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Toutefois, il est bien vrai qu'à l'heure où le pape Célestin faisait venir de Marseille le moine Cassien, pour interpréter la lettre écrite en grec par Nestorius, c'était la Gaule qui avait l'avantage de posséder des hommes instruits dans une langue qu'on ne savait déjà plus en Italie.

XII.

Pour en revenir à notre point de départ, c'est un rayon de civilisation grecque qui distingue les églises du midi de la France et surtout celles de la vallée du Rhône. Elles ont eu à leur tête des hommes illustres par leur savoir et par leurs vertus. On reconnaît en eux un caractère particulier de science et de magnanimité, et, si l'on veut en chercher la raison, on la trouve dans l'influence d'un établissement célèbre qui fait la gloire du cinquième siècle, le couvent de l'île de Lérins.

Cette maison de prière et d'étude en même temps fut fondée par Saint Honorât, plus tardévêque d'Arles. Il était d'une famille illustre des Gaules. La Lorraine ou la Bourgogne paraissent avoir été son pays. On le destinait à briller dans le monde, mais il s'en dégoûta, et, malgré l'opposition de sa famille, il se retira dans la Grèce, accompagné de son frère Venant, afin de servir Dieu loin de sa patrie et de ses proches. Les deux fugitifs s'arrêtèrent à Méthone, sur les côtes de l'ancienne Messénie. Venant étant mort, Honorât reprit le chemin de la France, et s'établit dans l'île de Lérins, sur la côte du département du Var. On était alors au commencement du cinquième siècle, vers l'an 400. Ce couvent attira bientôt à lui des hommes de grande valeur. C'était bien un asile de moines, et non pas une école; mais la lecture y avait sa place à côté des exercices de la piété. On peut croire que cette heureuse constitution fut pour beaucoup dans l'attrait qu'exerça l'île de Lérins sur des hommes qui, après avoir été longtemps engagés dans les occupations du siècle, venaient y chercher la solitude et le repos, et passaient ensuite dans les évêchés du midi de la Gaule, pour y déployer de grands talents d'administration. Ceux qui, dans le monde, avaient étudié la philosophie et les lettres ne les oubliaient pas en entrant à Lérins. La règle leur laissait encore la liberté et le loisir de les cultiver en les sanctifiant. On eut toujours soin des livres dans cette maison; les solitaires se tenaient au courant des ouvrages nouveaux qui paraissaient alors. On peut dire, avec l'abbé Le Goux, « que la fondation de Lérins contribua à maintenir l'étude des lettres, et favorisa le développement de la science ('). » Les erreurs du semi-pelagianisme, dont quelques-uns de ces moines ne se défendirent pas, prouvent une influence grecque toujours subsistante dans le couvent fondé par Saint Honorât.

9,893 (y compris celles de Germanie et de Belgique); quelques inscriptions de cette classe ont, il est vrai, échappé aux rédacteurs du Corpus, ou n'étaient pas encore découvertes lors de sa rédaction.

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Evêque d'Arles en 426, il mourut en 429. Il avait attiré à lui Saint Hilaire. Beaucoup de science, une naissance illustre, de grandes qualités d'esprit le distinguaient entre ses contemporains. Il avait, disent ses lui succéda quand il fut mort. Il ne nous appartient pas de dire ici les travaux de son épiscopat, nous remarquerons seulement qu'au milieu de ses occupations, il n'oublia jamais le soin de la lecture. Il savait le concilier avec l'obligation qu'il s'imposait d'un travail manuel. Il s'occupait, dit sa biographie, plus volontiers à faire des bas à l'aiguille, parce qu'il le pouvait faire enlisant. Nous ne trouvons aucun renseignement sur les études et les connaissances grecques de Saint Hilaire. Cependant, dans sa discussion avec le pape Saint Léon, on peut surprendre la tradition hellénique, dont Rome se sépare nettement au cinquième siècle. Le clergé gaulois conservait encore quelque indépendance, il suivait l'exemple de Saint Irénée, qui avait maintenu dans l'église certains usages orientaux (').

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N'oublions pas que, depuis longtemps déjà, des îles Lipari aux îles d'Hyères, les solitaires orientaux s'étaient établis dans les divers asiles que leur offraient les côtes de l'Italie et de la Gaule. C'est par ce chemin que la vie monastique a passé de l'Orient dans ce pays, Eucher le dit nettement en parlant de Lérins: « Haec tum habet sanctos senes illos qui .^Egyptios patres Galliis nostris intulerunt (*). »

Lérins avait le privilège d'attirer dans sa solitude les hommes que le monde admirait pour leur science. Tel fut Eucher, qui devint plus tard évêque de Lyon, et que l'église honore comme un saint. Père de deux fils, Salone et Véran, qui furent évêques du vivant même de leur père, il les avait instruits lui-même et il les mit ensuite à Lérins. Il s'y retira bientôt lui aussi, et c'est

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richesse d'imagination, une sûreté de goût, qui témoignent encore aujourd'hui de la bonne éducation qu'il avait reçue avant d'être évêque et peut-être chrétien. Il avait des notions exactes sur tous les systèmes de la philosophie ancienne; et on le voit dans un de ses écrits emprunter une citation au plaidoyer de Cicéron pour MétellusC).

Il a dans le style un éclat assez vif d'images. Il écrit par exemple à Saint Honorât, pour le remercier de lui avoir envoyé une lettre de l'île de Lérins, et faisant allusion aux tablettes dont on se servait encore, il dit : « Vous avez rendu à la cire tout son miel (*). » Cette phrase gracieuse ne suffirait pas à attester qu'Eucher eût fait des études grecques. Mais nous en avons des preuves plus certaines.

On sait que Saint Eucher fit grand usage dans l'explication des écritures du sens anagogique. On appelle ainsi une interprétation des livres saints en passant du sens naturel au sens mystique. Cet usage se rattache aux premiers temps de l'église. Saint Méliton et Saint Epiphane en ont laissé les plus anciens exemples dans leurs écrits.

On peut voir ce que nous disons plus loin de ces interprètes dans notre étude sur les Physiologus ou Histoires naturelles moralisées.

On supposait que Saint Eucher avait suivi Méliton dans les explications qu'il a données de certains livres de la Bible. En effet, Eucher, pour répondre à ce goût d'interprétation anagogique qui se répandait chaque jour davantage dans l'église et surtout dans celle de la Gaule méridionale, entreprit de faire un abrégé clair et pratique des formules Mélitoniennes, en même temps qu'un auteur

(') Lérins au cinquième siècle, par l'abbé Le Goux. p. 64.

(») S. Hilaire. Sertn. de Vit. S. Honorât, ch. IV, S 22. — Lérins. p. 166.

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grec, nommé Adrianus, connu.seulement par un mot de Cassiodore, exécutait une semblable rédaction à l'usage des Grecs. Or, Dom Pitra, après de laborieuses recherches, a découvert (*) l'ensemble des explications rédigées par Saint Méliton. « Il suffit, dit l'abbé Le Goux, de jeter un coup d'œil sur le livre des Formules de Vintelligence spirituelle, pour se convaincre que Saint Eucher a religieusement suivi la pensée et le plan même de son devancier. Il a seulement réduit.... ce qui était plus développé dans Saint Méliton (*). »

On lit dans le même auteur : « On ne sait pas s'il faut lui attribuer un commentaire sur la Genèse, et un autre sur le Livre des Rois. Le style de ces ouvrages n'est pas indigne de lui, et le fond prouve une grande connaissance des langues hébraïque et grecque, connaissance que la lecture des Instructions à Salone révèle chez Saint Eucher (3). »

Claudien Mamert, frère de Saint Mamert, évêque de Vienne, nous apprend que Saint Eucher tenait souvent à Lyon, des conférences, dans lesquelles il donnait toujours des preuves de sa science et de son zèle.

Claudien Mamert était un juge excellent du savoir de Saint Eucher. Il avait été moine dans sa jeunesse, et avait étudié tous les bons auteurs grecs et latins (4). Il

(') Spicil. Solesmense. t. II. proleg. p. 23.
(") Lérins au cinquième siècle, p. 166.
(») Ihid. p. 169.

(l) Sidoine Apollinaire dit de lui, liv. IV, lettre 11: «Sous ce gazon repose Claudien, l'orgueil et la douleur de son frère Mamert. honoré comme une pierre précieuse de tous les évoques. En ce maître brilla

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