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souffre dans une autre vie ne peut être que la peine du mal qu'elle a fait dans la vie précédente, peu importe qu'elle se rappelle ou non quel mal, et quand elle l'a commis. Il suffit aussi que, dans une vie présente, l'âme soit convaincue qu'en punition du mal quelle y fera, elle souffrira dans une vie ultérieure, pour qu'elle s'arrête devant le mal, à la certitude qu'elle l'expiera plus tard, même sans qu'elle doive se rappeler, alors qu'elle souffrira, pour quelle cause antérieure elle souffre. De Potter conclut que ce qu'il suffit de démontrer, c'est que tout mal sera puni, et que dans chaque vie d'une âme, celle-ci ait conscience qu'elle souffre pour un mal qu'elle a fait, n'importe en quelle vie antérieure; et soit certaine qu'elle souffrira, dans une autre vie future, pour tout mal qu'elle fait, dans une vie présente.

Les âmes d'ailleurs, telles que De Potter les décrit, sont de toute éternité, chacune séparément, sans se rattacher à aucun centre. Il n'y a d'autre premier principe que le bien, et le juste éternel qui ne peut être personnalisé.

On comprend que ce n'est pas ici la place de justifier ou de combattre cette philosophie; nous ne pouvons même exposer en détail les raisonnements employés par De Potter pour l'établir. C'est affaire aux autres philosophes à examiner, dans ses livres mêmes, ce qu'il y a de plausible ou d'erroné dans le système. Pour nous, il nous est quelquefois arrivé de demander à l'auteur s'il y avait bien nécessité de refaire ainsi ce qui était déjà fait. Il existe déjà une philosophie où la justice éternelle est considérée comme l'archétype de l'univers, où l'homme est dit animé d'un principe qui a conscience de cette justice, et qui est capable de comprendre sa responsabilité pour les infractions qu'il y fait, sous une sanction de peines attachées nécessairement à ces infractions. Cette philosophie est la philosophie chrétienne, qui a d'ailleurs l'avantage d'être enseignée et admise par un très-grand nombre, et qu'il serait bien plus facile aux philosophes spiritualistes de chercher à propager encore, que de remplacer par du nouveau où l'on n'offre, après tout, qu'à peu près le même principe et les mêmes conséquences. Notre conclusion était que, pour tout philosophe spiritualiste, il valait mieux rester chrétien, pour exercer sa part d'action dans le christianisme et sur le christianisme, (comme l'ont fait tant de grands philosophes, qu'il ne faut pas puérilement être offusqué d'entendre appeler « des saints, ») que de sortir de l'Église pour essayer laborieusement d'aller faire au dehors ce que l'on pourrait bien mieux faire au dedans. Les accessoires de la philosophie chrétienne, ce qui a servi et sert encore, selon les temps, les lieux, les hommes, de véhicule à cette philosophie, n'a pas besoin d'être confondu avec cette philosophie même. Seulement il semble irrationnel de répudier le système pour quelques objections qu'on peut individuellement faire aux formes qu'il revêt, et surtout de rejeter les formes, sans réfléchir qu'aux yeux de beaucoup, le rejet des formes doit passer pour le rejet du fond en même temps. S'il nous arrivait alors, le catéchisme à la main, d'alléguer à De Potter qu'un chrétien catholique aboutissait aux mêmes résultats que lui, et par des voies qui, à tout bien considérer, n'étaient pas fort différentes des siennes, nous ne prétendrons pas ici qu'il en fût ébranlé, mais nous nous satisfaisions du moins de prouver que, sans inconséquence, lui et les catholiques ses amis (et il n'en manquait pas) n'avaient au fond qu'une même règle de conduite dans les choses nécessaires.

Son esprit de tolérance et la pratique qu'il a toujours prêchée et observée de cette vertu rendaient faciles toutes les espèces de controverses avec De Potter. On a vu combien il était tenace dans ses idées politiques. Il devait naturellement être dans les mêmes dispositions quant à ses idées philosophiques. La conviction doit donner la même opiniâtreté que la foi; l'essentiel est que le convaincu, comme le croyant, aient la même patience d'attendre que les autres arrivent peu à peu à leur conviction et à leur foi. De Potter professait cette patience. Il attendait de l'excès du mal social actuel, qu'il prétendait voir croître chaque jour, l'accession de tout le monde à son système qui devait être la panacée universelle. Il n'est d'ailleurs point de philosophe, ni point de sectateur religieux qui dise autrement.

Ces traits généraux de l'esprit et du caractère de De Potter doivent faire admettre aisément que son commerce n'était pas désagréable. Il était d'ailleurs vif, gai, parfois jovial. Il avait bien son espèce particulière d'égoïsme dans lequel il ne fallait pas trop le déranger; mais il était spontanément serviable envers tous ceux pour lesquels il avait de l'estime ou de l'affection. C'était, avant tout, l'homme de la règle; et, sous ce rapport, comme sous celui de sa grande assiduité au travail, il avait, dans la vie du monde, beaucoup des qualités et des habitudes du cénobite. Son spiritualisme toutefois ne le portait pas à mépriser, ni même à négliger les jouissances sensuelles. Seulement, chez lui la règle y présidait encore, comme en toute autre chose. Il avait un système réglant les fonctions de sa vie organique, comme un système réglant sa conduite morale. Il ne déviait pas plus aisément de l'un que de l'autre. Quoique sa constitution ne fût pas très-robuste, il était parvenu à la tenir en équilibre par l'ordre même qu'il observait dans son double régime physique et moral. Il s'adonnait beaucoup aux exercices gymnastiques. Tout Bruxelles l'a connu spécialement comme un excellent nageur et comme un patineur élégant. Son régime de vie bien raisonné a contribué pour beaucoup sans doute à lui faire parcourir une longue carrière; car nous avons dit, au commencement de cette noticej que l'état de sa santé, dans sa jeunesse , l'avait engagé à quitter son pays natal, pendant plusieurs années, pour aller vivre en Italie.

Louis De Potter est mort à Bruges, sa ville natale, le 22 juillet 1859. 11 y avait été ramené de Blankenberghe où il prenait les bains de mer, comme il en avait l'habitude, chaque année, à cette saison. C'est à Blankenberghe que l'avait saisi la maladie à laquelle il a succombé et qui n'a pas été longue. Son corps fut transporté de Bruges à Bruxelles où le peuple lui fil de modestes obsèques, d'après un de ces modes nouveaux établis depuis quelque temps par des sociétés particulières pour l'inhumation de leurs affiliés. De Potter avait désiré et réglé d'avance ce genre d'obsèques.

Il était conforme à la vie et aux opinions de De Potter que son enterrement eût lieu dans une forme simple et sans les rites de la religion. Cette dernière circonstance explique et justifie l'absence d'une très-grande catégorie de ses concitoyens lors des derniers devoirs qu'on lui a rendus. Mais ceux de ses amis que l'on a vus en petit nombre suivre sa bière jusqu'au cimetière des protestants à Saint-Josse-ten-Noode où elle a été déposée, ont sans doute eu lieu de s'étonner de l'absence de tant d'hommes officiels et autres que d'anciens souvenirs d'amitié, de lutte, de tribulations, de fondions communes, auraient dû réunir autour de la tombe du doyen du gouvernement provisoire de 1830.

Outre les nombreux écrits qu'il a publiés, De Potter a laissé quelques ouvrages inédits préparés pour l'impression et que sa famille fera sans doute paraître plus tard. Il les a intitulés : Les Rognures; Examen critique du catéchisme, 2e édition; Le système catholique; Souvenirs intimes (1786-1858). Ce dernier ouvrage complétera sans doute les renseignements sur la personne et la vie de l'auteur que l'on a cherchés avec intérêt jusqu'ici dans sa « Correspondance » publiée après son procès en 1830 et dans ses « Souvenirs personnels. » Nous avons déjà fait remarquer que les mémoires de De Potter seront toujours indispensables à ceux qui s'occuperont de l'histoire de la Belgique pendant l'existence du royaume des Pays-Bas et les vingt-cinq années qui ont suivi la dissolution de ce royaume. La carrière de De Potter fournira en outre, pendant longtemps, des instructions et des exemples applicables aux diverses circonstances où pourra se trouver

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encore notre pays. Pour justifier cette remarque, nous sommes dès aujourd'hui dans une position où les idées et les actes de De Potter peuvent nous indiquer la ligne de conduite qu'il serait le plus prudent de suivre.

On a vu qu'à la chute du premier empire français, De Potter avait été sinon le premier, du moins un des premiers écrivains belges qui eussent apprécié ce régime sans l'engouement qu'il avait fait naître assez généralement chez nos compatriotes d'éducation française. Plus tard, et dans toute sa carrière d'écrivain de l'opposition, sous le gouvernement hollandais, sa plume s'est toujours dirigée dans le sens de l'amélioration de nos institutions politiques d'alors, par des moyens exclusivement nationaux et dans un but exclusivement national aussi. Nulle part dans ses écrits et dans sa correspondance, à cette époque, on ne découvre la moindre trace de l'idée, choyée cependant par un assez bon nombre de publicistes belges et d'hommes politiques d'alors, que la meilleure manière de nous débarrasser du joug hollandais était de réunir la Belgique à la France. En dernier lieu, l'opinion qu'il exprimait sur les conditions d'existence d'une Belgique indépendante, opinion que nous avons rapportée quelques pages plus haut, ne laisse aucun doute sur le désir qu'il avait de voir son pays natal continuer de vivre de sa propre vie, et sur la conviction que cette existence lui serait un jour irrévocablement garantie. Laissons ici de côté les conditions auxquelles il rattachait cette opinion, ou plutôt interprétons-les naturellement. Selon De Potter, l'indépendance assurée de la Belgique ne devait dépendre que de la restitution au peuple belge, mais à tout le peuple belge, de la plénitude de sa liberté et de ses droits. On conçoit que cette formule conduit bien à la préférence à donner au pur gouvernement républicain, pour lequel les sympathies de De Potter étaient d'ailleurs bien connues depuis 1830; cette formule n'exclut pas nécessairement, toutefois, les autres espèces de gouvernement qui sauraient supporter l'exercice des droits politiques par tout le peuple.

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