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« Pâpiyân, voyant que la violence est vaine, a recours à un autre moyen; il appelle ses filles, les belles Apsaras, et il les envoie tenter le prince, en lui montrant les trente-deux espèces de magies des femmes. Elles chantent et dansent devant lui; elles déploient tous leurs charmes et toutes leurs séductions; elles lui adressent les provocations les plus insinuantes. Mais leurs caresses sont inutiles, comme l'ont été les assauts de leurs frères; et, toutes honteuses d'elles-mêmes, elles en sont réduites à louer dans leurs chants celui qu'elles n'ont pu vaincre et faire succomber. Elles retournent donc à leur père lui apprendre une seconde défaite plus triste encore que la première. »

Pâpiyân tente un dernier assaut avec le banetl'arrièreban de ses démons. Cette fois la défaite est si terrible qu'il se frappe la poitrine, pousse des gémissements, et, traçant avec une flèche des signes sur la terre, il se dit dans son désespoir:

« Mon empire est passé! »

On peut rapprocher ici, non-seulement les tentations du désert de Sennaar, mais encore celles qui assaillent Josaphat jusque dans le palais de son père. La belle esclave que Theudas le sorcier a fait venir, est une figure évidemment copiée des Apsaras. N'oublions pas non plus ici la troupe des démons de Theudas correspondant aux noires légions de Pâpiyân. Dans les deux légendes, les ennemis vaincus avouent leur défaite et se laissent presque tous convertir ou du moins apaiser par leur vainqueur.

Si Pâpiyân avoue que son empire est détruit, Theudas doit aussi s'écrier à la fin : « Nous sommes donc faibles et misérables, au point de ne pouvoir vaincre cet enfant qui est tout seul! »

Et la victoire a été d'autant plus glorieuse que les deux jeunes champions ont été un moment sur le point de succomber. Josaphat a été fortement ébranlé par une belle esclave qui promet de se convertir s'il consent à l'épouser et qui à la fin même se bornait à ne réclamer qu'une nuit d'amour. Siddhârtha s'est un jour mis à penser que l'ascétisme n'était pas la voie du perfectionnement intellectuel. Il a renoncé à ses macérations reconnues insensées, et il a repris une nourriture abondante que lui apportait une jeune fille de village, nommée Soudjâtâ. Mais i) fut abandonné par ses cinq disciples scandalisés de sa faiblesse, et l'isolement lui a rendu son fanatisme.

Si du Lalitavistâra nous passons à un autre document bouddhique fort connu sous le nom du Lotus de la bonne loi, à travers un incroyable dérèglement d'imagination et de mysticisme, nous pouvons nous rafraîchir l'esprit à quelque ingénieuse parabole. C'est une des armes du futur Bouddha dans sa lutte contre ce qu'il appelle l'indifférence; mais il n'est pas seul à s'en servir, comme il arrive à Barlaam. II a ses disciples ou compagnons qui savent opposer parabole à parabole, tout comme dans le Pantcha-tantra on répond à des fables par des fables.

Le maître propose-t-il de comparer les diverses voies ou véhicules qui mènent au nirvana complet, à des joujoux, des chariots qu'un père donnerait à ses enfants pour les décider à quitter la maison qui est tout en feu, aussitôt Soubhôuti le disciple trouvera une autre similitude.

« Les hommes (Barthélemy Saint-Hilaire, p. 67) sont comme le fils d'une riche famille qui abandonnerait ses parents pour aller courir le monde, que le hasard ramènerait, après bien des fautes et des traverses, auprès de son père, qu'il ne reconnaîtrait pas, et qui, soumis à de longues épreuves heureusement subies, rentrerait enfin dans la bonne route, et dans la possession de son héritage compromis par son inconduite. » Sans doute cela ne vaut pas l'Enfant prodigue; mais cela a l'honneur d'y ressembler, et c'est beaucoup.

Mais après tant d'efforts et de luttes, voici le triomphe définitif. Les deux ascètes ont converti toute leur famille, tous leurs amis, tous leurs compatriotes. Les brahmanes et les sorciers ont beau s'agiter : tout ce qu'ils imaginent contre la propagande ne fait que la servir. On raconte que le Bouddha étant entré dans une ville où il avait été défendu de l'écouter, une brahmine sortit pendant la nuit, escalada les murs avec une échelle et alla se jeter aux pieds du Bouddha pour entendre la loi. Elle sut se faire suivre bientôt d'un des plus riches habitants de la ville, qui harangua le peuple et l'entraîna en un instant auprès du Libérateur, que les brahmanes voulaient humilier et proscrire (Barthélemy Saint-Hilaire p. 44). Dans la légende de Josaphat, ou trouve la même soudaineté de conversions miraculeuses.

XV

C'est la mort qui doit couronner l'œuvre, puisque la vie n'a été qu'une méditation de la mort.

« Le Bouddha, âgé de quatre-vingts ans ', revenait de Bâdjagriha dans le Magadha (le iiihar); il était accompagné d'Anauda, son cousin, et d'une foule innombrable de religieux et de disciples; arrivé sur le bord méridional du Gange et sur le point de le passer, il se tint debout sur une grande pierre carrée, regarda son compagnon avec émotion et lui dit:

« — C'est pour la dernière fois que je contemple de loin la ville de Râdjagriha. » Après avoir traversé le Gange, il alla faire ses adieux à la ville de Vaiçâlî, et il y ordonna lui-même plusieurs religieux, dont le dernier fut le mendiant Soubhadra.

Il était à une demi-lieue tout au plus au nord-ouest de

1 C'est en 543 avant J.-C. que le Bouddha est mort. • Il y a trente ans à peine, dit M. Barthélemy Saint-Hilaire, p. vin, qu'on étudie le bouddhisme d'une manière certaine; et tel a été le bonheur de ces recherches favorisées par les circonstances, qu'aujourd'hui on connaît plus sûrement les origines du bouddhisme que celles de la plupart des autres religions, y compris la nôtre. On sait les moindres détails de la vie du Bouddha et l'on possède tous les livres canoniques de ladoctrine. »

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lavilledeKouçinagara,danslepaysdes Mallas, quand il se sentit atteint de défaillance. Il s'arrêta, près de la rivière Atchiravati, dans une forêt de calas sous un arbre de cette espèce (Shorea robusta) et y mourut. Il entra dans le nirvana. On a beaucoup disserté sur la partie de cette expression. The Examiner du 13 mai 1860, parlant du livre de sir James Emerson Tennent sur Ceylan, prétend

qu'il ne s'agit pas d'un anéantissement absolu : « ex

haustion, not destruction of existence, the close but not the extinction of being. » M. Benfey parait être également de cet avis : il trouve le jugement de M. Barthélemy SaintHilaire beaucoup trop sévère

Le corps du Bouddha ne fut brûlé que le huitième jour. C'est que tout le monde voulait l'avoir. On n'apaisa la querelle qu'en invoquant la concorde prêchée par le réformateur, et il fut décidé qu'on diviserait ses reliques en huit parts. On voit par les relations circonstanciées des voyages des pèlerins chinois (Fa-Hien, 399-414; HoeïSeng, 500; Hiouen-Thsang, 630 de notre ère) combien le culte des reliques étouffa promptement ce qu'il y avait d'incontestablement élevé dans certaines parties du bouddhisme. Dans l'île de Ceylan, on a dû composer de plus en plus avec l'ancienne idolâtrie et l'ancien démonisme des indigènes. La seule poésie qui se remarque encore dans cette théocrasie syncrétique, c'est l'entassement de fleurs naturelles dans les temples et sur les idoles colossales. Au reste, les bouddhistes ont été entraînés vers l'abus des reliques en considérant le Bouddha non pas précisément comme dieu, mais comme homme parfait de toute

i M. Benfey (Gôtt. Gel. Anz., 2 juin 1860) dit que M. Barthélemy Saint-Hilaire ressemble à quelqu'un qui voudrait juger du christianisme en se basant: 1° sur l'Église primitive et démocratique; 2° sur la théocratie européenne du xne siècle; 3° sur l'état actuel de l'orthodoxie gréco-russe. Il en appelle au livre récent de Wasiljcw, et assure que la plupart des bouddhistes d'aujourd'hui ont abandonné l'athéisme primitif du Bouddha pour admettre quelque chose d'analogue à l'islamisme monothéiste.

perfection. A force de tout matérialiser, ils en sont même venus à prendre au propre une expression des plus figurées : faire tourner la roue de la loi. Dans l'ancien bouddhisme, la roue était un symbole métaphysique et cosmogonique. Les dévots, notamment au Tibet, ont inventé des roues à prières: pour prier le Bouddha, ils font tourner par leurs lamas de grandes roues sur lesquelles sont inscrites des formules sacrées. N'avons-nous pas vu récemment dans la relation du naufrage du navire belge le Constant, un chef papou qui portait collée sur le dos une litanie chrétienne? On serait tenté de croire ici avec M. Arthur de Gobineau (Essai sur l'inégalité des races humaines, Paris, 1835, 1er volume, passim) à la tendance fatale des races mélaniennes à tout réduire en fétichisme.

Le culte des statues ne devint pas moins aveugle. Au vne siècle de notre ère, un pèlerin chinois vit dans le Khotan une statue miraculeuse. Quand un homme était malade, on collait, suivant l'endroit dont il souffrait, une feuille d'or sur la statue, et il obtenait une guérison immédiate. Des statues avaient aussi traversé les airs, tout aussi bien que le fameux cheval de Pacolet.

Retournons à Josaphat.

Il erra pendant deux ans dans le désert avant de retrouver Barlaam, la seule affection un peu humaine qui lui fût restée. Ils eurent grand'peine à se reconnaître, tant les veilles, les abstinences et les mortifications de toute nature avaient fait de ravages. Dès que Barlaam se fut assuré qu'il avait devant lui le fils du roi Abenner, il se tourna vers l'orient et fit une longue prière.

Puis, on reprit les pieux entretiens d'autrefois. Ici encore Barlaam recourut aux paraboles; mais c'était de celles que l'on trouve dans l'évangile saint Mathieu, XIII, 44. Bientôt le vieillard sentit approcher sa fin; il avait à peu près l'âge de Siddhârtha. Il recommanda à son disciple de rester quelque temps en prière à l'endroit où il l'aurait enterré. Les démons pourraient encore s'accrocher à son âme: il fallait empêcher cela.

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