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miracles et l'administrant solennellement aux malades et aux mourants.

Mais tout cela n'a pas empêché l'abbé de la Rue (Essais historiques sur les bardes, etc.) de s'autoriser du témoignage de l'évêque Huet (Origine des romans) et de Baillet (Vie des saints, 3e vol.), pour révoquer en doute la légende de Barlaam et de Josaphat. Il ajoute que longtemps même avant ces érudits, Pierre Alphonse et Boccace ont placé sous d'autres noms, dans leurs contes, l'histoire de Barlaam et de Josaphat, et que le premier de ces auteurs confesse qu'il avait pris cette prétendue histoire parmi les contes des Arabes. On sait qu'on a longtemps attribué aux Arabes, aux Persans, aux Syriens et aux Phéniciens des créations et des inventions de l'Inde. La Disciplina clericalis du juif converti qui au xnc siècle reçut le nom d'Alphonse de son parrain le roi d'Aragon, contient 39 contes ou paraboles. Un père y instruit son fils au moyen de récits parfois assez lestes empruntés à l'Orient. C'est de là que dérive le vieux poëme français: le Ca-stoiement.

Qu'on ne s'étonne pas de voir un conte dévot fournir ainsi des matériaux à un Décaméron. La même transmutation d'une pieuse fiction en narration galante et même obscène s'est faite plus d'une fois dans l'Inde au temps de la décadence. Ce qui primitivement n'avait été imaginé que pour faire ressortir la philanthropie du Bouddha, sa lutte contre les sens, sa polémique avec les brahmanes, finit par servir de cadre à une nouvelle plus ou moins goguenarde. Dans l'Inde comme en Europe, ces récits, transformés ad narrandum non ad probatulum, sacrifient tout au besoin de rire ou seulement au besoin de tuer le temps.

« Ce n'est point, dit Mme de Staël (De la littérature, ch. X) sous un point de vue philosophique, qu'ils attaquent les abus de la religion : ils n'ont pas comme quelques-uns de nos écrivains le but de réformer les défauts dont ils plaisantent; ce qu'ils veulent seulement, c'est s'amuser d'autant plus que le sujet est plus sérieux... C'est la ruse des enfants envers leurs pédagogues; ils leur obéissent à condition qu'il leur soit permis de s'en moquer. »

On trouve également des traces du Barlaam dans le Conde Lucanor de l'infant Juan Manuel (1237-1348). Comme le dit M. Liebrecht, dans une des savantes notes de sa traduction de Dunlop, cet ouvrage espagnol est un de ceux qui montrent le mieux combien l'Occident a pris à l'Orient.

Soit pour instruire soit pour distraire, on imagine ou on emprunte les situations les plus étranges : tel est le procédé des époques dénuées de goût littéraire, telle fut la préoccupation constante du moyen âge en Asie autant qu'en Europe. Naïvement et grossièrement, on oublie l'harmonie qu'il faut entre le fond et la forme et que les époques classiques savent seules trouver.

Voilà comment s'explique l'étrange fortune du Barlaam d'être à la fois la source des romans de spiritualité et l'arsenal des fictions les plus facétieuses.

« Le génie allégorique et sentencieux de l'Orient, dit M. de Reiffenberg 2, et l'esprit du monachisme asiatique se révèlent dans l'histoire de Barlaam et de Josaphat. La donnée primitive a été souvent mise en œuvre. C'est une personne dont on tente vainement de conjurer la destinée par une éducation tout exceptionnelle, et en plaçant cet individu hors des conditions habituelles de la vie. Achille, dans la mythologie grecque, rappelle cette lutte impuissante de la prudence humaine contre l'implacable avenir, et nos contes de fées, de même que les récits des Arabes et des Persans, sont tous pleins de pareils exemples, qui ont peut-être suggéré à la philosophie la plus opposée à

• Une morale nue apporte de l'ennui;

Le conte fait passer le précepte avec lui.

La Fontaike.

2 Annuaire de la libliothèque royale, VI, 60.

la naïveté du genre, je veux dire celle du xvinc siècle, l'idée de l'enfant de la nature et d'autres excentricités idéalistes.

» Pour qui a lu le roman tout entier, il n'y a point de doute que la rédaction grecque n'appartienne à un théologien : les discussions théologiques qui s'y rencontrent le démontrent à l'évidence; en outre, ce théologien devait êlre un moine, car il vante sans cesse la vie monastique; enfin, il était postérieur à saint Basile et à saint Grégoire de Nazianze, car il leur fait plus d'un emprunt, surtout à ce dernier. La querelle sur les images, dans toute sa vivacité au temps de saint Jean de Damas, reparaît aussi dans le roman. Quant aux paraboles, elles rappellent pour la forme, la Disciplina clericalis, le Livre des sept sages et tant d'autres qui ont précédé ceux des conteurs italiens et français. »

Ailleurs, M. de Reiffenberg assure que, dans la Disciplina clericalis (édit. des bibl. français, par MM. Labouderie et Méon), on lit, 1,10 : « Balaam, qui lingua arabica vocatur Lucaman. » S'agirait-il de Lokman le fabuliste? Cela serait intéressant à plus d'un titre.

Les récentes études de Théodore Benfey sur le Pantchatantra (traduction et commentaire, 2 vol., Leipzig, 1859) tendent à montrer comment Lokman, Bidpaï, Sindbad, Pantcha-tantra, Kalilah et Dimnah, Syntipas, Disciplina clericalis, Gesta romanorum, et en général tout ce que le moyen âge d'Europe et d'Asie intitule enfantinement mer des histoires ou d'une façon analogue, se rattachent au bouddhisme. Il en est de même de toutes ces légendes des sept sages, des sept vizirs, des sept dormants, etc., où se retrouve ce nombre consacré des sept Rishis, personnages sanctifiés dans l'Inde 1 et dont on compte sept catégories. D'ordinaire, ce sont des éléments de l'ancienne société brahmanique, appropriés et vulgarisés par le bouddhisme.

1 Cf. le début du livre de Manou, où il est question des sept sages qui tour a tour gouvernent le monde.

Théodore Benfey, se rapprochant en cela de Weber (Indische Studien) fait, au moins provisoirement, une exception pour la plupart des fables ésopiques, qu'il croit originaires de la Grèce. Mais quant aux contes, aux paraboles et aux légendes, il n'hésite pas à leur reconnaître une filiation orientale. Selon lui, plus d'un trait malin ou bizarre des fabliaux qu'on admet comme les plus franchement gaulois, serait venu de l'Asie, soit par l'établissement des écoles musulmanes en Espagne, soit même par les invasions des hordes mongoles. Les Tartares ont été d'assez bonne heure convertis au bouddhisme et ont répandu jusqu'en Europe mainte histoire indienne d'abord traduite en tibétain, puis en mongol. A plus forte raison peut-on admettre la circulation des idées littéraires par les Arabes, qui, malgré leur fanatisme fataliste, ont toujours aimé à traduire et à approprier.

C'est pour cela que l'ingénieux commentateur du Pantcha-tantra (I, 497), arrivant à comparer les Quatre Souhaits de saint Martin (Méon, Fabliaux, IV, 386) avec la tradition classique de Philémon et de Baucis, ose conclure « qu'en général les légendes sur les voyages de saints hommes se rattachent moins à la vie de Jésus en Judée qu'aux pérégrinations symboliques des dieux païens »

• Le paganisme est comme la mauvaise herbe dont on ne vient à bout qu'à force de culture méthodique, rationnelle et persévérante. Qui croirait que maint détail de Wodan ou Odin a été à la longue et le plus naïvement du monde transporté dans des contes populaires sur l'archange Michel, saint Martin, saint Nicolas, saint Barthélemy et bien d'autres?...

La chape ou chapelle de saint Martin, ce palladium mérovingien (Ducange, v. Capa), a fait renaître, dans l'imagination longtemps païenne et mythologique du peuple, une foule d'habitudes qui dérivaient du culte de Wodan. Quand Clovis consacre son cheval de bataille à ce guerrier sanctifié, sauf à le lui racheter aussitôt à grand prix, il n'est évidemment encore chrétien qu'à la surface. Le peuple ignorant et grossier confondit aisément le cheval blanc de saint Martin avec le

La mythologie comparée aboutit souvent à ramener aux symbolismes les plus antiques les contes de nos rues. Pourquoi s'en étonner, du moins en principe? N'est-il pas dans la destinée de tout ce qui circule parmi les hommes de changer et de se combiner sans cesse? Dans l'Inde comme dans la Grèce, les impressions les plus ordinaires ont créé des expressions naturellement symboliques ou pittoresques qui fatalement, pour ainsi dire, devaient finir par créer un Olympe. De là sont descendus des dielix en grand nombre qui transformés insensiblement en personnages héroïques ont peuplé les théâtres.

schimmel de Wodan, et le philanthropique manteau du saint avec le manteau de nuages gris qui enveloppait le dieu des batailles. Assurément c'est par syncrétisme naïf plutôt que par dévotion éclairée qu'au fond de certaines provinces de l'Allemagne on place la féte de la moisson sous le patronage de saint Martin. C'est à la Saint-Martin (11 novembre) que la protestante Angleterre consomme le Martilmasbeef. En France, faire la Saint-Martin se dit encore pour : « faire bonne chère. » Les feux de joie en l'honneur de saint Martin, dans notre pays de Herve et par ailleurs, sont également de provenance païenne. Le martinet et le martin-pécheur, consacrés à saint Martin, rappellent les oiseaux consacrés à Odin (Wodan), ce dieu aux attributions multiples et dans lequel Tacite croit reconnaître Mercure. Un jour peutêtre la mythologie comparée et raisonnée donnera raison à l'historien romain.

Pour faire voir encore combien les idées aussi bien que les vocables peuvent être dispersés à tous les bouts de l'horizon ethnologique, il suffira de rappeler que le petit homme rouge du chansonnier Déranger se retrouve formellement dans le Peterm/Jnnchen, fidèle protecteur du château de Schwerin. Dans cette vieille résidence obotrite, le génie familier survit à tous les changements de la religion ou de la politique. On dirait quelque inévitable produit de ce climat. C'est lui qui pronostique tous les événements importants, heureux ou malheureux, qui doivent arriver dans la famille princière. La Société des Antiquaires mecklembourgeois a même publié dans ses Annales un curieux interrogatoire fait en l'an 1747 sur ces apparitions fantastiques (Mecklenburg's Volks-Sagen, II, 206). Toutes ces bizarreries font songer au l.ar familiaris, qui dans le prologue de VAulularia de Plaute nous apparaît comme le protecteur séculaire des trésors et des intérêts d'une famille.

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