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sont substitués aux prêtres dans l’exploitation sociale; mais l’humanité est au-dessus de ces considérations de castes, de pouvoir et de cupidité. Il y a pour elle une autre question à résoudre , de laquelle dépend tout l’avenir de la société : c’est la question du travail. Le travail n’est pas libre et il doit l’être; ses conditions deviennent chaque jour plus mauvaises, et elles doivent s’améliorer. Il faut que le travail s’afl‘ranchisse, afin que, par son développement normal, autonomique, il prenne dans l’organisation de la société la place qui lui est assignée par la raison.

Ce qui enchaîne le travail, ce n’est pas l’influence du catholicisme, mais la domination du capital, s’accumulantde plus en plus dans le moins de mains possible pour faire le plus possible de victimes. Il ne s’agit pas là de couvents ni d’églises, ni d’évêques, ni de prêtres, ni de moines ; il s’agit de financiers , c’est-à-dire de banquiers, de spéculateurs sur une vaste échelle, de grands propriétaires, d’entreprises inouïes jusqu’à présent, de capitaux crus jusqu’à présent fantastiques. Ce n’est pas de la théocratie cela ni du sacerdotalisme; c’est de la pluutocraiie, du banquisme. Ne dites donc pas que, plus que tout autre État engagé dans le tourbillonnement industriel et agioteur, la Belgique est menacée de devenir une vaste capucinière; dites que toutes les nations, agitées par la fièvre que notre civilisation a allumée et dont elle redouble sans cesse les accès , ne forment déjà plus qu’un immense tripot.

Les catholiques ne sont pour rien là—dedans : ils en font partie comme tout le monde, en usent et en abusent comme tout le monde, plus ou moins; ils en profitent et en souffrent, toujours comme tout le monde. Quand ils sont libres de le faire ouvertement, ils travaillent à s’enrichir; quand ils ne le sont point,

force leur est d’y mettre plus de prudence et de soins :
les libéraux ne font—ils pas de même? Les prêtres catho-
liques ont recours, pour mieux réussir, et plus promp-
tement, a la puissance de leur opinion sur ceux qui la
professent, et que le catéchisme, le confessional et la
chaire mettent a leur merci, tout comme leurs antago-
nistes se servent utilement de l’appât de l’or qu’ils font
miroiter aux yeux des dupes, au moyen d’une publicité
vénale qui répand le mensonge, et des primes à la cor-
ruption qui le font fructifier.

Peu importe au prolétaire, qui use sa vie au profit du
capitaliste, et dont les enfants grossiront la liste des
pauvres, que se soit aux favorisés de l’Église que passe
le produit de son labeur ou à ceux de la finance. En-
core une fois, la question n’est pas là. Elle doit être
posée en ces termes : La misère progresse—t-elle plus
rapidement dans les pays pauvres où le catholicisme
règne, que là où, sous la spéculation libérale, bour-
geoise, l’industrie, le commerce, l’esprit d’entreprise
et d’agiotage font affiner la prospérité avec la richesse?
Et cette question se trouvant résolue par les faits
mêmes, il faut laisser le catholicisme dans sa sphère,
et ne s’occuper que de la misère du peuple , qui prend
chaque jour des proportions plus étendues et plus for-
midables, et à laquelle il est urgent de chercher et de
trouver un remède efficace, si l’on veut qu’une seule
de nos sociétés reste debout.

M. Huybrecht pense que le catholicisme est un obstacle à la marche de la liberté : il ne l‘est pas plus que le protestantisme n’est un obstacle à l’exercice du despotisme. Désormais le despotisme, — je l’ai déjà fait remarquer, — qu’il soit aux mains du gouvernement, ou à celles d’un parti , du parti libéral comme du parti catholique, n’est plus de force à lutter longtemps contre

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la liberté qui le sape de toutes parts. La liberté est un besoin de l’époque; c’est d’elle seule que l’industrie peut recevoir l’élan qui lui fait enfanter des miracles, et dont la prospérité publique est la conséquence. Il est vrai que le paupérisme, de plus en plus hideux, se mon— tre constamment à côté de cette prospérité exagérée; il est vrai aussi que la liberté — je parle de la liberté sans direction déterminée, sans marche arrêtée rationnellement —— mène nécessairement à l’anarchie, qui est la mort de la société ; mais il n’y a point d’autre alternative. Le despotisme prolongé foudroierait nos sociétés sans leur donner le temps de se reconnaître; la liberté leur laisse'dn moins celui de venir à résipiscence en agonisant.

La liberté, bien entendu, en tout et pour tous, qui, loin d’être utopique, est aussi indispensable qu’inévitable, et que l’union et ses meneurs n’ont ni inventée ni introduite, mais que les hommes de 1850 ont en le bon sens d’accepter, à laquelle ils ont été assez sages pour conformer leurs actes.

La preuve que Guillaume en voulait à la liberté plus encore qu’au catholicisme, c’est qu’il fit conclure à Rome par une espèce de roué de l’ancien régime , qu’il y avait accrédité ddl100, un concordat qui mécontenta tout le monde: pour les catholiques , c’était la consécration de l’arbitraire: pour les libéraux, la prostitution de la royauté. Afin de rassurer le libéralisme, Guillaume ont recours à un triste expédient : il fit prévenir ses hauts fonctionnaires par une circulaire ministérielle, qu’il n’avait flatté l’Église que pour mieux l’asservir. C’est ce que, du temps de Louis XI en France, on appelait un bon tour de roi.

Le tour était réputé d’autant meilleur, qu’il était joué aux dépens des jésuites, maîtres passés en escobarderie, comme on s’exprimait, par un prince ennemi de la fraude, que célébraient à l'envi les organes salariés de la presse gouvernementale.

Il était temps que la presse périodique se réhabilitât: il s’y fit peu à peu un triage qui grossit les rangs de l’opposition de tous les écrivains qui avaient de la bonne foi et du respect pour la vérité. Attaqué de toutes parts, avec l’ensemble que donne la confiance en la justice et la raison,le pouvoir se vit forcé de faire un pas de plus, pas décisif qui amena sa perte : d’absolu qu’il était, le gouvernement se jeta dans les inextricables embarras dela persécution ; il ordonna de poursuivre les écrivains qui bravaient ses menaces et faisaient fi de ses dons. La presse indépendante, traquée partout, grandit aux yeux de l’opinion et devint une véritable puissance. Les catholiques demandèrent à grands cris qu‘elle fût déclarée entièrement libre; les libéraux, comprenant enfin que cette liberté supposait toutes les autres, insistèrent pour que l’enseignement fût libre aussi, libre comme la parole, libre comme la pensée: Guillaume était débordé.

On ne lui tint aucun compte des concessions partielles qu’il fit de mauvaise grâce dans les derniers temps, parce qu’il maintenait toujours le principe d’après lequel, selon lui, il avait le droit de les faire ou de ne les pas faire, de les supprimer par conséquent lorsqu’il le trouverait bon.

Cette persistance de l’opposition unioniste était attribuée par le gouvernement aux instigations de quelques journaux et aux machinations de quelques ambitieux : c’était une erreur. Il suffisait et au delà de l’obstination du pouvoir, du zèle maladroit de ses agents, de la colère qu’il faisait éclater, somme toute, de l’opinion populaire, une fois émue et que, loin de calmer, *le

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gouvernement se plaisait à exciter et à irriter de son mieux.

M. Huybrecht donne bien gratuitement pour auxiliaires aux mécontents belges les proscrits politiques étrangers, que Guillaume avait accueillis dans ses États. Ces proscrits, en général, étaient favorables au roi dont l'arbitraire gouvernemental ne les atteignait pas, et qui les protégeait efficacement par l’énergie de son caractère, contre les persécutions auxquelles ils étaient en butte. Ils le défendaient et le flattaient en toute rencontre, et ne craignaient rien tant que de perdre ses bonnes grâces. C’étaient eux qui avaient inventé la terre classique de la liberté —où dominaient les arrêtés-lois du bon plaisir, -— et la terre hospitalière, — d’où la police renvoyait les étrangers qui ne l’exaltaient pas tout haut ettonjonrs. — Bien avant 1828, Barrère, le fameux conventionnel, avec lequel j’avais des relations littéraires, tremblait de tous ses membres quand il me rencontrait en public, et qu’il ne pouvait se dispenser d’échanger avec moi quelque signe de politesse, qui le compromettaità la mm. Je rapporte ce qui m’est personnel ou du moins personnellement connu. M. Pocholle, conventionnel également, était attaché à la rédaction du Courrier des Pays-Bas; à peine ce journal se fut-il hasardé à blâmer les mesures du gouvernement contre les catégories d’individus qualifiés de jésuites, parce qu’ils n’étaient pas ministériels, que M. Pocholle se retira, après avoir déclaré au minis' tre Van Maanen qu’il le faisait pour ne pas être confondu par Son Excellence avec des brouillons et des agitateurs dont il désapprouvait et condamnait hautement la conduite. M. Pocholle alla rédiger un journal ministériel à Liège. '

Dans sa récapitulation du règne de Guillaume le', M. Huybrecht soutient que le monopole de l’enseigne

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