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Mourir à propos n'est quelquefois pas moins indispensable pour faire constater après soi la célébrité que l'on avait acquise. Nous voulons empêcher, autant qu'il est en nous, que la mémoire d'un Belge dont le nom a eu beaucoup d'éclat ne pâtisse du défaut de cette dernière condition.

Louis De Potter est né à Bruges le 26 avril 1786. Sa famille était noble. Mais bien qu'il eût souffert des inconvénients qui, à la fin du siècle dernier et au commencement de celui-ci, s'attachaient, en divers pays, à la qualité de noble, il ne songea jamais à profiter des compensations qui se rétablirent plus tard au profit de la noblesse. Il a même négligé de conserver, par cette curiosité assez ordinaire même aux plus humbles, les traditions de son origine. Ses héritiers témoignent n'en avoir reçu de lui que ceci : son grand-père maternel était un Maroux d'Opbraekel qui fut officier supérieur au service de l'Autriche. Son oncle maternel Maroux était fonctionnaire dans la West-Flandre, sous le régime autrichien.

Lors de l'insurrection dite « brabançonne » de 1788 à 1790, les parents de De Potter émigrèrent en France, par crainte des « patriotes. » Plus tard, après un court retour dans leurs foyers, à la suite de la restauration autrichienne, ils émigrèrent en Allemagne à l'invasion française de 1794, par crainte des « sans-culottes. » De Potter enfant, entraîné naturellement dans cette double émigration, y aurait trouvé peu de motifs pour les opinions qu'il embrassa, dès sa jeunesse, s'il avait été un esprit ordinaire. Il est à remarquer d'ailleurs que son caractère était particulièrement porté à la contradiction, ce qui paraît être une qualité indispensable chez tous les novateurs.

Rentré à Bruges avec sa famille, au rétablissement de l'ordre dans la révolution, De Potter y fut placé à l'école qu'y tenait alors M. Simoneau, père du lithographe actuel. Il fut placé plus tard à l'institution de M. Baudewyns à Bruxelles. Les colléges publics pour l'instruction de la jeunesse n'éuut point encore régulièrement reconstitués à cette époque, il fallait y suppléer, tant bien que mal, à l'aide des entreprises privées créées, dans les grandes villes, pour remplacer les anciens colléges religieux, et attendre la fondation des nouveaux colléges municipaux. Il ne paraît pas que l'éducation de De Potter ait souffert de cet état de transition. L'institution de M. Baudewyns avait d'ailleurs alors une certaine célébrité dans notre pays. Et puis De Potter était d'une activité d'esprit qui devait le rendre « autodidacte » comme JeanJacques Rousseau et tant d'autres. Toujours est-il que, sans colléges de religieux et sans colléges universitaires, il était devenu, de bonne heure, ce que les Anglais appellent « a perfect scholar, » c'est-à-dire un homme versé dans la connaissance des langues anciennes. Il savait même le grec mieux que beaucoup de nos lettrés plus modernes. C'est dans cette langue qu'il avait choisi cette devise : r/u, oux£-/°i««, en latin : habeo non habeor, mais très-difficile à rendre en français dont les termes : je possède et ne suis pas possédé, donnent lieu à quelque amphibologie.

Il connaissait aussi plusieurs langues vivantes. Il avait toutefois négligé beaucoup sa langue maternelle : le flamand ; et quoiqu'il la parlât familièrement dans le dialecte de Bruges, il la lisait difficilement, et ne l'écrivait pas du tout. Dans les dernières années de sa vie, il disait souvent, en faisant allusion aux excès de la domination wallonne dont il était humilié comme la plupart de ses compatriotes flamands : « Si cela continue, je me remet» trai avec mon brugeois et je n'écrirai plus que dans » cette langue. »

A l'âge de 25 ans, De Potter partit pour l'Italie. Sa santé avait paru exiger un changement de climat. Il séjourna à Rome de 1811 à 1821, et à Florence de 1821 à 1823. C'est pendant son séjour dans ces villes fameuses qu'il étudia et recueillit les matériaux utilisés par lui dans divers ouvrages dont il sera question ci-après. Il y fit aussi connaissance avec la plupart des artistes, des savants et des hommes d'État célèbres qui se donnaient, surtout alors, rendez-vous, de toutes les parties de l'Europe, dans la ville des papes et la ville des Médicis. Il y avait lié avec beaucoup de Belges qu'il y rencontra des rapports qu'il continua après le retour dans la patrie commune. Nous avons, à diverses époques, connu son intimité avec nos peintres Paelinck, Odevaere, Navez, avec le sculpteur Calloigne, avec les anciens ministres du roi Guillaume, Van Gobbelschroy, Falk, etc., intimité qui devait dater de Rome.

En 1823, De Potter fut rappelé en Belgique par la dernière maladie de son père. Après la mort de celui-ci, il vint se fixer à Bruxelles avec sa mère. Il n'avait qu'une sœur, alors mariée à Bruges, et qui continua d'y demeurer.

A dater de 1826, époque vers laquelle De Potter entra dans la carrière politique, nous l'avons personnellement connu, et nous n'avons cessé depuis d'entretenir avec lui des relations suivies. Nous espérons que cette circonstance fera attacher quelque foi à l'exactitude de ce que nous rapporterons de cette carrière politique. Guidé par nos souvenirs et ayant sous la main la plupart des documents qui s'y rapportent, nous avons pu plus aisément que personne vérifier l'exactitude des faits. Quant au jugement que nous en porterons, on pourra, si l'on veut, se tenir en garde contre la partialité qui doit découler jusqu'à un certain point de notre longue amitié et de la solidarité de nos aspirations en politique. Mais avant de passer à cette partie de la biographie de De Potter, examinons sa carrière antérieure qui le présente plutôt sous l'aspect d'historien et de polémiste purement littéraire. Nous n'aurons à le juger là que par ses écrits mêmes, et par les circonstances de son éducation, de ses études, et de l'époque où il écrivait. Peut-être cependant nos appréciations emprunteront-elles, à ce sujet, quelque valeur accessoire de la connaissance que nous avons eue des qualités et des défauts personnels de l'écrivain.

Le premier ouvrage publié par De Potter porte le titre de : « Considérations sur l'histoire des principaux con» ciles depuis les apôtres jusqu'au grand schisme d'Occi» dent (sic), sous l'empire de Charlemagne. » Il a paru à Bruxelles, chez Demat, en 1816, et par conséquent lorsque l'auteur habitait Rome où il avait eu toutes les facilités désirables pour recueillir les éléments de son travail.

On voit par le discours préliminaire qui commence le livre que l'auteur aurait pu le publier plus tôt; mais il avait été retenu par des considérations qu'il expose ainsi:

« Rien ne m'eût empêché de publier déjà depuis longtemps

» cet ouvrage. J'en avais sous la main tous les matériaux, et

» la rédaction en était certes le travail le moins long et le moins

» pénible. Le gouvernement sous lequel ma patrie gémissait

» alors n'aurait mis aucun obstacle à ce que les vérités har

» dies que j'extrayais de la poussière des bibliothèques vissent

» le grand jour. Qui le croirait? c'est précisément ce qui me

» retint. La facilité de l'entreprise à cette époque en ôtait à

» mes yeux toute l'utilité. Je craignais de concourir involon

» tairement au but d'un système naturellement dévastateur.

» Je rougissais de profiter d'une liberté partielle, qu'il n'avait

» accordée à la presse que parce qu'elle secondait ses vues

» sur cet article; ce qu'il prouvait assez en restreignant indé

» finiment cette même liberté sous toutes les autres accep

» tions. Je ne voulais pas marcher de front aux côtés de

» l'oppresseur, pour humilier, de concert avec lui, les mal

» heureux qu'il avait déjà abattus à ses pieds. Les circon

» stances sont bien changées depuis lors! Elles ont pris pour

» toute l'Europe un aspect beaucoup plus favorable que vingt

» cinq années de malheurs ne nous permettaient de l'espérer

» de longtemps. Mais les hommes qui ne peuvent jamais

» garder un juste équilibre n'ont secoué le joug de la tyrannie

» moderne, que pour aller se remettre, du moins en partie, sous

» celui des anciens préjugés. C'est le moment que j'ai cru

» devoir saisir, et je me suis hâté d'affronter l'opinion qui une

» autre fois 1 se préparait à maîtriser l'espèce humaine avec

i C'est un flandricisme dont l'ouvrage offre encore d'autres exemples. » plus de force qu'auparavant. Je remercie le sort de ce qu'il » m'a destiné à vivre sous des institutions libérales, qui, par » des principes de modération et d'équité, ne mettent aucune » barrière à la pensée, ni à l'art qui en perpétue les monu» ments. Je ne demande point une partialité exclusive; je » désire seulement la même liberté dont jouissent ceux qui » pensent d'une manière tout opposée à la mienne. J'aurais » par cet ouvrage, il y quelques années, encensé l'opinion à la » mode : maintenant je ne fais que rendre hommage à ce que » je crois la vérité. »

En quelques lignes, voilà déjà dès 1816 tout leDe-Potter que la Belgique a connu : non-seulement ennemi de l'oppression, mais ombrageux à l'apparence seule de servir le pouvoir; champion de l'opprimé, sans examiner s'il est ou non de son parti; jaloux de sa liberté propre, mais protestant d'avance, lorsqu'il va en user; de son respect pour la liberté des autres.

Après cela, ce qui nous frappe dans ce passage c'est la protestation sans réserve que De Potter y fait contre le régime du premier empire français, et les dispositions qu'il y montre à s'attacher au nouveau régime qui vient succéder à celui-là dans notre pays. L'antagonisme absolu Contre l'empire était rare en Belgique en 1816 parmi ceux qui avaient été dressés aux idées françaises par une éducation toute française. Les dispositions favorables envers le nouveau gouvernement du roi Guillaume Ier, étaient au moins aussi rares parmi la même classe de personnes. L'espèce d'exception que De Potter nous offre ici prouve déjà en faveur de la justesse de ses principes politiques, et de la fermeté qu'il mettait à les appliquer. Plus tard, le roi Guillaume Ier en démentant tout ce qu'avait paru promettre le commencement de son règne, trouva De Potter dans les rang de ceux qui combattaient sa politique. C'était le roi Guillaume qui avait changé.

Les « Considérations sur l'histoire des principaux con» ciles » sont données par leur auteur comme un livre

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