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M. Ad. Levae, qui s'était trouvé impliqué dans l'émeute dont il vient d'être question, et ayant été condamné, de ce chef, à quelques mois de Petits-Carmes, ne sortit de cette prison que pour s'enrôler à la rédaction du Courrier des Pays, d'où il passa, plus tard, à la rédaction du Belge, autre journal libéral, mais d'une école politique à tendances moins philosophiques. M. Édouard Ducpétiaux apparaît aussi dans la presse vers la même époque. Il s'y fit connaître d'abord par une polémique sur la question de la peine de mort, à propos du nouveau projet de code pénal. Il venait d'ailleurs de publier un livre entier sur la même question, ouvrage qui avait attiré sur l'auteur l'attention du public, à l'intérieur et à l'étranger. Une nouvelle phalange d'écrivains venait ainsi se former, peu à peu, à côté de ceux que nous avons cités d'abord comme les pivots de l'opinion libérale à Bruxelles.

La fin de 1826 et les premiers mois de 1827 n'avaient pas été trop défavorables en somme aux efforts que le gouvernement avaient faits jusque-là pour se rallier les libéraux. De Potter l'avait passablement servi dans ses vues plus ou moins anti-catholiques, par les publications successives de son « Ricci, » des « Lettres de saint Pie V, » et de ses divers petits opuscules. Nous-même nous venions de publier sous le titre de « Guillaume-Frédéric d'Orange» Nassau avant son avénement au trône des Pays-Bas, » une biographie du roi Guillaume qui pouvait servir à lui rallier beaucoup de gens de bonne foi dans les divers partis. Le Courrier des Pays-Bas et le Courrier de la Meuse étaient tombés d'accord à en rendre un compte très-satisfaisant.

Il semble que le gouvernement, rassuré sur son avenir du côté des libéraux, se soit cru à cette époque en mesure de préparer le système politique qui devait donner au pouvoir tous les bénéfices de la division établie entre libéraux et catholiques. Du moins est-ce à partir du milieu de 1827 qu'il démasqua ses premières batteries en ce sens. Il préparait, en même temps, dans un concordat qu'il faisait négocier à Rome, de quoi se rallier au besoin les catholiques qu'il supposait moins hostiles aux projets qu'il méditait contre les garanties de la liberté individuelle et de la liberté de la presse, les premières choses qu'il faut toujours attaquer, quand on songe à faire prévaloir dans un gouvernement les maximes de l'autorité sur les maximes de l'examen libre et de l'obéissance raisonnée.

Le projet de code pénal, publié vers le commencement de juillet 1827, quoiqu'on en eût déjà une connaissance vague depuis quelques mois, donna la première idée complète du système d'envahissement sur les libertés publiques, médité principalement par le ministre de la justice Van Maanen, si l'on en juge par le premier instrument de ce système qui venait de son ministère. Ce projet fut vivement attaqué dès d'abord par tous les écrivains libéraux. Nous trouvons coup sur coup dans les journaux de l'époque des articles de MM. Tielemans, Ducpétiaux, Levae, dirigés contre le malencontreux projet. M. Tielemans l'attaqua principalement pour les atteintes dont il menaçait la liberté de la presse. Nous fîmes ressortir aussi dans une série d'articles du Courrier des Pays-Bas les déplorables tendances de cette œuvre de réaction. Il n'est peut-être pas inutile de donner ici un échantillon des critiques dont elle était susceptible. Bien que De Potter, alors plus disposé, comme nous l'avons dit, à suivre exclusivement les idées qui l'absorbaient dans sa lutte contre le catholicisme, ne prît aucune part à cette polémique spéciale sur des matières juridiques, cette polémique ne devait pas moins servir plus tard à l'éclairer sur ce que le gouvernement méditait.

Voici donc l'extrait d'un article sur le projet du code pénal que l'on trouve dans le Courrier des Pays-Bas, numéro du 10 juillet 1827:

« Au second livre, vous trouvez d'abord un titre intitulé de » la haute trahison, dans lequel on n'a pas eu honte de placer » ces articles déjà signalés plusieurs fois à l'animadversion

» publique, ces articles où l'on commine des châtiments rigou

» reux contre ceux qui tenteraient seulement de ridiculiser le

» plus petit agent du pouvoir. De la haute trahison pour se

» moquer d'un garde champêtre ! Ce titre contient, à plusieurs

« endroits, des dispositions si bien méditées, qu'il serait

» impossible, avec elles, non-seulement de reprocher aux

» fonctionnaires publics des fautes dans leur administration,

» mais même de dire un seul mot de cette administration

» autrement que pour la louer. Nous nous chargeons de démon

» trer en temps et lieu que plusieurs articles de ce titre de la

» haute trahison ont été rédigés au mois de juin (c'est juillet

» qu'il fallait) de l'année dernière, immédiatement après le

» tumulte de la place de la Monnaie et les lettres de M. Levae.

» 11 est bon que le public apprenne comment on envisage au

» ministère des événements d'une nature aussi peu alarmante;

» de quelle peine on pourrait punir, sous le nouveau code, la

» simple pétulance de quelques jeunes gens, et l'imprudence

» d'un écrivain trop peu modéré dans ses expressions.

» 11 règne dans divers titres la plus grande ignorance, ou,

» si l'on aime mieux, le plus profond mépris de toutes

» les théories nouvelles en législation criminelle. Nous ne

» dirons rien de la peine de mort écrite partout avec une

» complaisance qui étonne dans un royaume dont le chef,

» usant de son droit, remet presque toujours celte peine quand

» elle a été méritée aux termes de nos lois actuelles. Nous ne

» dirons rien de ces crimes nouveaux pour notre époque et

» que l'on veut faire passer des lois de Moïse dans un code du

» xixe siècle, etc. »

On voit que l'attaque était vive.Elle démontrait évidemment que les dispositions des libéraux ne devaient pas rester longtemps sympathiques au gouvernement, s'il persistait dans la nouvelle voie qu'il paraissait vouloir prendre.

Très-peu de temps après, d*s symptômes assez clairs indiquèrent déjà que les libéraux et les catholiques pourraient bien n'être pas aussi désunis à perpétuité qu'on l'aurait désiré dans les régions du pouvoir; un prêtre liamand vint à être poursuivi en justice pour avoir publié quelques vers latins où se rencontrait celui-ci:

« Hereticum nescit Belga subire jugum. »
« Le Belge ne saurait supporter un joug hérétique. »

Le Courrier des Pays-Bas du 30 août 1827 prend le parti du prêtre, en termes très-prudents à la vérité et comme du bout des lèvres; mais si l'on se rapporte à l'acharnement que nos libéraux actuels montrent envers les catholiques, pour juger, par analogie, des querelles libérales et catholiques d'il y a trente-cinq ans, l'exemple que nous venons d'alléguer est propre à établir que ces querelles étaient déjà plus près de s'apaiser en août 1827, qu'elles ne le sont aujourd'hui.

Ce qu'il était menacé de perdre chez les libéraux, le gouvernement avait, comme nous l'avons dit, préparé les moyens de le regagner chez les catholiques. Son système de bascule était déjà complétement organisé à cette époque.

Au commencement d'octobre parut le concordat qui venait d'être conclu entre le roi Guillaume et la cour de Rome. 11 ne se composait, comme on sait, que de trois articles : le premier étendant aux provinces du nord (à la Hollande) le concordat napoléonien de 1801, observé en Belgique, qui faisait partie de la France lorsqu'il avait été conclu; le second portant que chaque diocèse aurait son chapitre et son séminaire; et le troisième, enfin, établissant un mode nouveau de nomination des évêques, qui consistait en ceci : le chapitre du diocèse présenterait au roi une liste de candidats à l'épiscopat; le roi aurait le droit d'en éliminer les noms qu'il voudrait, sauf à en laisser au moins au chapitre de quoi faire l'élection; le chapitre élirait l'évêque parmi les noms demeurés sur la liste, et le pape donnerait l'institution canonique.

A ces trois articles se rattachaient des commentaires publiés à part par chaque partie. Rome tirait de l'art. 2 la conséquence que le « Collége philosophique » allait disparaître. Le roi Guillaume ne l'admettait pas ainsi; et, d'un autre côté, il faisait affirmer que le pape avait consenti a ce que les chapitres fissent toujours connaître d'avance au roi les candidats qu'ils se proposeraient de porter sur leur liste, et renonçassent à y porter ceux auxquels le roi aurait fait objection. Au reste, le clergé catholique allait consentir, disait-on, à entonner les dimanches, au service divin, le Domine salvum fac regem nostrum Guillielmum. Tout cela nous paraît assez oiseux, aujourd'hui que la constitution belge de 1831 a donné son salutaire coup d'éponge aux relations d'apparat entre le pouvoir civil et le pouvoir ecclésiastique. Mais tout cela avait encore une grande importance en 1827.

Comme de raison, De Potter, plus que. personne, prit une part active à la polémique que souleva de toutes parts la publication du concordat. Dans ses idées d'alors, il s'agissait de sauver le pouvoir civil de la haute imprudence qu'il venait de commettre en acceptant le mode de nomination des évêques consacré par le nouveau traité. Il fallait ne rien abandonner de l'intervention du gouvernement dans l'éducation des clercs. Il est curieux de voir, dans les nombreux articles qu'il publia dans le Courrier des Pays-Bas du dernier semestre de 1827, l'ardeur qu'il met à soutenir cette double thèse. Le sarcasme qu'il avait appris à manier, depuis l'époque de 1816 où nous avons vu qu'il lui répugnait d'y recourir, atteint, tour à tour, pape, prélats, jésuites, saint Ignace et jusqu'à saint Fiacre qui avait le malheur d'être le patron du comte De Celles, négociateur du concordat pour le roi Guillaume.

Le gouvernement, semble-t-il, n'était pas fâché d'être aidé ainsi; car c'est à cette époque que se rapporte la mission officielle que M. De Potter fit obtenir à son ami M. Tielemans, d'aller étudier à Rome, à Berlin, et surtout à Vienne, aux frais du gouvernement des Pays-Bas, les divers systèmes que le protestantisme et le Joséphisme allemands suivaient dans leurs relations gouvernementales

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