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CORBEILLE DE ROGNURES.

UN NOUVEAU FAUBOURG .

Tous les poètes, depuis Horace et Virgile jusqu’à Delille et Vannière, ont vanté la vie champêtre.

La preuve qu’ils ont raison, c’est que les habitants des villes rêvent la campagne, tandis que les paysans détestent la ville. Si l’on voit un grand nombre de ces der— niers se faire citadins, c’est beaucoup plus par nécessité que par goût. Si l’on voit au contraire très-peu de citadins devenir campagnards, c’est parce que rien n’est plus difficile que la réalisation de leur rêve, qui est, comme je l’ai dit, la vie champêtre.

Une fois que la ville vous a absorbé, elle ne vous lâchera plus, ni vous ni les vôtres, jusqu’à la vingtième génération; que dis-je L. le gouffre où vous êtes tombé dévorera votre race, et ne lui laissera plus un rejeton, avant qu’un siècle soit écoulé, à moins qu’elle ne se retrempe et ne puise un nouveau sang dans des alliances extra-urbaines.

a. T. 7.

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Allez donc implanter vos dieux tares au coin d’un bois, 6 vous qui jouissez d’une médiocrité dorée à la ville... Allez vous installer dans la maison blanche aux volets verts de Jean—Jacques! ayez autour de vous des parterres de roses remontantes et de dahlias, des coqs qui vous éveillent à l’aube du jour etdes colombes plaintives qui se promènent sur votre toit rustiquel...

Quel bonheur de cueillir de votre main ces beaux fruits et ces frais légumes, hornas dapes, qu’envierait la vitrine de Bouré ! quel plaisir de vous promener la canne à la main le longdu filet d’eau claire qui arrose,en murmurant le pied de vos aubépines et de vos lilas fleurisl...

Voilà le paradis terrestre que j’avais rêvé! Voilà la retraite ombragée, voisine du presbytère si doux et si paisible, dont le jardin exhale un parfum de buis et de menthe sauvage.

Malheureusement ce beau rêve ne peut se réaliser que pour les millionnaires, et seulement pour un petit nombre d’entre eux. Quant aux autres, il leur est défendu de se transplanter aux champs, à moins de les cultiver et d’en vivre. Hors de cette condition , la campagne vous dévorerait, avec toute votre lignée , plus sûrement encore que le gouffre des villes.

Voulez—vous rester oisif au milieu des travailleurs qui vous nourrissent? Voulez-vous que vos fils deviennent des rustres mal élevés, ne sachant pas même parler français, incapable de tout travail intellectuel comme de tout travail manuel, puisqu’ils n’auront fait l’apprentissage ni de l’un ni de l’autre? V0nlez—vous que vos filles soient des paysannes, rouges de pudeur et de santé, mais que la vue d’un homme civilisé effarouchera et qui ne sauront sur quel pied se tenir dans un salon? Une existence purement contemplative vous parait-elle donc si désirable, que vous puissiez‘, pour l’obtenir, renoncer à tout échange d’idées et de sentiments avec une bouche humaine?... Mme Sand, que je ne cite pas volontiers, a pourtant écrit quelque part une bonne vérité : « On ne vit pas avec les arbres, mais avec les hommes. » Et elle a fait un livre à la seule fin d’amener cette conclusion vraie.

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En traçant ces lignes, j'avais aussi une conclusion en vue, et je me hâte d’y arriver.

Pour pouvoir se livrer entièrement à la vie champêtre. il faut habiter un château ou une ferme. Mais pour ceux qui ne sont ni seigneurs, ni fermiers, il y a un moyen terme : c’est de s’établir eætra mures, a la campagne, dans une situation telle qu’on y ait la ville sous la main. —Au faubourg? — Pas tout a fait; car jusqu’à cette heure, je ne connais pas de faubourg véritable à Bruxelles. J’entends par faubourg , un village - ville , composé d’habitations demi-champêtres, demi-urbaines, réunissant autant que possible les avantages de la ville aux agréments de la campagne. J’ai déjà essayé de développer le plan d’un semblable faubourg, et s’il n’était pas défendu à ceux qui écrivent de se répéter , je me permet— trais de reproduire ici les deux lettres insérées dans I’Inde’pendance belge, sous la date du 17 janvier et du 1"r février 1854 i.

Le moment est venu d’exécuter ce projet. La magnifique promenade qui reliera les boulevards de Bruxelles au bois de la Cambre, sera le chemin de notre faubourg véritable, et ce Chemin verdoyant sera lui-même un véritable faubourg.

Voyez-vous d’ici ces chalets , ces cottages, ces villas, ces castels en miniature, rouges, verts ou blancs , qui

' Ces deux lettres sont intitulées : Un Faubourg véritable.

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sont disséminés le long de cette nouvelle Allée—Verte? Entendez-vous chanter ces coqs anglais, roucouler ces pigeons polonais, et piailler ces nuées de francs moineaux qui s’abattent dans les jardins plantés de pois verts et rouges de cerises. Regardez ces bons bourgeois mètamorphosés tout à coup en faubouriens. Les voilà plantant leurs choux, oublieux de leur estaminet et de la bourse, et ne lisant plus, faute de temps, que l’Étoile belge ou l’Écho de Bruxelles.

Cependant leurs fils vont encore s’instruire au collége, et leurs filles, non encore tout à fait bergères, arrêtent sous leurs fenêtres, nouvelles sirènes, les cavaliers de la ville, émerveillés d’entendre les échos de la forêt répéter les grands airs du théâtre de la Monnaie. — Je vous le prédis, ce sera l’âge d’or pour une foule de citadins qui aspirent à devenir campagnards , et que mille liens retiennentà la ville.

Mais, pour que ce projet ne soit pas une utopie, il est de toute nécessité que la Ville-en—Soigne (c’est un nom que l’on pourrait donner au nouveau faubourg) soit reliée à Bruxelles par une voie ferrée quelconque, les wagons dussent-ils n’être remorqués que par des chevaux. Quant aux omnibus, il n’y faut point penser; c‘est un mode de locomotion qui ne réussira jamais dans notre ville, et qui est d’ailleurs sujet à tous les inconvénients de nos vieilles diligences.

Il faut, en un mot, que le trajet puisse se faire à toute heure de la journée, en quelques minutes et à très-peu de frais, comme on va d’Anvers à la Tête—deFlandre et vice-versé.

En offrant ce facile moyen de communication avec la ville, aux habitants du nouveau faubourg, on y attirera un grand nombre de familles bourgeoises, qui, à défaut de cette facilité, ne pourraient jamais s’y établir d’une manière permanente, c’est-à—dire pour l’hiver comme pour l’été.

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Quant aux familles aristocratiques, elles ont leurs hôtels au Quartier-Léopold et leurs villas dans tout le pays : ce n’est point avec ce seul élément que l’on, parviendra jamais a peupler le nouveau faubourg, si l’on veut que le projet s’exécute sans lenteur et à coup sûr.

On voit à Londres des employés, des marchands mêmes et des gens de différents états et conditions, venir en ville tous les jours d’une distance de deux a trois lieues, et retourner chaque soir chez eux, après leur besogne faite. Pourquoi notre capitale n‘offriraitelle pas le même avantage à une classe nombreuse de citoyens qui serait à même d’en profiter?

Un chemin de fer serait-il incompatible avec une Allée-Verte?-— Non certes. Ces deux voies se compléteront mutuellement : l’une offrira l’utile et l’autre l’agréable. Si l’on peut les faire marcher côte-à-côte, tant mieux! il y aura grande économie. Si, au contraire, on juge qu’un train de wagons ne peut filer sans danger a proximité d’une route destinée aux équipages et aux cavaliers, alors il faudra bien séparer complètement le railway de la promenade. Il faut, du reste, espérer que nos ingénieurs parviendront sans trop de peine à résoudre le problème d’une manière satisfaisante : il est plus que probable que l’Angleterre, les environs de Londres particulièrement, leur offriront plus d’un exemple d’un chemin de fer construit parallèlement à une promenade publique, de manière à éviter tout inconvénient, et a augmenter même, au lieu de les diminuer, les avantages et les agréments de la promenade.

En écrivant ces lignes, j’ai eu principalement en vue d’appeler l’attention du public bruxellois sur cette question :

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