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gère pour chasser l'ennemi du sol sacré de la patrie.

L'expédition des Français en 1823, pour rétablir la légitimité et les Bourbons, restaura pour quelque temps l'ancien système qui avait conduit l'Espagne où nous avons dit. De nouveau, les hommes d'étude, les professeurs, les ingénieurs, les militaires, durent cacher leurs livres et leurs instruments sous les planchers de leurs appartements ou dans les rayons de bibliothèques dissimulées dans les murailles. Aussi n'existe-t-il en Espagne que de rares ouvrages originaux sur les arts ou sur les sciences, dans les écoles de droit et de philosophie, depuis qu'on peut les enseigner; sur la médecine, il n'existe que des livres français, anglais ou allemands, ou des traductions.

Depuis quelques années seulement, une génération de jeunes savants, pleins d'ardeur et d'amour de l'étude, a pu se former, et elle s'efforce de combler les lacunes dont on se plaint partout. Déjà, au lieu des écoles de moines, où, sous prétexte de science, on débitait des sentences et des aphorismes remontant aux Grecs et aux Romains, et qui n'étaient pas même à la hauteur de la science du temps de la renaissance, on a fondé de véritables écoles où l'on enseigne les vrais principes des sciences et des arts, de la philosophie et du droit.

Sous leur impulsion, l'Espagne renaît à la vie, et telle est sa vitalité, sa force, qu'avant peu elle aura repris sa place parmi les grandes nations dans les conseils des peuples.

L'inquisition avait cherché à détruire l'enseignement fondé sur le bon sens et la raison, pour lui substituer celui de l'autorité. Or, la raison seule distingue l'homme de l'animal. C'est par le raisonnement que l'homme a conquis le globe et tout ce qu'il contient. On peut certes instruire un animal, par la seule puissance de l'autorité et par la crainte du châtiment, mais, quelque loin que l'on puisse pousser cette éducation, l'absence de raison rendra toujours l'animal impuissant à en recueillir du profit pour lui-même et pour ses semblables. L'homme, au contraire, sait tirer parti, même des obstacles qu'il rencontre, même des désappointements qu'il subit, pour se perfectionner, se fortifier et s'agrandir. De deux nations, dont l'une sera livrée à ses instincts et à ses sentiments et qui soumettra la raison à l'autorité, tandis que l'autre sera guidée par le raisonnement et l'examen des causes, il est certain que la première sera bientôt inférieure à la seconde sous tous les rapports. L'art lui-même, fils du sentiment et de la foi, dégénère et tombe dans la vulgarité, s'il n'est soutenu par la raison, flambeau divin, sans lequel l'humanité se perd dans les ténèbres de l'ignorance. C'est ce que les chefs du catholicisme n'ont pas compris lorsqu'ils ont cru asseoir leur domination sur les peuples en proscrivant l'instruction comme une coupe empoisonnée où l'homme ne peut puiser que le délire et la mort. Toutes les nations soumises à ce régime abrutissant sont tombées en décadence, et se débattent aujourd'hui dans les convulsions qui précèdent la régénération ou la mort.

Les nations, au contraire, qui ont soumis leur vie, leur organisation, leur législation aux lois immuables de la logique, de la raison et de la vérité, qui ont repoussé comme fatal et mortel tout ce qui est apparence, mensonge et tromperie, grandissent et prospèrent jusqu'au jour où, se laissant séduire par les tentations des intérêts égoïstes, elles quittent ces voies sûres quoique ardues, pour suivre les chemins fleuris du mensonge et de la déception.

Depuis trente ans, l'Espagne a cherché à travers les révolutions et les luttes intestines à reconquérir sa place au rang des nations. Les luttes, un événement récent l'a prouvé, ne sont pas encore entièrement terminées; l'esprit des classes qui ne voient d'existence que dans la domination et le privilége, s'est encore réveillé, mais il a succombé devant l'opposition énergique de la nation. Il faut espérer qu'avec les moyens de s'instruire dont elle dispose aujourd'hui, surtout avec l'expérience d'un passé dont les ruines jonchent le sol, la nation espagnole continuera à avancer avec constance et fermeté dans la voie du progrès, et qu'elle ne se laissera plus ni détourner, ni arrêter par les clameurs égoïstes des intérêts de ces classes qui, voyant s'échapper leur influence, cherchent par les insinuations et la calomnie à jeter le doute et l'hésitation dans l'armée du progrès.

L'Espagne renferme d'immenses ressources, morales et matérielles : elle n'a qu'à vouloir pour en tirer parti et reprendre bientôt son rang parmi les grandes puissances.

AD. LE HARDY DE HEAULIEIT.

Bruxelles, 7 juin 1860.

ORIGINE BOUDDHIQUE

DU

PLUS ANCIEN DES CONTES DÉVOTS.

i

Le quatrième volume des Anecdota grœca de Boissonade renferme, entre autres pièces curieuses, l'édition princeps du plus ancien et du plus influent des contes dévots du moyen âge européen. Ce texte grec, qui rappelle le style des Septante et l'allure des livres apocryphes, a pour titre 1 : « Histoire édifiante qui de l'intérieur du pays éthiopien, nommé celui des Indiens, a été apportée dans la ville sainte par Jean, le moine honoré et vertueux du cloître de Saint-Sabas, et qui contient la vie de Barlaam et Jôasaph, illustres et bienheureux. »

Quel peut être l'écrivain appelé ici le moine Jean? Jacques de Billy, traducteur des Pères grecs, a trouvé, dans le manuscrit de Fumaeus, Joannes Sinaïta. Un savant article du Journal de la Société orientale de l'Allemagne (1849, p. 130 sq.) sur les antiques inscriptions du mont Sinaï, nous démontre que cette mystérieuse

1 Du moins d'après un des dix-sept manuscrits de Paris.

péninsule, après avoir été longtemps le rendez-vous de pèlerins sabéens, devint dès le 11e siècle de notre ère l'asile des chrétiens fugitifs de l'Égypte. Les ermites affluaient au mont Horeb du inc au ivc siècle, et Sulpice Sévère (Dialogus de Virtutibus monachorum orientalium), qui, vers ce temps-là, visita cette terre classique du monachisme, attestait dès lors une véritable invasion d'anachorètes. C'était comme une succursale de la Thébaïde.

Généralement on incline à identifier avec ce moine Jean l'illustre saint Jean Damascènequi après avoir obtenu, quoique chrétien, les plus hautes charges de la tolérance des premiers califes Ommiades, renonça à ces paradis de Damas, à cette civilisation syncrétique, sensuelle et factice, pour se retirer secrètement dans la Laura de SaintSabas, près de Jérusalem. Il prêcha à Constantinople contre les iconoclastes, et se servit des arguments et des paraboles dont le génie se retrouve dans Barlaam et Josaphat, par exemple dans la longue dispute de l'abbé et du roi sur le culte des reliques. Jean de Damas, élevé par un père ministre des califes et dans cette Syrie toujours si érudite, véritable école du monde musulman (Renan, Hist. des lang. sémit., I, 263), fut en quelque sorte l'organisateur scientifique du catholicisme grec. Le premier peut-être il combina Aristote et la Bible pour aboutir à la scolastique, et on l'a souvent nommé le père de la théologie dogmatique.

Pour l'objet qui nous occupe, il importe de constater que Jean de Damas passa la dernière et la plus longue partie de sa vie dans les déserts où mourut Barlaam et où lui-même composa le plus grand nombre de ses écrits destinés à défendre l'orthodoxie. Si l'on songe à l'importance de la vie ascétique au milieu de la corruption de l'ancien monde, on ne sera pas étonné de voir ce savant1

* Jean de Damas était en outre poète. Il fit des ïambes grecs sur la théogonie, les théophanies, la Pentecôte, des prières en mètre anacréontique, des odes sur la fête de Pâques, sur la Sainte Vierge, etc., etc.

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