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V

Arrivés près d'une barrière, nous voyons une log-house bâtie à mi-côte d'un large tertre verdoyant. Une galerie centrale divise l'habitation en deux compartiments et débouche d'un côté sur un magnifique champ de maïs, et de l'autre côté, sur un petit pré où paissent des veaux, des vaches et des poulains, escortés de poules caqueteuses. Au seuil de la galerie est assis un homme à cheveux blancs, ayant auprès de lui deux jeunes garçons et un chien. Au bruit des sabots de nos chevaux, le vieillard redresse la tête, les enfants se mettent debout et le chien, se détachant du groupe, s'élance vers nous en remplissant la forêt d'aboiements semblables aux roulements du tonnerre.

— Va-t-il nous dévorer? pensai-je en avisant l'énorme chien.

— Ici, Cerbère! criaKoulmy.

Et Cerbère, reconnaissant cette voix amie, pousse des gémissements tendres, bondit au-dessus des fences et vient poser ses larges pattes fauves et sa tête de lion sur les épaules de Koulmy.

Après un échange de folles caresses, Cerbère lâche Koulmy et repart à fond de train pour annoncer notre présence. Il est compris, car le vieillard, accompagné des deux enfants, descend aussitôt à notre rencontre.

— Mon cher Koulmy! j'ai eu bien peur de ne plus vous revoir! dit-il en tombant pâle et chancelant dans les bras de notre ami.

Ils confondirent dans une longue étreinte leurs baisers et leurs larmes.

Ce vieillard était le père Tyédaure.

— Depuis longtemps votre chambre, mon pauvre enfant, était vide et vous attendait, reprit-il. Mais, Dieu merci! vous voilà revenu. Votre chambre aussi est prête, messieurs, ajouta-t-il en nous pressant chaleureusement les mains. Les amis de Koulmy sont mes amis.

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A leur tour les deux jeunes garçons, petits-fils du père Tyédaure, qui s'étaient tenus tout haletants à l'écart, sautèrent au cou de Koulmy, en protestant qu'ils n'avaient pas cessé de songer à lui et à ses papillons.

— C'est vrai, dit le père Tyédaure, ces bambins ont soigné vos collections de papillons et d'oiseaux-mouches. Chaque fois qu'ils rapportaient quelques jolies pièces, ils m'adressaient une prière, ou plutôt ils m'imposaient une condition : c'était de leur permettre de chasser le dimanche. Oui, ça n'a pas douze ans, et ça chasse, ça fait de longues courses à cheval! Je finissais toujours par céder, bien que je ne fusse pas sans inquiétude. Heureusement, il ne leur est point survenu d'accident.

— Il est bon que les enfants se familiarisent de bonne heure avec la vie sérieuse, dit Koulmy. Laissons-les développer leur énergie naturelle, leur adresse et leur courage; mais qu'ils soient prudents...

Les enfants promirent d'obéir à leur grand-papa et à Koulmy.

Une collation improvisée, consistant en pain de maïs, omelette au lard, fricassée de poulet, marmelade de pêches, bols de lait doux et caillé, nous fut servie sous la galerie de l'habitation. Ensuite je pris congé du père Tyédaure et de mes amis, pour aller embrasser mes parents.

Haudestan et Koulmy vinrent me voir; je ne pus les retenir plus d'un jour.

J'étais au milieu des miens en train de bâtir de charmants et économiques châteaux en Espagne, lorsque je reçus la lettre suivante, dont le début est marqué au coin le plus pur d'un certain genre de style épistolaire:

« Creek de Lanesville, jeudi 24 août.

« Mon cher Belge,

» Je mets la main à la plume pour m'informer de l'état de ta santé. Tant qu'à la mienne elle est florissante; je désire que la présente te trouve de même.

» Nous t'espérons depuis deux jours, et tu n'arrives pas. Cela n'est pas bien. Jouis du sweet home, mais de grâce! songe un peu à tes amis. Dans trois jours, je dois me rembarquer pour la Louisiane, où un ami-frère Alexandre (le grand) et les affaires me rappellent. Viendras-tu? Comme nous, le père Tyédaure est impatient de te revoir.

» En vérité, Koulmy ne nous a pas dit assez de bien du père Tyédaure. Quel bon vieillard! quel causeur aimable! quel puits de curieux souvenirs! Il est vrai que ce puits prend sa source bien loin : en 1778. Sais-tu qu'il a vu rugir les lions de 93, et qu'il a gagné sa vénérable couronne de cheveux blancs au temps où la France impériale perdait la sienne à Waterloo? Maire de son village pendant le passage des troupes alliés, il courut des dangers qui mirent son courage à de singulières épreuves. Il paraît que s'il échappa à la mort et à la ruine, ce ne l'ut point la faute des soldats marauds, pilleurs et larronnants qui infestaient le pays.

» Un moment vint où il dut songer à se retirer, afin de s'occuper de ses intérêts propres. Après treize ans de services désintéressés et non interrompus, il obtint sa démission, à la condition qu'il présenterait un candidat digne de le remplacer. Heureusement, ce candidat était tout prêt dans la personne d'un jeune et intelligent officier en disponibilité. Le père Tyédaure a emporté dans sa retraite la réputation d'un homme de bon- conseil, d'un honnête homme.

» Vois ce que c'est que nous! Placé en face de graves périls, le fonctionnaire a su lutter bravement, et voilà que surpris par des chagrins de famille, entre autres par la perte de l'un de ses enfants, l'homme fléchit et tombe dans un découragement funeste. Ce découragement durait encore lorsqu'un acte de captation, provoqué à son détriment par les suggestions déloyales d'un groupe de prêtres avides, réveilla l'énergie du père Tyédaure et lui inspira la résolution d'émigrer en Amérique. C'est le cas de dire:

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à quelque chose malheur est bon, car sans être riche, le père Tyédaure s'est fait et il a assuré à sa famille un sort relativement heureux.

» Si le luxe matériel est absent, l'esprit de la plus cordiale hospitalité abonde dans cette paisible solitude. La Binette, le Teterre, la Zezette, la Blanche, la Toire, tas de noms bizarres qui représente un tas de bons cœurs, rivalisent avec le père Tyédaure pour m'être agréable. Je me trouve littéralement dans la position d'un... ami à l'engrais. La guêpe qui fouille une figue mûre et l'ours qui croque un gâteau de miel n'ont pas idée du bien-être que j'éprouve ici.

» Le jour de ton départ, Koulmy m'a mené à l'habitation où sa mère a rendu le dernier soupir. J'y ai retrouvé, comme dans la chambre de Koulmy à la NouvelleOrléans, une image de cette femme si aimée, des plans de villes américaines, une copie autographiée et trèscurieuse de la Déclaration de l'Indépendance, avec accompagnement des signatures, ainsi que des portraits traditionnels des fiers auteurs de ce grand acte révolutionnaire; plus un groupe de divers portraits, au centre desquels sourit une gravure du tableau de Meissonnier : Les bons amis. Koulmy veut absolument nous introduire, loi et moi dans ce groupe. Soit. Nous ferons la mine que nous pourrons parmi ces aigles et ces lions morts : Washington, Jefferson, Franklin, Fourier, Calhoun, Jackson et autres.

» Ensuite nous nous sommes rendus avec le père Tyédaure au cimetière où reposent les restes de la mère de Koulmy... Inutile de te dire que nos trois cœurs n'en formaient plus qu'un... Nous avons pleuré bien longtemps! Tiens! je suis tout prêt à recommencer. Mais, non! Il me faut secouer le crêpe noir qui, en passant, s'est accroché au bec de ma plume.

» Les deux frères Siamois, braves petits cœurs, contribuent beaucoup à me rendre la vie aussi agréable que laborieuse. Dès l'aurore, lorsque dans les jardins du sommeil je cueille encore avec enthousiasme les jasmins du repos, ils grattent à ma porte. Cela veut dire invariablement qu'ils espèrent le monsieur crolé pour l'amener à la chasse aux Anténors, aux Hélènes, aux Brutus, aux Léonidas, aux Empédocles, aux Triopas, aux Crassus et autres porte-queue de la famille des lépidoptères. Oui, mon bon, j'emploie une partie de mes loisirs à enrichir les collections de Koulmy.

» Ce matin, vers dix heures, armés de nos filets de guerre, nous faisions, à trois, le siége d'un magnifique bouquet de lis du Canada, au-dessus duquel tourbillonnaient une demi-douzaine de colibris. J'admirais la rapidité vertigineuse du vol de ces adorables petites bêtes, lorsqu'un oiseau d'une autre espèce nous apparut, perché sur un grand cheval noir ruisselant d'écume. Suis-je loin de la ferme de M. Tyédaure? demanda-t-il. — A un mille, répondis-je. — Merci. Pourriez-vous me dire si j'y trouverai un gentleman du nom de Koulmy? — Certainement, il est mon ami. — En vérité! Je me félicite de cette rencontre, car je viens faire une visite à M. Koulmy. — En ce cas, permettez-moi de vous montrer le chemin.

» Et nous voilà en route.

» Chemin faisaut, comme bien tu penses, je dévisage mon compagnon.il portait une carabine en bandoulière sur un accoutrement de chasseur non moins original que débraillé. A ses longs cheveux mal peignés et à son teint de vieille marmite de cuivre, on eût pu le prendre, à première vue, pour un sauvage légèrement astiqué. C'était tout simplement Didebrune, ton compatriote Didebrune, qui, de retour de la Mammouth cave, nous arrivait à franc étrier de Louisville.

» J'ai sur ce personnage des détails assez curieux; mais pour le moment, je me bornerai à te dire que, pauvre petiot, ramassé par une famille créole dans les rues de la Nouvelle-Orléans, il a été placé en apprentissage chez un menuisier; que molesté par ses compagnons de travail, plus âgés et plus forts que lui, il a failli fendre la tête à

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