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révolution dans nos sentiments? Seule, la civilisation des mœurs pourra un jour apporter remède à un déni de justice patent depuis des siècles; il est donc à espérer que notre aveuglement cessera d'une manière ou d'une autre sur ce point de l'histoire morale de l'humanité.

Ce n'est pas tout que d'améliorer des locaux, de veiller à l'hygiène et de rendre le sort des aliénés plus supportable, il faut guérir le plus vite possible les curables, comme le veut le père de la médecine, et ne pas faire souffrir inutilement les incurables.

Malheureusement, de l'état actuel des choses procèdent de grandes difficultés qui vont en s'accumulant tous les jours, car, en même temps que l'accroissement d'une population misérable et ignorante multiplie les maladies mentales, il arrive que partout des capitaux considérables sont employés et immobilisés dans la spéculation publique ou privée ayant pour objet d'héberger et de garder les aliénés.

Faudra-t-il attendre que l'excès de misère et notre incurie viennent enfin ouvrir les yeux du public?

Depuis plus de cinquante ans, les pays les plus avancés, en ce qu'on pourrait appeler une civilisation plastique (celle qui a la puissance de former et de fabriquer, avantcourrière d'une autre civilisation qui s'appliquera probablement à développer la science de l'humanité), ont créé en Europe et en Amérique des asiles très-vastes, et quelquefois si gigantesques que l'imagination s'effraye lorsqu'on les contemple. — « Quelle terrible maladie! Quelle puissance de répression ne faut-il pas employer pour nous protéger! Que de malheureux ces constructions monstrueuses ne doivent-elles pas contenir! » Telles sont les paroles qui nous échappent involontairement à cette vue.

Le degré de puissance industrielle auquel nous sommes arrivés nous permet, à la vérité, de cacher des malades; mais il y a loin encore de là à la faculté de prévenir le mal et de le guérir. Si la société cherchait sincèrement de nos jours à diriger l'éducation publique vers son but humanitaire, il est incontestable que la folie sévirait beaucoup moins. Il ne nous appartient pas de discuter ici ce qui arrête le pouvoir social, mais considérant le mal qu'il laisse faire, nous dirons qu'en recourant à de simples palliatifs pour rendre l'effet de son abandon moins pernicieux, il nous prépare des difficultés que la science prévoit sans posséder les moyens de les combattre avec succès.

Aujourd'hui on veut construire des asiles partout; l'architecture semble nous tenir lieu de panacée; chaque province en Belgique, chaque comté en Angleterre, chaque département en France, devrait, dit-on, posséder cette preuve de notre sollicitude. Des médecins en réputation et des administrateurs haut placés recommandent cette mesure. Cela se conçoit. Habitués à des fonctions magistrales, ces hommes, fort honorables, ne trouvent rien de plus efficace pour parer à toute éventualité, et leur horizon ne paraît pas dépasser l'idée de posséder de grands asiles pour y étreindre la folie. Mais, comme nous avons déjà des hospices pour toutes les infirmités corporelles, et qu'on ne pourrait cloîtrer tous les hommes dont l'esprit est plus ou moins malade, sans que l'encombrement compromît à la fois la santé publique et les moyens de secours, la question de la réforme des asiles s'est mise d'elle-même à l'ordre du jour et attend une solution satisfaisante.

Depuis plus de trente ans, deux médecins renommés, MM. Esquirol et Moreau (de Tours), convaincus de la nécessité de continuer la réforme commencée, proposèrent, à diverses époques, des mesures dont ils avaient compris la possibilité d'exécution en examinant ce qui se passe dans un village belge, dans une localité perdue pour ainsi dire au milieu des steppes campinoises de la province d'Anvers. Depuis lors, l'organisation de cette colonie toute spéciale ayant été étudiée de plus près, on a prétendu qu'en imitant les paysans de Gheel, on arriverait à des résultats inespérés, à celui d'accélérer les guérisons et d'en augmenter le nombre, à ceux de diminuer les dépenses, d'enlever à la folie l'espèce de dégoût ou de réprobation qu'elle excite le plus souvent, et d'obtenir une double action de bienfaisance et de moralisation mutuelle entre les malades et ceux qui les soignent.

Si tout cela est possible, pourquoi hésite-t-on encore à former dans tous les pays de pareilles institutions?

A ce sujet nous dirons franchement notre pensée.

D'abord il est des établissements, tenus par des hommes de haut savoir et de haute probité, qui, vu le petit nombre de malades qu'ils admettent, peuvent être considérés comme ce qu'il y a de plus parfait dans ce genre; la science la plus consommée, les soins les plus assidus, des maisons de ville et de campagne, une domesticité convenable et suffisante, et, par-dessus tout, la vie de famille, voilà ce que les directeurs peuvent donner eu échange d'honoraires en rapport avec leur réputation et la fortune de leurs clients. Naturellement ces hommes distingués, accomplissant leurs devoirs envers l'humanité, n'ont aucune raison pour renoncer à leur système. D'autres médecins, également recommandables par leur science et leur zèle, placés à la tête devastes établissements publics ou privés, lesquels sont bien tenus et administrés honorablement, défendent, très-naturellement aussi, leur foyer domestique, l'asile qui est, en quelque sorte, leur patrimoine, puisque le plus souvent il leur a été transmis par leur père. Puis il serait impossible d'exiger que tous les hommes fussent également appelés ou disposés au dévouement, au sacrifice, à l'abnégation personnelle. Enfin arrive, sous les auspices ou à l'ombre des hommes consciencieux dont nous venons de parler, la masse des spéculateurs, des trafiquants de la folie, qu , dans les pays où il y a des lois protectrices des aliénés, ne font que strictement ce qu'il faut pour échapper au blâme, mais qui, partout ailleurs, dans certaines occasions favorables, ne cherchent qu'à retenir captifs des malheureux dont les parents dénaturés désirent se débarrasser pour des motifs honteux.

Certes dans cet abandon et ce mépris des aliénés, il y a des nuances et des gradations à reconnaître; l'aliéné n'est plus battu ni injurié, on lui donne tout ce qui est indispensable, et quelquefois on éblouit les passants par le bruit de la musique, des airs de danse, des fêtes, des régals. Qu'on aille au fond des choses sans se laisser prendre aux apparences, et l'on y trouvera très-souvent l'esprit de concurrence, le désir de rendre l'aspect d'une prison moins désagréable. Quant au but de guérir, il n'y est pour rien, sinon pour peu de chose. En présence de maux aussi invétérés, en présence des abus qui les maintiennent, on comprend que la réforme peut encore se faire attendre; mais aussi, on est certain que si l'on sonde le mal, la victoire finira par appartenir à cette réforme. Le mal est tellement affreux qu'il suffit d'une volonté ferme pour le dévoiler aux yeux de tous.

Il y a donc deux obstacles principaux à renverser : les intérêts particuliers coalisés contre le bien public, et l'indifférence générale de l'opinion pour une maladie qui attaque bien des hommes distingués dans toutes les branches de l'activité intellectuelle, les hommes dont la sensibilité est trop développée, et ceux qui ont apporté le fatal principe en naissant. Ne méritent-ils donc pas toute notre pitié? et d'ailleurs, qui sait? nous sommes peutêtre nous-mêmes menacés d'être un jour l'objet de soins semblables.

C'est au milieu de ces circonstances que des opinions opposées se sont donc formées sur un principe médicopsychiatrique; les uns voudraient réformer les asiles publics en les transformant en colonies à air libre, ou les modifier de manière à réunir les avantages d'un asile à ceux d'une colonie, tandis que les autres pensent pouvoir s'en tenir à des améliorations purement locales. Ce dernier système, celui qui est en vogue, consiste à enfermer le malade et, suivant le cas, à le déposer dans une cellule grillée ou dans l'une des sections : il est bien rare et bien exceptionnel qu'on le laisse sortir sous la surveillance d'un gardien. Cette méthode, soi-disant curative, est basée sur la contrainte matérielle et morale, et des hommes très-estimés la conseillent encore; on force un aliéné de vivre dans un monde spécial, assez semblable à celui des couvents; aussi ces asiles, dans les pays catholiques, sont-ils le plus souvent dirigés par des corporations religieuses qui en ont obtenu l'entreprise. Or, dans ce système, l'idée mercantile, fût-elle placée au second plan, doit néanmoins être satisfaite, et dès lors l'accumulation des malades est un obstacle à un bon traitement; mais, malheureusement, le mépris de la science et l'intérêt personnel conduisent insensiblement à un résultat plus funeste. Comment espérer qu'un médecin à qui l'on refuse les moyens pécuniaires ou le temps nécessaire à de profondes études, soutienne une lutte inégale? D'ailleurs, des administrateurs, des gouverneurs de provinces et même des ministres sont quelquefois persuadés qu'on ne doit rien attendre de la médecine psychiatrique. Parmi tous ces hommes puissants, ceux qui appartiennent ou sont dévoués au clergé pensent que la médication morale n'est qu'une dépendancedu culte : dans ce cas, l'habit religieux doit être naturellement le meilleur remède. Enfin, généralement on considère comme une bonne affaire d'obtenir d'un médecin quelconque qu'il soigne des centaines d'aliénés pour peu de chose; on veut un prête-nom à bon marché. Il est évident que dans ce système, sauf les exceptions dont nous avons parlé, les asiles sont très-bien fournis et les guérisons très-rares.

Le système de la réforme se propose au contraire un traitement médical complet, c'est-à-dire qu'il embrasse tous les moyens moraux et physiques qui s'adressent à notre double nature. Son but unique est le renvoi du malade dans sa famille pour cause de guérison. Ce but exige d'abord le dévouement d'un médecin capable, car celui-ci ne considérera jamais ses malades comme des incurables qu'on peut abandonner à la nature; il étudiera et combattra dans leur intérêt jusqu'au dernier moment; rien

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