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plus clairement la possibilité de déduire un jour à priori toutes les vérités de certains principes généraux supé— rieurs solidement établis. Alors, un peu d’encre, une plume et du papier seront les seuls instruments nécessaires là où il faut aujourd’hui tout un appareil imposant d’instruments compliqués.

Des faits nombreux justifient cette prévision. Il n’y a pas bien longtemps encore, il eût été impossible d’af— firmer à priori l’existence de la planète Neptune, comme a pu faire M. Leverrier; il eût été impossible de démontrer à priori, comme a fait Poisson, que l’électricité se répand à la surface des corps, ou d’établir directement, comme Laplace, la vitesse du son dans l’air; il eût été impossible de démontrer à priori presque toutes les lois de l’optique, etc., etc.

Mais Bacon en montrant la nécessité de l’observation et de l’expérience dans l’étude du monde extérieur, n’a pas introduit un principe nouveau dans la science, comme il le prétend et comme d’autres le prétendent d’après lui. Les procédés de l’observation et de l’expérience sont si naturels, si nécessaires, tellement impo— sés par la force des choses lorsqu’il s’agit des phénomènes extérieurs, qu’on doit affirmer que de tout temps ils ont été connus et pratiqués. C’est, d’ailleurs, ce que les faits confirment pleinement.

Déjà aux époques les plus reculées de l’histoire, nous rencontrons, chez certains peuples, des connaissances astronomiques étendues qui attestent des observa— tions régulières, persévérantes et faites souvent avec soin.

En Chine, en Chaldée, en Égypte, en Perse, en Grèce, chez tous les peuples de l’antiquité où la civilisation a pu triompher de la barbarie, l’astronomie avait fait des progrès qui excitent notre admiration, surtout si nous tenons compte des nombreux obstacles qui s’opposaient alors au développement de la science. Dans quelquesunes même de ces contrées, de vastes observatoires avaient été élevés pour faciliter et coordonner les observations astronomiques. Hipparque et Ptolémée, entre autres, sont des noms que la science révère encore aujourd’hui et qu’ont illustrés des travaux considérables et d’importantes découvertes.

Il est constant, d’ailleurs, que nous n’avons qu’une idée bien incomplète des travaux des anciens, dont une infime partie seulement est parvenue jusqu’à nous. L’incendie des livres chinois, ordonné par l’empereur ChiHoanti, la destruction de la bibliothèque d’Alexandrie, les dévastations exercées par les barbares à Constanti— nople, et mille autres causes ont fait disparaître la plupart des monuments de la science antique. On peut se faire une idée de l’importance des travaux accomplis dans ces temps reculés et de l’immensité des désastres qui nous les ont ravis pour la plupart, par ce seul fait que Pline, pour composer son Histoire naturelle, a consulté plus de 2,000 ouvrages différents, et que sur 480 auteurs dont il cite les noms, 40 à peine nous res— tent 1. Ajoutons que probablement nous sommes encore loin de connaître tout ce qui est resté intact des ouvrages de l’antiquité. « Il existe dans les nombreux manuscrits de nos bibliothèques, dit Laplace 2, beau— coup d’observations anciennes encore inconnues, qui répandraient un grand jour sur l’astronomie, et spécialement sur les inégalités séculaires des mouvements célestes. »

Il est tellement vrai que l’observation est un procédé inhérent à la nature de l’intelligence, que lors de la conquête de l’Amérique par les Espagnols, on a trouvé des peuples de ce nouveau continent en possession de vérités astronomiques qui dénotaient des observations suivies et nombreuses.

1 Cuvier, Hist. des 31:. nat., t. I. p. 260. 2 Laplace, Précis de l'hist. de l’Aslr., ch. lll.

Mais l’astronomie n’est pas la seule science d’observation qui ait été cultivée dans l’antiquité. Les noms d’Aristote, de Théophraste et d’Hippocrate; ceux de Pline et de Galien rappellent d’admirahles travaux sur d’autres branches de nos connaissances et attestent des efforts glorieux pour pénétrer les secrets de la nature.

Voici comment s’exprime Cuvier, dont personne ne contestera l’autorité, à l’égard de quelques philosophes de l'antiquité.

« Mais ce philosophe (Empédocle) fit mieux que de se livrer à des spéculations; il observa la nature dans ses détails, comme Alcméon l’avait fait avant lui 1. »

« Démocrite est réellement le premier qu’on puisse appeler anatomiste comparateur. Il étudia avec persé— vérance l’organisation d’un grand nombre d’animaux, et expliqua par la divergence de cette organisation, la variété de leurs mœurs et de leurs habitudes 2. »

« Anaxagore observait souvent fort mal, mais c’était toujours à l‘observation qu’il demandait la raison des faits 5. »

a On retrouve la supériorité d’Hippocrate lorsqu’on arrive à l’hygiène; dans cette partie de la science il se montre observateur excellent 4..... » .

Mais c’est surtout l’opinion de Cuvier sur les travaux et la méthode d’Aristote, qui mérite notre attention.

' Cuvier, Hist. des se. ML, 1;. I, p. 98, * Ibid. p. 103. 5 Ibid., p. 107. ‘ Ibid., p. 127.

« Dans ses différents ouvrages, Aristote emploie la même méthode....; toutes les propositions générales qu’il exprime sont des inductious, résultant de l’observation et-de la comparaison des faits particuliers; jamais il ne pose une règle à priori 1. »

« On doit considérer Aristote comme un des plus grands observateurs qui ait jamais existé 9. »

« Tout étonne, tout est prodigieux, tout est colossal chez Aristote. Il ne vit que soixante-deux ans, et il peut faire des milliers d‘observations d’une minutie extrême, et dont la critique la plus sévère n’a pu infirmer l’exactitude 5. »

' « Le principal de ses écrits est son Histoire des animaux, que je ne puis lire sans être ravi d’étonnement 4. »

« Ses grandes divisions et subdivisions du règne animal sont étonnantes de précision, et ont presque toutes résisté aux acquisitions postérieures de la science 5. »

« Les observations d’Aristote sur les oiseaux ont servi de base aux classifications modernes, et on pourrait presque dire que rien à cet égard n’a été changé depuis ses travaux 6. »

En parlant des nombreuses règles générales, de la grande quantité d’aphorismes renfermés dans l’Hz‘stoire des animauæ, Cuvier dit encore :

« Que d’observations n’a-t-il pas fallu faire pour énoncer des propositions si générales et si exactes! Elles supposent un examen presque universel de toutes les espèces 7

Cuvier, on le voit, ne parle du philosophe de Stagyre

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que sur le ton de l’admiration et de l’enthousiasme; et ce qui lui cause tant de ravissement et de surprise, ce n’est pas le génie d‘Aristote: c’est évidemment sa méthode, qui est uniquement la méthode d’observation, qui le frappe et l’étonne le plus. Aussi, dit—il de Bacon, en parlant de la méthode que ce philosophe présente comme nouvelle : « et, bien loin de renverser ainsi la philosophie d’Aristote, il rétablissait au contraire la philosophie physique telle que ce grand homme l’avait produite ‘. »

Cuvier appelle même la méthode d’observation et d’expérience la méthode péripatéticienne ou le péripatétisme, du nom de l’école d’Aristote; dénomination non justifiée, du reste, puisque cette méthode n’appar— tient pas plus à Aristote qu’à Bacon, et que bien avant Aristote, mais avec moins de succès il est vrai, on observait la nature. Cuvier lui-même cite, ainsi que nous l’avons vu, Alcméon, Démocrite, Empédocle, Hippocrate, Anaxagore, comme des philosophes qui sont constamment restés fidèles à la méthode d’observation.

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Quelques écrivains accordent sans trop de difficulté que de tout temps on a fait des observations; mais ce qu’ils ne peuvent concéder, c‘est que l’expérience ou ce qu’on appelle aujourd’hui l’expérimentation ait été connue avant les temps modernes, et que la gloire de l’avoir inventée n’en revienne pas tout entière à Bacon.

Nous dirons de l’expérience ce que nous avons dit de l’observation : Bacon n’a pas plus inventé l’une que

‘ Cuvier, t. II, p. 276.

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