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commerce d'amour propre & de caresses, d'affection apparente & d'indifférence réelle, qu'on a nommé si faussement du nom de société, commerce trompeur qui peut satisfaire les ames vaines , qui amuse les ames indifférentes & légères, mais repousse les ames sensibles , & qui sépare & isole les hommes , bien plus encore qu'il ne paroît les unir. Il faut voir dans les lettres de Pline même, tous les détails de cette union si douce. On partage & l'on envie les charmes de leur amitié : ils vouloient vivre , ils vouloient mourir ensemble ; ils désiroient , quand ils ne seroient plus, que la postéritéunît encore leurs noms, comme leurs ames l'avoient été pendant la vie. Qu'on me pardonne de m'être arrêté un moment sur le spectacle d'une anmitié si touchante. Il est doux, même en écrivant, de pouvoir · se livrer quelquefois aux mouvements , de son cœur : & j'aime encore mieux

un sentiment qui me console, qu'une vérité qui m'éclaire. . Pline étoit Consul , quand il prononça ce panégyrique célébre. On a dit que pour le mériter , il n'avoit manqué à Trajan que de ne pas l'entendre. Heureusement il ne fut pas prononcé, comme il est écrit. Ce n'étoit d'abordqu'un remercîment, avec quelques éloges : mais Pline avant que de le publier, le retravailla. Il en fit presque un nouvel ouvrage, & lui donna par dégré cette étendue que la plûpart des hommes ne pardonneroient pas même à une satyre. Pour bien juger de son mérite, ou de ses défauts, il faudroit le lire soi-même. Ceux qui ont reçu de la nature une ame forte, ceux qui ont le bonheur ou le malheur de sentir tout avec énergie , ceux qui admirent avec transport & qui s'indignent de même, ceux qui voyent tous les objets de très haut, qui les mesurent avec rapidité & s'élancent en

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ses. Cette recherche importune des
agrémens arrête les mouvemens libres
& fiers de l'imagination, & l'oblige
sans cesse à rallentir sa marche. Le style
devient agréable & froid. Ajoutez la
monotonie même que produit l'effort
continuel de plaire, & le contraste mar-
qué entre une petite manière & de

grands ob ets.
Il seroit à souhaiter qu'on ne fût
pas en droit de faire à Pline une par-
tie de ces reproches. Peut - être en
mérite-t-il à d'autres égards. Jusques
dans les louanges que le Consul donne
au Prince , il y a un détail minutieux
de petits objets. J'ose même dire que
le ton n'a pas toujours la noblesse qu'il
devroit avoir. Les Romains, dans ce
anégyrique , ont l'air d'esclaves à
peine échappés de leurs fers, qui s'é-
tonnent eux-mêmes de leur liberté,
qui tiennent compte à leur maître de
ce qu'il veut bien ne les pas écraser,
& daigne les compter au rang des

- K y

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