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rèterons cependant sur une partie de ses derniers travaux qui concernent un système philosophique nouveau qu'il a eu certainement l'idée de constituer en école particulière, et dont il s'est principalement occupé à partir de 1843. C'est à ce système que se rapportent exclusivement les publications intitulées : Études sociales, Bruxelles, 1843, 2 volumes in-12; La justice et la sanction religieuse, Bruxelles, 1846, in-12; La réalité déterminée par le raisonnement, Bruxelles, 1848, in-8°; A.B. C. de la science sociale, Bruxelles, 1848, in-8°; Catéchisme social, Bruxelles, 1850, in-18; Catéchisme rationnel, Bruxelles, 1854, in-8°, et enfin son Dictionnaire rationnel qu'il acheva dans l'année de sa mort et qui parut à Bruxelles en un volume grand in-8", 1859. Nous exposerons les points principaux de ce système philosophique pour achever l'histoire d'un penseur éminent qui a honoré notre pays. Nous terminerons par une appréciation de sa personne et de son caractère, telle que nous permettent de l'essayer, du moins, les longs et intimes rapports qu'il nous a été donné d'avoir avec lui.

Si au-dessus du travail que nous aurons ainsi consacré à sa mémoire, nous saisissons l'occasion que ce travail nous présente d'invoquer, pour les appliquer à la situation actuelle de notre pays, les principes politiques que De Potter a proclamés et fait mettre en pratique pour remédier à nos difficultés intérieures avant 1830, on voudra bien l'expliquer par l'ardent désir que nous avons de contribuer encore, autant qu'il est en nous, à conjurer les crises nouvelles auxquelles la Belgique est peut-être exposée en ce moment.

Le nouveau système philosophique auquel De Potter, dans les dernières années de sa vie, paraissait beaucoup tenir à rattacher son nom, pourrait s'appeler : « la science sociale déterminée par la raison. »

Ce système part du principe que i la société doit être l'expression de la raison absolue, l'application de la justice entière, en toutes choses et pour tous. » Mais comme il est nécessaire, avant que la société devienne cette expression, qu'il soit d'abord reconnu ce que c'est que « la raison absolue » et « la justice entière, » il faut qu'il y ait « une conscience sociale » qui soit aussi « la conscience de chacun » et qui ait pour chacun « une incontestable et inévitable sanction '. »

On peut remarquer ici que toutes les philosophies, toutes les religions aussi admettent l'existence d'une « raison absolue » (>.»yoî, verbum, dit Platon, comme saint Jean), et que pour toutes aussi la « justice entière » c'est l'observation ou l'application de cette raison absolue. Mais ce qu'on n'admet pas dans toutes les philosophies et encore moins dans toutes les religions, c'est que la société (c'est la société humaine, ou l'humanité que De Potter entend par ce mot) doive jamais, disons mieux, puisse jamais être l'expression de la raison absolue ou jouir de l'application de la justice entière.

On enseigne encore assez généralement, du moins dans toutes les philosophies spiritualistes, que cette raison absolue doit être admise par tous, de la même manière et dans le même sens, et que cette justice entière a « une sanction incontestable et inévitable. »

Mais on diffère beaucoup sur les moyens qu'il y a de faire admettre par tous et de la même manière la raison absolue et d'en faire reconnaître la sanction incontestable et inévitable.

De sorte que la philosophie de De Potter n'aurait d'autre caractère spécial que celui-ci : en premier lieu, la terre peut et même doit devenir ce que saint Augustin appelle la commune de Dieu (civitas Dei) ; le royaume dont parlait le Christ serait de ce monde; en second lieu, le raisonnement de tous, notons bien, de tous et de chacun, est un moyen suffisant de faire reconnaître et admettre la sanction incontestable et inévitable de la justice.

< Dictionnaire rationnel. Bruxelles et Leipzig, Auguste Schnée, éditeur, 1859. Page 19.

En un mot, cette philosophie est un spiritualisme qui sera entièrement réalisé un jour sur la terre, et c'est le raisonnement seul qui doit garantir cette réalisation.

Comme spiritualiste, De Potter combat d'abord toutes les espèces de panthéismes. Il combat, en outre, le saintsimonisme, le fouriérisme, le communisme, le socialisme et toutes les sectes analogues, soit religieuses, soit politiques, que nous avons vu susciter ou ressusciter dans ces derniers temps. En sa qualité d'ancien controversiste religieux, il a plus de facilité que tout autre écrivain laïque de reconnaître, dans la plupart de ces sectes, telles ou telles des anciennes hérésies. On peut dire que De Potter est, sous ce rapport, un adversaire de. tout matérialisme aussi énergique que le chrétien le plus convaincu.

« Nous attaquons hardiment, ouvertement, dit-il et sous » toutes ses formes le matérialisme, cette doctrine universelle » aujourd'hui, tant de ceux qui l'avouent que de ceux qui s'en » cachent, de ceux qui en ont la conscience, que de ceux qui » ne s'en rendent pas compte... On conçoit qu'au nombre de » ceux qui le professent les fripons affirment qu'il est le vrai » principe de l'ordre dans la société; la base réelle de l'union » et de la hiérarchie parmi les hommes; la source de la vertu » et du dévouement. Mais il leur faut des sots pour les croire: » il leur faut des sots pour se laisser imposer une loi du » devoir autre que celle de se satisfaire, toujours et en toute » chose, aux dépens de quoi et de qui que ce soit, aussi sou» vent qu'on est le plus adroit et le plus fort. Encore si cette » loi était obligatoire, c'est-à-dire si en la violant on était sûr » d'encourir une peine plus grande que n'est la jouissance à » laquelle on renonce pour y obéir! Mais le matérialiste, qui » nie toute autre jouissance, sera-t-il dévoué, juste, social » pour le seul plaisir de se rendre malheureux? L'extravagance » est trop palpable, tt cependant la société ne vit que de » sacrifices. Des égoïsmes terrestres sans un lien ultra-vital

'Dictionnaire rationnel, page 8.

» qui les unisse, qui les associe, sont nécessairement en hosti» lité perpétuelle. »

Mais quelle est la formule du spiritualisme de De Potter? Voici comme il s'en explique 1:

« Ce qu'il faut savoir avant tout, ce qu'il faut pouvoir prou» ver de manière à rendre toute objection absurde, c'est la » réalité du lien religieux qui fait de notre sort en ce monde » la conséquence de nos actions en d'autres mondes, et qui » donne pour conséquence à nos actions de la vie présente » notre sort dans une vie à venir... Il faut partir nécessaire» ment de la vérité suivante irréfragablement établie : l'âme » est réelle, éternelle.

» L'âme, entendons-nous bien, non cette entité personnelle » placée par les métaphysiciens au centre de notre organisme » pour l'animer et le diriger, mais le sentiment de l'être, que » tous les efforts des intelligences fourvoyées ne parviennent » pas à faire surgir nécessairement de la matière, du mouve» ment, de la force, et sans lequel cependant la force qui lui » est innée n'aurait jamais conscience d'elle-même comme » d'une personnalité. C'est cette virtualité de se sentir dans les » mouvements qui la manifestent à elle-même, que, pour » abréger, nous appelons âme, et dont nous affirmons la réa» lité, l'éternité. »

Nous ne croyons pas que De Potter, pour justifier son affirmation, ait recours à d'autres raisonnements que ceux employés par Platon, par Cicéron, par tous les métaphysiciens chrétiens et en dernier lieu par Descartes. Ces raisonnements divers n'ont pas besoin d'être reproduits ici. Celui de Descartes « Je pense, donc je suis, » est resté le plus court, le plus clair et le plus célèbre. Les philosophes spiritualistes s'y rallient assez généralement; et quoique De Potter n'y recoure formellement nulle part, c'est très-apparemment le fondement principal de son affirmation ci-dessus.

I Idem, page 27.

Mais l'âme établie, quelle nature lui donne De Potter?

« L'âme, dit-il étant le sentiment de l'existence même,

» le sentir dans l'éternité, l'immatérialité, l'absolu, la réalité,

» n'est point une force, ou il n'y aurait que de la force; n'est

» pas la pensée, car la pensée n'est possible que là où il y a

» possibilité de modification, c'est-ii-dire n'est possible qu'au

» moyen de la matière; n'est pas la vie, qui est de la matière

» momentanément particularisée; n'est point le mouvement,

» le temps : le mouvement n'est quelque chose que pour l'in

» telligence, où il exprime la succession des idées, en d'autres

» termes : les modifications du sentir dans le temps.

» L'âme est donc ce sentir même, mais non modifié,

» immuable; mais hors du temps, dans l'éternité. Entre l'âme

» et l'homme il y a la différence essentielle suivante : l'âme

» est l'individualité, l'unité même, la réalité; l'homme est la

» personnalité, l'unité phénoménale : l'âme est la sensibilité

» pure, absolue, indivisible, par conséquent, éternelle, imma

» térielle; l'homme a le sentiment de la vie, sentiment relatif

» à l'union d'une âme et d'un organisme, ayant un centre de

» mémoire relatif aussi au contact de l'homme avec ses sem

» blables, sentiment complexe, par conséquent, et temporel,

» et, dans ce sens, matériel. L'individualité, l'âme demeure;

» la personnalité, la vie sentie, s'évanouit avec le mécanisme

» des organes. »

Ailleurs De Potter dit2:

« A la mort de l'homme son identité réelle persiste; son » identité phénoménale, sentiment de son identité réelle, » s'évanouit, et fait place à une conscience nouvelle, dont les » conditions sont la conséquence de ses actes passés... »

La nouvelle conscience qui subit ces conséquences ne les rattache pas à la vie précédente, selon De Potter; mais si l'âme, l'unité réelle, a su une fois que ce qu'elle

< Dictionnaire rationnel, page M. 2 Idem, page 153.

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