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— Oui, oui, bien vite, ne fut-ce que pour empêcher qu'il n'effraye vos oiseaux, n'est-ce pas?

— Monsieur! Il n'est pas permis de parler ainsi d'un chrétien.

— Chrétien, ce mauvais drôle! non, non! croyez-moi, chère enfant. Les créatures belles et pures comme vous, ont droit à des destinées heureuses; mais — c'est triste à dire ! — les hommes et les arbres piqués au cœur n'échappent point à leur sort.

III

En ce moment, nous entendîmes le son d'une corne.

— On vous appelle pour déjeuner, messieurs; rentrez à la ferme, dit Victoria. Moi, je vais cueillir des herbes à thé pour une voisine malade.

Elle nous adressa un sweet good by et s'esquiva en chantant.

Nous écoutâmes longtemps cette voix jeune, sonore, rivalisant de suavité avec celle des oiseaux, lesquels, comme des éclairs bleus, jaunes, rouges, multicolores, sillonnaient l'air au-dessus de la tête de la jeune fille, dans leur passage d'un arbre à un autre.

Nous ne revîmes plus cette gentille fillette. Nous retrouverons plus loin Thomas Panbidaw.

De retour à la ferme, nous surprîmes Koulmy égrenant des épis de maïs que poules, coqs, pintades et dindons gourmands se disputaient avec une animation très-amusante.

Vers dix heures, munis de bons chevaux que le fermier nous força d'accepter, parce qu'il prévoyait une chaude journée d'orage, nous primes la route de Moersville, d'où pendant assez longtemps nous pûmes apercevoir l'église des Knobs; ce qui nous amena tout naturellement de nouveau à causer de M. Christian.

— Ainsi, dis-je, ce brave homme donne des soins à tout le monde, même aux femmes en couche.

— Oui, répondit Koulmy. Il est d'usage d'appeler une sage-femme; mais lorsque les choses ne suivent pas une marche régulière et que la sage-femme demande l'aide de M. le curé, M. Christian, le médecin, accourt.

— Et il s'en va, comme cela, à travers la forêt, à toute heure de la nuit?

— Sans hésiter.

— Ne fait-il jamais de rencontre désagréable?

— Oh! que si ; mais c'est le cadet de ses soucis. Il n'a peur que d'une chose : c'est de ne pas pouvoir, à sa dernière heure, accuser un actif suffisant de bonnes actions. Voici, entre mille, un fait qui vous montrera jusqu'où peut aller son sang-froid et son intrépide bienveillance. Un jour, il s'égare dans la forêt. Il va toujours, mais des embarras de broussailles et de lianes se multiplient tout autour de lui de façon à arrêter son cheval. Il prend le parti de mettre pied à terre, et selon coutume des chasseurs dévoyés, il tire quelques coups de feu. Personne ne répondant à ce signal, il remonte à cheval. Après une heure de pénibles tâtonnements pour découvrir une issue, il se trouve en face d'un homme qui d'une voix brutale lui crie d'arrêter. Qui êtes-vous? demande M. Christian.

— Que vous importe, répond l'étranger. — Que voulezvous? — Je veux de l'argent. — Si ce n'est que cela, ami, il nous sera facile de nous entendre. Mais d'abord, prenez ce pistolet... Bien! maintenant, déchargez-le en l'air, comme je fais de celui-ci... et causons. —Vous avez tort de vous dessaisir de vos armes, dit l'étranger, en dévorant des yeux le pistolet qui venait de lui être remis. Je n'en crois rien, réplique fermement M. Christian. Vous demandez de l'argent, parce que vous en avez besoin. Je vous en offre, parce que j'en possède. Vous voyez donc bien que tout peut s'arranger. — Vous voulez me tromper, mais sachez bien que des paroles ne me satisferont pas. —Si je voulais vous tromper, me serais-je désarmé?

— C'est juste, fit l'étranger frappé de cette réflexion. Mais qui donc êtes-vous? M. Christian se fit connaître. — M. Christian! s'écrie l'étranger, M. Christian! Oh tenez, reprenez cette arme ; reprenez-la, vous dis-je, et cassez-moi la tête. — Il s'approche du curé : Ne me reconnaissezvous pas? Je suis le tavernier de... — Attendez donc, dit M. Christian. Oui, je me rappelle, j'ai donné des soins à votre femme. Malheureusement je fus appelé trop tard et je ne pus la sauver. — C'est cela! c'est cela! Vous avez généreusement traité ma pauvre femme... Pourquoi ne suis-je point mort avec elle? Écrasé par le désespoir, j'ai perdu la tête, j'ai négligé mes affaires, et pour m'étourdir j'ai bu comme un ivrogne, joué comme un blackleg; je me suis abruti, et, de bassesse en bassesse, j'arrive au crime. Arrêtez-moi en me brûlant la cervelle, sinon, Dieu me damne! je vous tuerai, moi... — Mon ami, je n'ai pas plus que vous le droit d'attenter à la vie d'un homme. Tuer un homme, c'est commettre une action abominable; c'est s'attirer la malédiction de Dieu, notre père. Je ne vous tuerai pas. Mais j'ai le droit de vous dire : Frère, vous êtes dans une voie mauvaise : il faut la fuir; frère, voilà la voie bonne, c'est la voie du travail et des habitudes honorables : rentrez-y; je vous tends la main pour vous y guider et vous y soutenir. Vous y rentrerez et vous l'aimerez, car vous n'en êtes sorti que dans un moment de défaillance. Qui sait! Un jour j'aurai peut-être besoin de votre secours. Eh bien, vous prendrez votre revanche : à votre tour vous me prêterez l'appui de votre bras, de votre cœur d'honnête homme... et nous serons quittes... Mon ami, je vais commencer par vous demander un service; ayez l'obligeance de me remettre sur le chemin du presbytère des Knobs; accompagnez-moi jusque chez moi, si vous le voulez; je vous offre l'hospitalité.

L'étranger sans répondre obéit en sanglotant. La bête était vaincue, et l'homme était sauvé. Aujourd'hui, grâce à la sollicitude ingénieuse, persévérante du curé des Knobs, cet homme qu'un malheureux accident avait jeté hors de son orbe, a pris place parmi les meilleurs citoyens de la contrée...

— D'où je tire cette conclusion, dit le Béarnais : la puissance magnétique dont le serpent abuse à l'égard des écureuils et des oiseaux qui lui l'ont venir la bave à la gueule, est enfoncée par la puissance morale de l'honnête homme sympathique, charitable qu'exalte la monomanie du devoir. C'est assez flatteur pour notre espèce, n'en déplaise aux serpents qui rampent ou qui marchent.

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Parvenus au sommet d'une côte élevée des Knobs, nous fîmes une halte pour examiner l'état du ciel et laisser respirer nos chevaux, harcelés par des essaims de moustiques et de taons furieux. Les couches inférieures de l'air étaient de plomb, bien que calmes encore. Le feuillage des arbres tremblait à peine. Mais sous le souffle précurseur d'une tempête, des nuages gris, noirs, fauves volaient, se croisaient, se heurtaient comme d'énormes quartiers de roches. Les oiseaux invisibles se taisaient. On n'entendait plus çà et là que les cris suraigus des écureuils et les beuglements des boeufs errants en quête d'un abri. Le tonnerre grondait au loin.

— Le fermier a eu raison, dis-je. Si nous ne nous hâtons point, nous serons empoignés par l'orage.

— Tes paroles ont la sagesse d'un vieux baromètre:

Souvent le temps varie,
Bien fol est qui s'y fie...

Mais je m'en moque, dit le Béarnais en s'affermissant sur ses étriers. Pourtant ces diables de nuages ont mauvaise mine. Us me font l'effet de porter dans leurs outres une pluie à noyer des canards, une grêle à briser des cornes de bœuf. Tâchons de les devancer.

— Alors, suivez-moi, ajouta Koulmy.

Et nous partîmes au grand galop de nos chevaux. Mais nous ne pûmes éviter complétement la bourrasque.

Cette course dans la forêt gémissant, se tordant sous les rafales du vent, à la lueur des jets de flamme de la nue, au bruit des éclats brefs, violents du tonnerre, dura environ une beure. Mes compagnons étaient transfigurés. Ils me firent songer aux goélands de mer luttant ou plutôt se jouant au sein des tempêtes. Haudestan, la tête baute et le sourire aux lèvres, avait l'air de défier la foudre. Quant à Koulmy, il humait avec enthousiasme la sauvage harmonie des phénomènes imposants, dont ses yeux, ardemment dilatés, semblaient chercher la cause mystérieuse.

Nous atteignîmes Lanesville.

J'étais sur le chemin et à une distance assez rapprochée de l'habitation de ma famille. Mais, cédant aux vœux de Koulmy, je consentis à passer par la ferme du père Tyédaure.

Lorsque le ciel fut égoutté, nous remontâmes à cheval pour suivre la route de Corydon, qui nous conduisit dans un creek gonflé comme une petite rivière. Au bout d'un quart d'heure, nous pénétrâmes dans un massif d'érables, de sycomores et de cotonniers aux troncs puissants, aux bruyantes ramures.

— Écoutez donc ces arbres, dis-je à Koulmy. Ils se racontent sans doute leurs impressions.

— Oui, ils semblent dire : les orages du ciel crèvent sur nos têtes; les générations humaines se succèdent; elles disparaissent fauchées par le temps; et nous, enfants gâtés des siècles, nous restons solidement debout.

— Vérité triste et touchante! ricana le Béarnais.

— Mais, continua Koulmy, écoutez la voix sèche et tranchante de la cognée qui leur répond là-bas : Vous bravez les orages, enfants gâtés des siècles; vanité! vous ne me résisterez pas, à moi, outil chétif au service de la main de Celui qui a reçu la mission d'emménager la terre, d'abattre pour semer, de détruire pour créer.

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