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la nature de ieur rôle auprès de Tibérius ; mieux expliquer aussi le dessein et les intentions du fameux tribun. M. Réniéris fait observer que le nom de Gracchus reste à jamais le synonyme du factieux et du démagogue éloquent; il en fut ainsi dans Rome au temps même de sa tentative; c'était naturel, le réformateur qui blessait toutes les aristocraties, celle des municipes, celle des chevaliers, celle du sénat romain, ne pouvait que recueillir des imprécations, et sa mémoire devait être honnie. Cicéron a consacré ces malédictions. Juvénal, longtemps après lui, a fait ce vers tant de fois cité :

« Quis tulerit Gracchos de seditione querentes. »

Les Grecs seuls, Plutarque et Appius l'ont jugé avec plus d'indulgence. Ils ont préparé l'opinion de Niebuhr et celle de quelques modernes, qui ne voient plus aujourd'hui dans le fils de Cornélie qu'un citoyen comme O'Connel, se dévouant à la défense d'une classe dont les intérêts étaient oubliés ou méconnus par une aristocratie opulente.

Quoique M. Réniéris raconte avec vivacité l'histoire de Tibérius, qu'il mette sous nos yeux les grandes scènes du Forum, avec l'éclat d'un style très-animé, il ne s'agit pas pour lui de rehabiliter le tribun : l'objet de son travail est autre. L'auteur veut nous montrer ce que deux Grecs ont pu donner de conseils singuliers à un jeune homme qu'ils avaient élevé et qu'ils continuaient à diriger ; comment la philosophie, venue de la Grèce, est entrée dans les plans du tribun pour les régler, les fortifier, les ennoblir.

La philosophie grecque, en général, a toujours tendu à fonder les constitutions des peuples et à gouverner Denys de Syracuse l'admettait à sa cour ;les Arcadiens, les Thébains, en fondant Mégalopolis, lui demandaient d'en être le législateur. Bossuet a reconnu que la philosophie ne fut pas inutile à la Grèce. « Ce que fit la philosophie pour conserver l'état de la Grèce n'est pas croyable. Plus ces peuples étaient libres, plus il était nécessaire d'y établir, par de bonnes raisons, les règles des mœurs et celles de la société. Pythagore, Thalès, Anaxagore, Socrate, Architas, Platon, Xénophon, Aristote et une infinité d'autres, remplirent la Grèce de ces beaux préceptes. « Il y eut des extravagants qui prirent le nom de philosophes : mais ceux qui étaient suivis, étaient ceux qui enseignaient à sacrifier l'intérêt particulier à l'intérêt général et au salut de l'État, et c'était la maxime la plus commune des philosophes, qu'il fallait ou se retirer des affaires publiques, ou n'y regarder que le bien public. » Ce que nous avons vu se produire une fois en Europe au XVIII° siècle, où tout-à-coup des philosophes comme Pombal,Turgot, Filangieri, Beccaria, devinrent les conseillers des princes et leurs ministres, a été constant et général dans le monde antique pendant plusieurs siècles. La secte philosophique qui prit surtout à cœur de travailler à l'amélioration politique et sociale des peuples anciens, ce fut le stoïcisme. Les stoïciens se faisaient du monde, l'idée d'une grande famille, où devait régner l'égalité, ils croyaient qu'un prince ne devait avoir d'autre but que le bonheur de ses peuples, qu'une constitution politique devait avant toute chose proclamer l'égalité des droits entre les hommes, l'établir, la maintenir. Zénon tenait surtout à cette idée, il avait entrevu la communauté du genre humain. Il n'était pas précisément l'ami des démocraties, il y voyait trop d'occasions de troubles. Comme il n'avait qu'une médiocre estime de la sagesse populaire, il se serait bien gardé de lui remettre en main la direction des affaires. Il préférait à la République un gouvernement tempéré d'aristocratie, de royauté et de démocratie, il mettait au-dessus de tout cela le gouvernement d'un homme sage, dirigé par des sages, travaillant au progrès de la félicité publique, à l'expulsion de l'ignorance et des mauvaises passions. Les disciples de Zénon restèrent fidèles aux principes du maître, c'est pourquoi on les voit s'insinuer auprès des princes, s'emparer de leur cœur, se faire leurs conseillers intimes et surtout leurs directeurs de conscience. Il ne faut pas oublier que, dans l'antiquité, les diverses sectes de philosophie peuvent être considérées comme des espèces de religions, le stoïcisme, principalement, affecta cette forme. Les disciples du portique après le triomphe de Rome sur la Grèce, deviennent auprès des princes, de véritables directeurs de conscience. Dans les grandes familles de Rome, ils remplissent le même rôle; on leur confie l'éducation des jeunes gens, on les consulte dans le choix des précepteurs ; on leur ouvre les secrets des familles, on aime à prendre leurs avis dans les situations difficiles ou douteuses. Quand le devoir n'est pas tracé nettement, que l'on hésite entre l'honnête et l'utile, on les appelle, ils viennent, ils discutent, ils distinguent, ils décident; ils ont établi la casuistique, longtemps avant ceux que nous appelons aujourd'hui les casuistes. Les cas délicats de conscience sont soumis par eux à des examens subtils, dont on peut voir des modèles dans le troisième livre du de Officiis de Cicéron. Ce sont aussi des consolateurs dans l'affliction. Ce sont par-dessus tout des théoriciens politiques qui ont une idée et qui cherchent à la mettre en pratique.

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Leur rêve était de rencontrer un prince, un état, une ville ayant l'autorité souveraine, pouvant se faire obéir, et qui voulût travailler à la grande œuvre : l'unification du monde. On les avait vus, épris de la législation de Lycurgue, essayer de relever l'antique Sparte, on les voit accourir à Rome, parce que Rome leur offre ce pouvoir fort, et universel. Rome maîtresse du monde, répond à leur rêve : c'est leur idéal. Sorti des écoles d'Athènes, Blossius se rend dans la patrie de Tibérius Gracchus, et il entre bientôt dans sa famille, sur le pied d'un ami, d'un sage, d'un directeur politique. Il ne tarde pas à reconnaître dans cette famille une disposition secrète qui l'incline vers le peuple, et la sépare des Scipions. D'un côté, l'aristocratie élégante, hautaine, et n'ayant nul souci des rêves chimériques; de l'autre, une vaste ambition, une inquiétude qui veut agir, qui cherche de nobles motifs à de grandes entreprises. Tandis que Panétius, un stoïcien adouci, un sage mitigé, s'accommode des idées de Scipion et loue avec Polybe la constitution romaine; Blossius, qui cherche un rôle, s'attache à la famille des Gracques et tourne les yeux vers le peuple. Blossius n'est pas d'humeur à tempérer le stoïcisme ; il voit avec antipathie Panétius renoncer aux dogmes principaux de la secte, et pratiquer les préceptes de la conscience mise au large. Pour lui, il songe à faire disparaître les inégalités choquantes que l'aristocratie maintient dans Rome. Diophane le rhéteur avait préparé le cœur deTibérius aux confidences et aux desseins de Blossius. Il est naturel de penser qu'il l'avait rempli de l'idée d'un rôle brillant à jouer, qui ressemblerait à celui de Périclès. Ce que M. Villemain écrivait de Cicéron, on peut le dire surtout de Tibérius : « Cette idée d'une dictature pacifique fondée sur la justice et sur le charme de la parole, cette imitation du pouvoir que Périclès avait si longtemps exercé dans Athènes, le séduisit toujours... Il se formait les idées les plus pures de ce citoyen prédominant, de cet homme d'état par excellence pour lequel il réclamait une autorité que, dans son cœur, il se déférait à lui-même. Il lui proposait pour récompense et pour soutien la gloire, et pour terme de ses efforts, le bonheur des citoyens et l'illustration de l'État. » Restaient les moyens d'exécution. Il était facile de les trouver dans Rome. Le principal, c'était le peuple lui-même. C'était là qu'il fallait chercher son point d'appui et trouver le levier qui devait porter la famille des Gracques au rang suprême. Il n'est question de rapporter ici ni l'entreprise ni les événements qui la firent échouer. Il suffit d'esquisser le rôle des deux Grecs. Il est certain que Blossius ne cessa d'être aux côtés de Tibérius, qu'il lui inspira ses plus hardies résolutions, qu'il l'affermit dans ses desseins, qu'il lui dévoua sa vie et se mit à son entière disposition. Lorsqu'au jour décisif, des présages funestes découragent Tibérius, c'est Blossius qui le ranime. On sait l'histoire des corbeaux. Les partisans les plus hardis des tribuns s'arrêtent. Mais, écrit Plutarque, Blossius de Cumes, qui était là, dit « que ce sera une honte, une indignité, si Tibérius, fils de Gracchus, petit-fils, par sa mère, de Scipion l'Africain, et magistrat du peuple romain, refuse, par crainte d'un corbeau, de se rendre à l'appel de ses concitoyens : ses ennemis ne tourneront-ils pas cette lâcheté en risée? Ils iront criant partout que c'est l'acte d'un tyran qui insulte le peuple. » Les grands ne s'y trompèrent pas. Ils poursuivirent d'une haine égale Tibérius, qui avait fait le coup, et les Grecs qui l'avaient conseillé. Diophane périt le

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