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dans la plus simple découverte scientifique , il y a un si grand nombre de circonstances naturelles ou fortuites, circonstances de temps, de lieu, de personne; il _v a un si grand nombre de cadses intérieures ou extérieu— res dépendantes ou indépendantes de notre volonté; il y aune intervention si mystérieuse non-seulement de nos facultés intellectuelles, mais encore de nos passions, de nos sentiments, de nos instincts, et même de notre habilité physique, de nos talents personnels, de nos aptitudes spéciales; il y a souvent une influence si décisive du milieu où nous vivons, des idées que nous y puisons; il y a surtout une part si grande à faire au degré d’instruction ou aux connaissances antérieurementacquises, qu’on peut affirmer encore de ce chef, et indépendamment de tout ce qui précède, qu’il est impossible de formuler aucun précepte, d’établir aucune règle pratique pour l’invention ou la découverte, parce qu’il est impossible de tenir compte de tant d’éléments divers, de satisfaire à tant de conditions hétérogènes qui compliquent le problème.

Il

Néanmoins , nous l’avons dit plus haut, des philosophes, sans se rendre compte probablement de toutes les difficultés du problème, ont entrepris la tâche impossible de donner une méthode d’invention et de découverte. Nous allons maintenant examiner, dans leurs principes essentiels, celles de ces tentatives qui se sont produites avec le plus d’éclat et que l’on a coutume de représenter plus spécialement comme ayant, en

effet, fourni à l’intelligence ces secours précieux qu’elle attendait pour arriver à la science, cette vive lumière qui devait éclairer les routes qui mènent à la vérité.

Parmi ces tentatives une des plus célèbres est celle deBacon.

Bacon s’était fait une haute opinion de sa méthode; il lui avait attribué une importance , une portée exagérée jusqu’au ridicule, mais qu’explique, néanmoins, cet enthousiasme commun a tous ceux qui apportent ou croient apporter une idée nouvelle à l’humanité. Il promet de conduire l’entendement d’une manière infaillible a la découverte des vérités les plus cachées de la nature et pour ainsi dire jusqu’aux derniers confins de la science 1; il va frayer, assurer à tout jamais la route des inventions; il va détruire ces préjugés extravagants qui consistent à attendre l’avancement des sciences du concours de tous les esprits, de la pénétration et de la sagacité du génie 2. Le génie ne sera plus désormais qu’un futile ornement de l’esprit humain, car Bacon va armer l’entendement d’instruments et de machines qui efi’aceront les inégalités de l’esprit, de même que les machines ordinaires égalisent les forces corporelles 5.

Il est sans doute bien fâcheux que Bacon n’ait pas pu tenir tant de magnifiques promesses, et que l’on en soit encore réduit aujourd’hui, malgré ses « machines, » a chercher péniblement et patiemment la vérité.

Mais laissons là ces jeux de l’imagination poétique de Bacon et venons à l’œuvre du philosophe.

Disons-le tout de suite : plus d’exemples que de prin— cipes; plus de conseils que de véritables préceptes; plus de sentences que de démonstrations; des vues profondes; de larges aperçus; des critiques fondées souvent, des indications utiles quelquefois; toujours un sentiment vif de la grandeur de la science et de la puissance de l’homme par la science; mais pas l’ombre seulement d’une méthode, voilà l'œuvre de Bacon : ce qui va suivre le prouvera.

4 Nov. erg. Préface. 2 Ibid. 3 Ibid.

L’œuvre de Bacon est complexe : elle comprend une partie critique et une partie dogmatique. La première, que Bacon appelle la partie destructive, a pour but, comme il le dit lui-même, de préparer les esprits à la réforme qu‘il projette. C’est , selon nous, la partie capitale du livre; c’est elle qui plus qu’aucune autre production du même genre, a contribué à l’afi'ranchissement de la pensée et à la réhabilitation de la raison. Dans cette partie Bacon proclame, avant Descartes et avec non moins de netteté et de force que Descartes, le principe du doute méthodique qui n’est autre que le principe du libre examen '1; il entraîne les esprits par la puissance du raisonnement et l’éclat de l’éloquence vers l’étude de la nature; il dissipe les scrupules reli— gieux qui pourraient les tenir éloignés de la science; il combat toutes les superstitions qui obscurcissent les intelligences; il déracine tous les préjugés de l’esprit; il cherche surtout à inspirer la foi de la science, cette foi nouvelle dont il est un des premiers apôtres. Les obscurités de la nature, la grandeur des obstacles d’une part; la courte durée de la vie , la faiblesse de l’intelligence, l’imperfection des sens d’autre part, tout cela vous effraye et vous détourne de la recherche de la vé— rité? Vain épouvantail, ridicules faiblesses! une abondante et riche moisson de découvertes vous attend; cherchez et espérez; le prophète n’a-t-il pas dit : « Grand nombre d’hommes passeront et la science se multipliera. » Si le passé n’est pas glorieux, une nouvelle carrière s’ouvre brillante devant vous dans l’avenir. Et les infaillibles découvertes que cet avenir vous réserve ne sont pas de futiles conquêtes pour votre esprit, ni de vaines satisfactions données à votre orgueil; non, ces découvertes doivent adoucir vos maux, étendre votre empire sur la nature et mettre le sceau :‘I votre bonheur. Tels sont quelques-uns des traits principaux de cette première partie du livre de Bacon.

l Nov. erg. Livre I., aph. XXXV1, LK, LXVIII, XCVI[ et CXXX.

C’est dans cet exposé vrai et éloquent que fait Bacon de toutes les causes qui ont pendant des siècles arrêté les progrès de la science et comprimé l’essor de l’esprit scientifique; c’est dans cette haute portée sociale qu’il reconnaît à la science; c’est dans toutes ces nobles aspirations qui sont les aspirations de nos sociétés actuelles, que réside, selon nous, le mérite du livre de Bacon et le secret de ce prestige qu’il a exercé et qu’il exerce encore aujourd’hui sur un grand nombre d’esprits.

'Arrivons maintenant à la partie dogmatique du livre de Bacon.

C’est dans cette partie que Bacon entreprend d’enseigner sa méthode. Le voilà donc aux prises avec le redoutable problème dont il a si pompeusement annoncé la solution. Malheureusement, cette solution il ne la trouve pas : il est pénible, au contraire, de le voir, lui, si clair, si précis, si éloquent jusque-là, tomber tout à coup dans un fatras de mots digne de la scholastique, se perdre dans une multitude de détails complètement étrangers au but qu’il poursuit, et n’aboutir en défini— tive à rien de solide ni de véritablement pratique.

Nous savons qu’en niant que Bacon ait créé une mé— thode nouvelle, nous sommes en dissentiment avec une opinion, contestée quelquefois, il est vrai, mais presque généralement acceptée; nous sommes donc tenu de prouver et c’est ce que nous allons faire. Laissant de côté les détails que les limites imposées à ce travail nous interdisent, nous nous en tiendrons à la pensée générale qui a inspiré Bacon. '

D’abord , Bacon signale l’observation et l’expérience comme les seules sources légitimes de nos connaissances scientifiques.

C’est là une vérité incontestable lorsqu’il s‘agit des connaissances qui ont le monde extérieur pour objet. Les vérités qui concernent le monde extérieur sont contingentes ; il ne nous paraît ni impossible ni absurde que les phénomènes et les lois qui s’y rapportent soient tout autres qu’ils ne sont. Au contraire, les vérités mathématiques sont pour nous des vérités nécessaires, dont le contraire implique contradiction ou répugne mani— festement à la raison. Il suit de cette distinction que les vérités mathématiques peuvent être perçues et démontrées à priori, tandis que les vérités physiques ne peu— vent avoir d’autre fondement que la considération directe du monde extérieur, c’est-à-dire l’observation et l’expérience. Toutefois, cette nécessité de l‘observation et de l’expérience dans l’étude du monde matériel ne doit pas être acceptée comme un principe absolu; elle n’existe que relativement à nos connaissances actuelles. Il est bien vrai qu’aucun raisonnement, comme dit Herschell, ne peut nous apprendre ce que deviendra un morceau de sucre si nous le plongeons dans l’eau, ni quelle impression un mélange de bleu et de jaune produira sur nos yeux ; mais si cela est vrai aujourd’hui, cela n’est pas vrai nécessairement et toujours. A mesure que les sciences progressent, que les grandes théories Scientifiques se fondent et se perfectionnent, nous entrevoyons

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