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mille comme aux influences d'une éducation systématique.

Vers l'an 625 avant notre ère, naquit à Kapilavastou, capitale d'un royaume au pied des montagnes du Népal, le merveilleux Siddhârta, beau comme Joasaph, et fils du roi Çouddhodana et de Mâyâ. Sa mère se nommait Mâyâ, c'est-à-dire illusion, parce qu'elle était belle à éblouir.

Comme pour Joasaph, les brahmanes avaient fait des prédictions bien faites pour attrister le cœur des parents. Le bel enfant qui appartenait à la caste des Kshattriyas et descendait de la grande race solaire des Gôtamides, ne porterait un jour que le nom de Câkya-mouni (le moine de la famille royale des Çâkyas), et renoncerait à la couronne pour se faire ascète.

Comme Joasaph aussi, il fut présenté au temple des dieux, suivant l'antique usage, et de grandes fêtes signalèrent son entrée dans la vie. Quand il eut l'âge d'être conduit « aux écoles d'écriture, » il s'y montra plus habile que ses maîtres, et un d'eux, sous la direction de qui il élait plus spécialement placé, déclara bientôt qu'il n'avait plus rien à lui apprendre. Il fuyait les bandes d'écoliers pétulants et joyeux pour méditer sur les choses les plus hautes. Un jour même il s'égara seul dans un vaste bois, où il resta de longues heures sans qu'on sût ce qu'il était devenu. L'inquiétude gagna jusqu'au roi son père, qui alla de sa personne le chercher dans la forêt, et qui le trouva sous l'ombre d'un djambou, plongé dans une réflexion profonde

Au milieu de tous les plaisirs de la cour, le futur Bouddha songeait aux Védas, aux systèmes philosophiques, à la grammaire sacrée, à la syllogistique, et principalement au néant de la vie : « La vie d'une créature, disait-il, est pareille à l'éclair des cieux. Comme le torrent qui descend de la montagne, elle coule avec une irrésistible vitesse. Par le fait de l'existence, du désir et

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de l'ignorance, les créatures sont dans la voie des trois maux. Les ignorants roulent dans ce monde, de même que tourne la roue du potier... Tout composé est périssable; ce qui est composé n'est jamais stable; c'est le vase d'argile que brise le moindre choc; c'est la fortune empruntée à un autre; c'est une ville de sable qui ne se soutient pas; c'est le bord sablonneux d'un fleuve. »

M. Liebrecht rapproche de ce passage la page 26 de sa traduction du Barlaam, où l'on voit que Josaphat (la forme la plus ordinaire pour Joasaph) a été de bonne heure, par la grâce du Saint-Esprit, porté aux choses sérieuses et dignes de l'éternité.

Nous avons vu plus haut tout ce qu'Abenner imagine pour empêcher son fils de se faire moine. Le roi Çoûddhodana ne se croit pas moins bien avisé. Il a deviné, lui aussi, les projets qui agitent le cœur de son fils. Avec cet instinct qui est de tous les temps, il redouble de caresses et de soins pour lui. C'est une histoire chaque jour renouvelée dans les maisons où l'affection familiale entre en conflit avec les attractions du cloître.

Le jeune Siddhârtha obtient jusqu'à trois palais, un pour le printemps, un pour l'été et un autre pour l'hiver. Mais son père, craignant qu'il ne profite de ses excursions pour échapper à sa famille, donne les ordres les plus sévères et les plus secrets pour qu'on surveille toutes ses démarches. Mais les circonstances les plus simples de la vie ordinaire suffisent pour anéantir les plus beaux plans. C'est ici que M. Liebrecht a rencontré des traits dont l'analogie va parfois jusqu'à l'identité.

« Un jour qu'avec une suite nombreuse 1 il sortait par la porte orientale de la ville pour se rendre au jardin de Loumbinî auquel s'attachaient tous les souvenirs de son

• Barthélemy Saint-Hilaire, p. 12. Le môme auteur dit dans son Introduction : « Sauf le Christ tout seul, il n'est point, parmi les fondateurs de religion, de figure plus pure ni plus touchante que celle du Bouddha. »

enfance, il rencontra sur sa route un homme vieux, cassé, décrépit; ses veines et ses muscles étaient saillants sur tout son corps; ses dents étaient branlantes; il était couvert de rides, chauve, articulant à peine des sons rauques et désagréables; il était tout incliné sur un bâton; tous ses membres, toutes ses jointures tremblaient.

» — Quel est cet homme? dit avec intention le prince à son cocher. Il est de petite taille et sans forces; ses chairs et son sang sont desséchés; ses muscles sont collés à sa peau, sa tête est blanchie, ses dents sont branlantes, son corps est amaigri; appuyé sur un bâton, il marche avec peine, trébuchant à chaque pas. Est-ce la condition particulière de sa famille? ou bien est-ce la loi de toutes tes créa tures du monde?

» — Seigneur, répondit le cocher, cet homme est accablé par la vieillesse; tous ses sens sont affaiblis, la souffrance a détruit sa force, et il est dédaigné par ses proches; il est sans appui; inhabile aux affaires, on l'abandonne comme le bois mort dans la forêt. Mais ce n'est pas la condition particulière de sa famille. En toute créature la jeunesse est vaincue par la vieillesse; votre père, votre mère, la foule de vos parents et de vos alliés finiront par la vieillesse aussi : il n'y a pas d'autre issue pour les créatures. »

Remarquons, en passant, que ces tableaux de vieillards abandonnés se rencontrent souvent dans les paraboles bouddhistes et sont sans doute la critique ou tout au moins la constatation de la grossièreté de certaines castes. On sait que le bouddhisme tendait à supprimer cette distinction brahmanique.

« — Ainsi donc, reprit le prince, la créature ignorante et faible, au jugement mauvais, est fière de la jeunesse qui l'enivre, et elle ne voit pas la vieillesse qui l'attend. Pour moi, je m'en vais. Cocher, détourne promptement mon char. Moi, qui suis aussi la demeure future de la vieillesse, qu'ai-je à faire avec le plaisir et la joie? » Et le jeune prince, détournant son char, rentra dans la ville, sans aller à Loumbinî.

Cette rencontre du Bouddha avec un vieillard, type de la décomposition sénile, correspond sans nul doute à cet épisode du Barlaam que nous allons esquisser:

Dans une de ses promenades, Josaphat rencontre un vieillard chargé d'années, au visage ridé, aux jambes tremblantes, à la démarche voûtée, aux cheveux blancs comme neige, à la bouche édentée, à la parole bégayante. Le jeune prince demande l'explication de ce spectacle nouveau pour lui. Les gens de son escorte lui répondent, tout comme le cocher de Kapilavastou, que l'âge amène insensiblement cette décadence.

— Et comment cela finira-t-il? demande Josaphat.

— Pas autrement que par la mort.

— Est-ce la loi de tout le monde, ou si ce n'est là qu'une destinée spéciale?...

— C'est ce qui attend tous les hommes qui ne meurent pas avant le terme ordinaire.

— Mais quand donc vient-il ce terme ordinaire? N'y a-t-il pas moyen d'y échapper?

— A moins de circonstances particulières, on meurt de quatre-vingts à cent ans, et la mort est la dette de toute créature.

En apprenant tout cela, ce jeune prince qui a toute la précoce perspicacité du futur Bouddha, ne peut s'empêcher de gémir et de s'écrier : « Amère donc est cette vie, et pleine de douleurs; et comment serait-on un seul instant sans inquiétude, puisque la mort peut nous prendre même en chemin? »

Et il reprend sa route, et il médite sur les paroles de ses serviteurs, et depuis ce jour-là, il ne fait que penser à la mort. Mais comme il est prédestiné à se faire chrétien, il ne se plonge pas absolument dans les voluptés indiennes de la pensée du néant, du nirvana. Il se dit, sans cesse, que rien n'est plus certain que la prochaine venue de la mort; mais qu'il reste à savoir si tout iinit avec elle, ou bien s'il y a une autre vie, un autre monde.

Il faut encore rattacher ici, comme M. Liebrecht l'a fait remarquer dans une note envoyée à M. Benfey (Gôtting. gelehrt. Anz — Compte rendu du livre de M. Barthélemy Saint-Hilaire et de l'article sur les sources du Barlaam), un autre épisode de la vie de Siddhârlha.

« Une autre fois encore *, il se rendait par la porte de l'ouest au jardin de plaisance, quand sur la route il vit un homme mort, placé dans une bière et recouvert d'une toile. La foule de ses parents tout en pleurs l'entourait, se lamentant avec de longs gémissements, s'arrachant les cheveux, se couvrant la tête de poussière, et se frappant la poitrine en poussant de grands cris.

Le prince, prenant encore le cocher à témoin de ce douloureux spectacle, s'écria:

« — Ah! malheur à la jeunesse que la vieillesse voit détruire; ah! malheur à la santé que détruisent tant de maladies; ah! malheur à la vie où l'homme reste si peu de jours! S'il n'y avait ni vieillesse, ni maladie, ni mort! Si la vieillesse, la maladie, la mort étaient pour toujours enchaînées! »

On voit que l'auteur du Barlaam a réuni l'épisode du vieillard et celui du mort. Il a fait ce que la littérature imitatrice des Romains appelle si souvent contaminatio. On voit aussi que s'il est beaucoup plus naturel de voir Siddhârtha tirer lui-même la moralité de ces spectacles tandis que Josaphat attend qu'on lui explique la vieillesse et la mort, en revanche le spiritualisme chrétien relève singulièrement des circonstances qui, dans la biographie indienne, suscitent des propos de nihilisme. Malgré tout ce qu'a d'héroïque, de vertueux et de charitable l'âme du réformateur indien, malgré la générosité de ses intentions, il y a toujours une incurable absurdité dans ses conclusions monacales. Il lui manque la notion d'une Providence en même temps que celle de la liberté, cette

1 Barthélemy Saint-Hilaire, p. 14.

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