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fait depuis deux ans, en dehors de vos courses un peu déréglées?

Je n'avais rien fait qui valût. J'avais mordu à beaucoup de choses, sans avoir rien trouvé de mon goût. Je m'accusai d'avoir rempli de mauvais vers les colonnes de plusieurs journaux, et déserté souvent mes ombreuses et giboyeuses solitudes pour me mêler aux luttes politiques.

— Attendez donc, dit-il. Oui, je me rappelle qu'autrefois vous aimiez la poésie et que vous professiez une sympathie chaleureuse pour la démocratie américaine. Savezvous qu'il y a là toute une révélation? Tenez, prenez ce fusil (son fusil de chasse) et abattez le coq d'Inde qui glougloute là-haut sur ce chêne vert... Bien... Maintenant arrachez à son aile une plume et taillez-la.

— Pour en faire quoi, bon Dieu! demandai-je.

— Une plume de combat.

— Quelle plaisanterie?

— En bûchant on devient bûcheron : faites-vous journaliste.

Je répondis à cette idée par un long éclat de rire; mais mon interlocuteur tint bon et fut si pressant, que huit jours plus tard j'étais rédacteur d'un journal démocrate.

Il faut du grain en magasin pour alimenter un journal, et je n'avais que du son. J'allais, peut-être, jeter ma plume au vent, lorsque mon jeune chasseur de la cyprière revint me voir. Témoin de mes ennuis, il s'ingénia à me réconforter. Il me dit : A défaut de science, ayez un symbole. Si vous ne pouvez être une lumière, soyez un drapeau et un aiguillon : un drapeau pour indiquer aux esprits flottants, mais sincères, la voie des principes; un aiguillon, pour stimuler l'élan des hommes de bon vouloir et de dévouement. — Puis il me fit cadeau d'un petit volume dans lequel se trouvaient la Constitution fédérale commentée, la Déclaration de l'indépendance, les chartes des divers États. Ce volume renfermait aussi les doctrines et les opinions politiques des hommes les plus considérables de la révolution américaine. Après le départ de mon 227

jeune chasseur, j'ouvris le volume, je le parcourus, le lus maintes fois et je me sentis réchauffé, fortifié. A la dernière page, je découvris une note manuscrite bien laconique, mais qui me produisit l'effet d'une petite lampe qui s'allumerait sous le nez d'un voyageur pataugeant la nuit dans une forêt sombre.

— Que contenait-elle donc, demandai-je?

— Voyez vous-même, car le volume qui la renferme ne me quitte jamais.

Haudestan s'empara du livre et lut:

« L'Honneur est le bien du pauvre. Défendez votre bien sans broncher, toujours, partout.

» La Liberté est de droit divin, pour les peuples comme pour les hommes. Servez-la avec la foi opiniâtre d'un sectaire.

» La Justice est véritablement la religion souveraine de l'humanité. Aimez-la avec enthousiasme et pratiquezla envers tous — amis, adversaires ou ennemis — avec l'inflexibilité d'un niveau d'acier.

» Faites-vous de ces règles une boussole, et marchez droit devant votre conscience.

» Kodlmy. »

— Comment! s'écria Haudestan, le chasseur de la cyprière, c'était Koulmy?... j'aurais dû m'en douter. Comme le sage de Diderot, cet intrus se montre toujours avec le mauvais temps : c'est sa saison. Mais, dis-moi donc, Koulmy, puisque tu as armé M. Didebrune chevalier de la presse, pourquoi diable, en lui conférant les insignes de l'ordre, avoir pris une plume de dindon plutôt que toute autre plume... plutôt qu'une plume d'aigle, par exemple?

— Pour divers motifs : parce que l'aigle n'est pas plus mon oiseau que le voleur des grands chemins n'est mon homme; parce que le dindon, oiseau modeste, utile et justement prisé, est un oiseau indigène de l'Amérique, tandis que l'aigle, aventurier brutal, ne s'est guère signalé que par des rapines ténébreuses et des massacres éclatants. ..

— Et enfin, interrompit gaiement Didebrune, parce qu'avec une plume de dindon un écrivain peut, à la rigueur, monter au Capitole et faire l'oie, n'est-ce pas?

— Une plume de dindon sincère, imployable, peut certes acquérir de l'autorité : j'en prends à témoin la vôtre.

IX

Didebrune s'inclina bien bas pour esquiver ce qu'il appelait le pavé courtois, mais trop lourd de Koulmy. II convint cependant que s'il n'avait pas exercé une influence étendue, il avait du moins eu le bonheur de se faire des amitiés précieuses dans son parti...

— Ajoutez donc : et dans le parti adverse, interrompit brusquement le Béarnais. Marchand vulgaire, l'aune en usage dans mon comptoir ne me donne pas le droit de mesurer les titres d'un écrivain quelconque; mais l'enquête toute fraîche que je me suis permis de faire sur vos faits et gestes, m'autorise à dire que vous n'avez pas assez courbé la tête sous le propos élogieux de Koulmy. Quoi! pauvre enfant du peuple, élevé à l'école du pain noir, inconnu et poussé par je ne sais quel souffle du désert, vous venez prendre position dans la presse militante; vous vous dites : les nommes sont d'argile et passent; les principes sont de granit et restent : appuyons-nous sur les principes. Et, armé de ce bâton, vous vous mettez en voyage et vous vous lancez dans la mêlée. Le parti démocrate vous apprécie d'autant plus qu'il profite de votre travail de propagande. Mais il oublie qu'un brave soldat mérite autre chose que de stériles mamours. Et vous, si ardent au jour de la bataille, vous vous cachez le jour du triomphe et du partage... Étonnés de ce déni de justice, vos adversaires témoins et quelque peu victimes de votre polémique loyale, se concertent pour vous donner un témoignage d'estime. L'un d'eux, votre ami, vient vous proposer de vous céder en toute propriété un matériel complet d'imprimerie, si vous consentez à prendre la direction de leur journal. Cet ami, esprit brillant, cœur de lion, suppose, avec raison, que sur certains points de doctrine, vous ne partagerez pas sa manière de voir. Que fait-il? Pour lever vos scrupules à l'égard de vous-même, pour vous mettre à l'aise à l'égard du public, il prend l'engagement formel de rédiger et de signer de son docte et honorable nom ce qu'il vous répugnerait d'avouer... Cette perspective et ce magnifique pont d'or vous ont tenté, peutêtre? Oh! que non : vous refusez résolument l'offre de vos amis les ennemis, sous prétexte que le bien des biens, c'est... l'estime de soi-même!... — Ce n'est pas tout! Un jour on agite la question du Texas. Le Texas s'est séparé du Mexique; il a conquis son indépendance par la force des armes, et son existence comme nation est reconnue, légitimée par les grandes puissances de l'Europe, aussi bien que par les États-Unis. Il demande et obtient son annexion à la confédération américaine. Mais voilà qu'un beau jour le Mexique s'avise de regretter le joyau que la révolution et les traités ont détaché de son écrin, et il s'en va-t-en guerre pour le repêcher. Vous voyez là une violation brutale des droits les plus sacrés, et, sans hésiter, vous vous faites soldat, vous entrez allègrement en campagne, résolu à donner votre sang, votre vie, non-seulement pour aller contempler les yeux de diamant des madones de Mexico, mais encore pour montrer que le bras de l'homme d'honneur doit toujours, et à tout prix, être l'auxiliaire, le ferme soutien de sa raison, de sa conscience... Dites, tout cela est-il croyable? Je ne doute pas qu'en agissant ainsi vous ne vous fassiez des amitiés flatteuses, mais vous ne ferez pas d'argent : vous passerez pour un homme peu sérieux, un cerveau percé, voué à l'éternel régime de la vache enragée...

— Eh! qu'importe, répondit Didebrune avec un sou

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rire un peu voilé. La pauvreté et moi, nous nous connaissons. Ah! ne dites pas trop de mal de ma vieille compagne! Si elle m'a coûté des peines, je lui dois des joies bien saines. Tu as faim, tu as froid, ton lit est dur, m'at-elle dit souvent; mais pour lutter contre les tiraillements d'estomac et les morsures de la bise, tu as la jeunesse, la force, la santé. Tu n'as donc pas le droit de te plaindre. Courage! Un homme n'est réellement pauvre que lorsqu'il souffre de tiraillements de conscience.

— Allons! je vois bien qu'il me faudra vous abandonner à votre folle étoile, reprit le Béarnais en donnant une grosse poignée de main à Didebrune... Après cela, celui qui fait route vers cette étoile-là n'est peut-être pas plus à plaindre que l'abeille qui fait son miel.

Haudestan se montra, comme on le voit, d'assez bonne composition envers Didebrune, le journaliste. Il n'en fut pas de même à l'égard des journaux. Il vit dans la plupart d'entre eux des machines de faussetés et de calomnies. Qui ne connaît, dit-il, les plaintes que leur dévergondage et leurs violences ont arrachées aune foule d'hommes d'État marquants? Que le ciel me garde de médire de la presse! les écrivains capables et dignes en font un noble instrument de progrès; mais les intrigants et les hâbleurs, abusant de sa liberté, la ravalent au rang d'une loge de harengère.

— La presse américaine n'est pas irréprochable, répliqua Didebrune. Elle use de sa liberté avec l'énergie, parfois un peu désordonnée, du tempérament qui lui est propre. Sans doute, parmi la multitude d'écrivains dont le talent et la dignité ne sont dépassés nulle part, il y a des enfants perdus, sans frein... Mais partout il y a des journalistes méprisables!... Dans les pays despotiques où tous ses mouvements sont réglés par la censure, la presse, ce semble, devrait être plus honnête, plus modérée que là ou rien ne la gêne. En est-il ainsi? L'autorité et ses agents dorment en paix : la presse leur obéit sans jamais leur faire sentir son brûlant aiguillon;

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