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pour l'encouragement de l'industrie, connu alors sous le nom de million-Merlin à cause des prodiges qu'il était censé opérer, une somme considérable, sous prétexte d'établir une librairie à Bruxelles, mais, dans la réalité, pour y fonder le journal le National.

Le Journal de Gand devint, sous la direction de Charles Durand, une feuille ministérielle dans la capitale des Flandres. A Liége, les avocats Teste, père et fils, acceptèrent la rédaction d'un journal, le Courrier universel, fondé tout exprès pour tenir tète au Mathieu Laensberg. Une quantité de rédacteurs auxiliaires, tels que le docteur Cornet, Ernest Mùnch, l'Israélite Levenbach, et autres dont les noms ne leur ont pas survécu étaient, en outre, attachés aux nouveaux journaux ministériels. Le choix de ces écrivains n'avait pas été très-heureux, il faut le dire. Ils étaient tous étrangers à la Belgique: Français ou Allemands. Quelques-uns avaient des antécédents très-fâcheux; d'autres eurent une fin peu honorable.

On pourrait encore renforcer par ce fait-ci la conjecture que le gouvernement avait hésité quelque temps avant d'en venir aux dernières rigueurs: le Courrier des Pays-Bas du 21 novembre 1828, rapporte que dans un conseil des ministres tenu, dit-il, « pour délibérer sur » les moyens de réprimer la licence de la presse, » le ministre des affaires étrangères, M. Verstolk, avait désapprouvé la rigueur déployée, depuis peu, contre les écrivains publics. Son avis avait été que le gouvernement devait revenir sur ses pas. Le ministre de la justice, au contraire, avait insisté sur la nécessité de continuer le même système. M. Van Gobbelschroy, le ministre de l'intérieur, avait adopté un avis moyen : il lui aurait paru plus convenable de ne pas recourir à des moyens extrêmes; mais quand une fois le gouvernement avait fait

i C'est Claes qui l'avait ainsi baptisé dans un de ses articles du Courrier des Pays-Bas.

un pas, il ne devait pas montrer de la faiblesse et rétrograder.

Nous l'avons déjà dit, à cette époque le gouvernement anglais, seul de tous les gouvernements dynastiques, avait quelquefois donné l'exemple de reculer de bonne grâce devant l'opposition. Les autres, quand ils l'avaient fait, en France par exemple, avaient toujours persisté à revenir opiniâtrément à leurs premières voies. La nouvelle famille royale d'Orange ne devait pas être plus sage alors que l'ancienne famille royale de Bourbon. Depuis, la première s'est amendée après une rude leçon; et le fils de Guillaume Ier a, du moins, mis cette leçon à profit dans ce qui lui est resté du beau royaume des Pays-Bas. On sait ce que la seconde est devenue en France. Ailleurs, il lui reste des chances diverses. Comment les utiliserat-elle définitivement en Espagne et en Italie?

De Potter, on l'a bien vu depuis, n'était pas de caractère à céder à la persécution. Il est étonnant que M. Van Gobbelschroy, qui le connaissait intimement, n'ait pas été le premier à y réfléchir. Si l'on eu juge par une lettre de De Potter à M. Van Bommel, alors déjà nommé évêque de Liége, en vertu du nouveau concordat, ce prélat avait mieux compris qu'il ne fallait pas pousser les choses à l'extrême.

Cette lettre, datée du 10 octobre 1829, et comprise dans la correspondance qu'a fait publier le gouvernement après le grand procès de 1830, prouve que, même à une époque où les choses étaient bien plus compromises qu'à la fin de 1828, M. Van Bommel s'entremettait encore pour un rapprochement entre le gouvernement et le chef, désormais incontesté et reconnu, de toute l'opposition. Que ce rapprochement n'était pas impossible, si l'on n'avait pas persisté dans le système de compression à tout prix du sentiment national, c'est ce qui résulte de la fin de la lettre de De Potter à M. Van Bommel.

« Nous savons, monseigneur, écrit De Potter, qu'honoré de » la confiance du roi, vous ne négligerez aucun des moyens en » votre pouvoir pour empêcher que des méchants calomnient

» plus longtemps auprès de lui, les vrais amis de la liberté, de la

» patrie et de ses institutions, qui sont, par cela même, les

» vrais amis de l'auguste chef de l'État. »

Après la levée de boucliers au cri de : « honnissons, bafouons les ministériels! » De Potter continua résolument la guerre, et substitua bientôt la publication de ses idées en pamphlets (à prendre le mot dans le sens anglais) à leur publication en articles de journaux : l'importance que ces idées acquéraient désormais, dans tous les partis, rendait nécessaire ce changement de mode de communication avec le public. Il faut ajouter que la rédaction du Courrier des Pays-Bas regimbait assez, d'abord, à patronner le plan d'une union des catholiques avec les libéraux, au profit d'une opposition commune à la réaction gouvernementale. Nous fûmes dans les premiers temps les seuls, avec M. Ducpétiaux, à admettre complétement le système. En attendant, l'opinion se montait; le pétitionnement, que M. Ad. Bartels, un de ses principaux promoteurs dans le parti catholique, appelait « le pétitionnement à tour de bras, » avait déjà produit ses principaux effets. Les chambres législatives commençaient à suivre l'impulsion.

A la fin de janvier 1829, le ministre de l'intérieur Van Gobbelschroy avait été chargé par le roi de lui faire un rapport sur ce que l'on était déjà convenu alors d'appeler le redressement des griefs. « Les griefs » étaient les principaux points visés dans « le pétitionnement. » Chaque époque de grande agitation politique produit son vocabulaire spécial.

Le rapport du ministre, daté du 30 janvier, disait à propos de la liberté d'instruction, qu'on réclamait comme le redressement d'un « grief »:

« La liberté de l'instruction est aujourd'hui le point de ral» liement d'hommes qui ont sans doute des opinions bien » divergentes sur une foule d'autres questions d'ordre social.

» Les uns, séduits par le pouvoir magique qui s'attache à c

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» mot de liberté, la réclament pour l'instruction, parce qu'ils » la considèrent comme un moyen d'amélioration et de déve» loppement.

» Quelques autres peut-être ne la désirent que comme un » instrument qu'ils espèrent diriger à leur gré.

» Tous me paraissent ne connaître qu'imparfaitement le véri» table ordre de choses existant dans le royaume en matière » d'instruction. Tous oublient les devoirs que la loi fondamen» taie impose au pouvoir royal. »

Le ministre s'efforçait de démontrer ensuite que la direction de l'enseignement, de tout enseignement, appartenait au roi, en vertu de la loi fondamentale même; que s'il avait quelquefois pris, en exerçant son droit incontestable, des mesures qui avaient mécontenté quelques pères de famille, en contrariant leurs vues relativement à l'instruction de leurs enfants, il fallait, pour bien juger ces mesures « se reporter à l'époque où elles avaient été » prises; se rappeler l'influence qu'exerçait alors, chez » une nation voisine, un parti dangereux dont les tenta» tives d'intrusion aux Pays-Bas étaient enfin devenues » patentes, révélaient à la nation des projets jusqu'alors » cachés dans l'ombre. »

Le ministre alléguait que les circonstances n'étaient pas assez changées encore pour que le roi, usant de sa prérogative, apportât des modifications au système suivi jusqu'alors; il concluait seulement « qu'il était désirable » de faire connaître à la nation comment le gouvernement justifiait ce système; à quelle fin il demandait au roi la permission de publier son rapport, comme résumant entièrement les vues du gouvernement, et bien expressément l'opinion personnelle du roi.

C'était, comme on voit, « la rengaine » (le mot n'était pas encore usité alors) dont De Potter avait déjà fait justice dans son article du 8 novembre précédent: « C'est par crainte des jésuites qu'il faut restreindre la liberté. »

De Potter ne manqua pas de relever la balle au bond, et peu de temps après il publia une première brochure intitulée : « Rapport d'un ministre ami de la patrie, sur la » disposition des esprits et la situation des choses, » dans laquelle, après avoir récapitulé les principaux « griefs, » il s'attachait à prouver qu'on pouvait les redresser par des moyens très-praticables, et qu'on ne ferait plus, à l'aide de l'épouvantail des jésuites, renoncer la nation à insister énergiquement pour leur redressement.

Cette brochure eut tout le succès que lui garantissait d'avance la popularité, déjà fort grande, des idées de De Potter, aussi bien dans le parti catholique que dans le parti libéral, à un degré moindre toutefois dans ce dernier.

Elle fut suivie, à quelques semaines de distance, de la brochure intitulée : Union des catholiques et des libéraux, qui fut le manifeste de toute l'opposition, pour devenir, plus tard, celui de la révolution et servir enfin de programme à la constitution politique qui sortit de cette révolution. Dans la biographie de De Potter, il nous semble indispensable de reproduire les vues principales de ce manifeste, puisque c'est l'idée, devenue si féconde en peu de temps, de « l'union des catholiques et des libéraux » qui à fait le principal titre de gloire de l'éminent patriote à qui elle était due et qui l'avait vulgarisée.

Nous ne savons d'ailleurs s'il ne serait pas utile à notre époque de refaire connaissance avec des traditions de 1829 qu'on aurait par trop oubliées.

« Les libéraux de tous les pays, disait De Potter clans sa » brochure, commettent la faute impardonnable de vouloir » réformer les idées par des lois. Ils ne savent donc pas que » tourmenter, vexer, violenter les hommes est un très-mauvais » moyen de les convaincre; et qu'abattre des têtes n'est aucu» nement les changer. La conviction ne fait jamais place qu'à » une autre conviction. Croit-on parce que l'on craint ou que » l'on espère? Non; on croit parce que l'on croit. Tout moyen » humain échoue contre la foi qui se fortifie clans la persécu» tion et ne fléchit que devant une foi nouvelle. Le raisonneT ment seul est puissant contre le raisonnement. Dès qu'il

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