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» communale marchaient en tête. Les chevaux de la voiture » furent aussitôt dételés, malgré l'opposition et les instances » formelles de l'honorable voyageur. 11 fut conduit h la maison » de M. Parmenlkr où il prit quelques rafraîchissements; il se » remit en route précédé d'une foule immense qui ne cessaitde » faire retentir l'air des cris mille fois répétés: Vive De Potier! » Vive le défenseur de nos libertés! »

La narration donne les mêmes faits pour Hal, autre petite ville traversée par le voyageur; puis elle continue:

« Arrivé aux environs de Bruxelles, M. De Potter trouva » échelonné sur sa route un fort détachement de garde bour» geoise; plus de vingt mille citoyens, parmi lesquels on re» marquait une foule de nos braves blessés; sa voiture fut » dételée et portée (c'est le mot) jusqu'à la maison de ville. On » n'entendait que les cris : Vive De Polter! Vive le défenseur » de nos libertés! Vivent les Belges ! etc.

» En sortant de sa voiture, il fut porté sur les bras de plus » de dix mille personnes qui se trouvaient sur la place, et ce » n'est qu'avec la plus grande peine qu'il est parvenu à entrer » dans l'intérieur de l'hôtel de ville. Là, il fut reçu par les » membres du gouvernement provisoire, qui tous se précipilè» rent vers lui et l'étouffèrentpour ainsi dire de leurs embras» sements.

» Le peuple, rassemblé devant l'AmigoJe demandait à hauts » cris au balcon. M. De Potter s'y présenta accompagne de » M. d'Hoogvorst. Il remercia ses braves concitoyens de l'ac» cueil, vraiment admirable, qu'ils lui avaient fait, et leur jura » que désormais il était tout à eux et que rien ne lui coûterait » pour aider à les soustraire au joug des Hollandais.

» Bruxelles gardera longtemps le souvenir de cette belle » journée. »

Le lendemain, le gouvernement provisoire publia le décret suivant:

« Un de nos meilleurs citoyens, M. De Potter, que le vœu » national rappelait à grands cris depuis le commencement de » notre glorieuse révolution, est entré dans nos murs. Le » gouvernement provisoire s'est empressé de se l'adjoindre. En » conséquence, à partir du 28 septembre 1830, M. De Potter » fera partie du gouvernement provisoire.

» Bruxelles, 28 septembre 1830.

» Signé : Ch. Rogier, F. De Mérode, Sylv. Van De Weyer, » Joi.i.y, F. De Coppin, J. Vanderlinden, J. Nicolay, » Baron Emm. Vanderlinden D'hoogvorst, Alex. » Gendebien. »

Le même jour, De Potter publiait l'adresse suivante à ses concitoyens:

« Me voici au milieu de vous.

» L'accueil que vous m'avez fait m'a vivement ému, il ne sor» tira jamais de ma mémoire. Je ferai tout pour me rendre » digne de vous et de la patrie. Brave peuple belge, vous avez » glorieusement vaincu. Sachez profiter de la victoire. Vos » lâches ennemis sont dans la stupeur. Ne perdons pas un » instant. Que tous les citoyens se groupent autour du gou» vernement populaire qui est votre ouvrage. De leur côté, » n'en doutons pas, les incendiaires que vous venez de chasser » si ignominieusement de votre capitale préparent de nou» veaux crimes.

» Plus d'hésitation, plus de ménagements. 11 faut éloigner à » jamais de nos foyers les assassins qui y ont porté le fer et le » feu, le viol et le carnage. Il faut sauver nos mères, nos » femmes, nos enfants, nos propriétés. 11 faut vivre libres ou » nous ensevelir tous sous des monceaux de cendres.

» Soyons unis, mes chers concitoyens, et nous serons invin» cibles. Conservons l'ordre parmi nous; il nous est indispen» sable pour conserver notre indépendance.

» Liberté pour tous! Égalité de tous devant le pouvoir » suprême : la nation; devant sa volonté : la loi. Vous avez » écrasé le despotisme; par votre confiance dans le pouvoir » que vous avez créé vous saurez vous tenir en garde contre » l'anarchie et ses funestes suites. Les Belges ne doivent faire » trembler que leurs ennemis.

» Peuple, ce que nous sommes, nous le sommes par vous. Ce que nous ferons, nous le ferons pour vous.

» Bruxelles, 28 septembre 1830.

» Signé : De Potter. »

Nous n'avons pas besoin de faire remarquer que l'exagération des accusations à charge de l'ennemi vaincu et l'appel un peu théâtral à l'héroïsme des Bruxellois étaient dans la situation du moment. Ceux qui se rappellent Bruxelles aux derniers jours de septembre 1830, y reconnaîtront de la « couleur locale. »

Ce qu'il est plus important de faire ressortir, c'est l'idée de l'indépendance de la Belgique que De Potter indique déjà comme un des fruits de la victoire, et surtout l'idée de la possibilité d'une constitution républicaine du pays. Aucune de ces deux idées n'avait encore été semée jusque-là parmi nous, et la dernière n'y devait pas germer.

On pourrait croire que cette espèce de proclamation de De Potter à ses concitoyens, le lendemain même de sa rentrée à Bruxelles, donne un démenti à ce que nous avons dit plus haut de l'absence de tout plan de bouleversement politique du royaume des Pays-Bas dans l'opposition que conduisit le fondateur de l'union catholiquelibérale, jusqu'à sa condamnation au bannissement.

Il n'en est rien cependant : que l'on consulte les écrits de De Potter, et surtout sa correspondance intime, de près de quatre années, avec M. Tielemans, on n'y trouvera aucune trace des deux idées qui se révèlent à la On de cette proclamation du 28 septembre 1830. On trouve bien dans la « Lettre de Démophile au roi, » l'indication d'une séparation administrative de la Belgique et de la Hollande, mais avec un seul et même roi. Le séjour de De Potter à Paris, depuis sa condamnation jusqu'à son retour, et les rapports qu'il y avait liés, surtout avec les principaux chefs du parti républicain en France, avaient dirigé récemment son esprit dans le sens de l'opinion républicaine. Nous nous rappelons que les rares conversations que nous eûmes avec lui, pendant sa participation au gouvernement provisoire de la Belgique, portaient sur la dilliculté de conserver une Belgique républicaine indépendante, à côté d'une France républicaine aussi. Nous combattions alors ses idées sur la possibilité de résoudre le problème. Ce fut cette division momentanée d'opinion qui nous fit nous trouver parmi les adversaires de sa politique, quand il se sépara de ses collègues au gouvernement. Nos dissentiments, en ce point, ne furent pas longs, comme on peut le voir par notre correspondance rapportée en partie, dans les deux volumes qu'il publia plus tard sous le.titre de « Révolution belge, 1828 à 1839. Souve» nirs personnels avec des pièces à l'appui »

La participation de De Potter au gouvernement ne peut être mieux appréciée pour les fruits qu'elle a portés que par le compte qu'il en a rendu lui-même dans ses « Souvenirs personnels. » Après avoir expliqué les raisons des dissentiments qui existaient entre lui et le comte de Mérode d'un côté, et entre lui et M. Gendebien de l'autre, et avoir démontré les difficultés qui en résultaient pour les réformes à opérer, De Potter s'exprime ainsi sur ses intentions personnelles et sur ce qu'il lui fut possible d'en réaliser:

« Pourquoi, répétais-je sans me lasser, pourquoi s'est faite » notre révolution? Parce que nous nous sommes vus obligés » d'entreprendre nous-mêmes le redressement des griefs que » le gouvernement déchu s'obstinait à maintenir. Ce gouver» nement est tombé écrasé sous le poids de ces griefs. Hâtons» nous donc d'en débarrasser le nôtre, afin qu'il puisse durer, » après nous, pur et puissant, comme il aura été pendant qu'il » était confié à nos mains. Nous ne resterons pas ici long» temps, ajoutais-je : nous ne voudrions pas y rester; et nous » le voudrions que nous ne le pourrions pas. Nous n'avons

i Bruxelles, Meline Cans et compagnie, 1839.

» donc pas une minute à perdre pour laisser de nous quelques

» nobles traces qui ne s'effaceront jamais. Nous sommes dans

» la plus favorable des positions pour remplir noire devoir

» tout entier; nous sommes complétement désintéressés dans

» les questions que nous avons à résoudre. Frappons donc;

» frappons juste et fort et surtout frappons vite. Ne laissons

» debout aucun des abus dont le peuple s'est plaint, et, pour

» autant que possible, aucun de ceux dont il pourrait avoir à

» se plaindre dans la suite. »

De Potter dit les objections qu'on lui faisait. On peut juger de leur ensemble qu'elles venaient déjà en partie de cet esprit de bureau qui trouve toujours tant de difficulté à sortir de la routine. M. Tielemans lui-même, au rapport de De Potter, ne croyait pas à l'efficacité de réformes non préparées de longue main, et ne consistant, disait-il, qu'en des déclarations de principes. Il appelait cela « faire de la liberté et de la justice sur le papier. » Si cet esprit juste et éminent avait déjà laissé déteindre sur lui le méthodisme administratif, rien que par les deux ou trois années qu'il avait passées dans « les affaires officielles, » combien le reste de l'entourage bureaucratique de De Potter ne devait-il pas être un obstacle à la réalisation des vues du réformateur! Il disait souvent à ses amis dans les derniers temps de sa vie : « Combien j'ai » regretté souvent de n'avoir pas reçu dans ma jeunesse » l'éducation des affaires. Je n'avais aucune idée des » sciences qu'on appelle législation, administration, éco» nomie politique, etc. Si les Belges du temps de ma » jeunesse avaient pu s'initier, comme les Anglais, par » exemple, à tout ce qui se rapporte au gouvernement » d'un État, et cela sans devoir s'y appliquer exclusive» ment, en vaquant d'ailleurs aux soins de leurs profes» sions, ou même aux dissipations de la vie du monde, » je me serais peut-être bien passé des routiniers, pour » opérer les réformes nombreuses que j'ai eu la plus belle » occasion d'opérer et dont le dessein était dans ma tête, » comme il l'est d'ailleurs généralement dans celle des

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