je le déposais sur la cheminée... Et maintenant, poursuivit-il, pardonnez-moi de vous avoir offensés en vous cachant la vérité; j’avais si souvent refusé de travailler ici, que je craignais que vous ne m’eussiez reproché de travailler ailleurs.

Mais sa cause était depuis longtemps gagnée dans le cœur du brave tonnelier et de sa femme; il n’eut pas besoin d’en dire davantage pour se voir absous.

Quant à Marie, elle s’était jetée dans les bras de son ami, dès le commencement de l’explication.

VI.

Depuis ce jour, la mère de Jean n’appela plus son fils : le Roux; il lui paraissaitbeau comme un chérubin, et elle était fière de son bon cœur.

Jean continua pendant longtemps encore son métier de manœuvre—maçon, et rapportait religieusement son salaire à ses parents, qui s’empressaient de l’employer à secourir Madeleine.

Mais la santé revint à la mère de Marie, et avec la santé reparurent les forces. Le bruit de la belle action

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