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comme dot de la sœur des empereurs Isaac l'Ange et Andronic; en 1204, il la céda aux Vénitiens en échange de terres sur le continent. Diverses révoltes promptement étouffées ne troublèrent pas la possession des Vénitiens jusqu'aujouroùlesTurcs les attaquèrent.

Cette guerre mémorable a été racontée en langue vulgaire par Akakios Diacrousès de Céphallénie, et Marinos Vouniatès, de Crète. Mais cette Iliade, dit M. Sathas, demandait un écrivain d'un talent plus relevé et d'une instruction plus complète. Ce fut Athanase Scléros. Né vers la fin du XVIe siècle, il appartenait à une famille qui, de Constantinople, s'était réfugiée dans la Crète. Il fut d'abord élevé dans sa patrie par Maxime Margounios. Après la mort de son maître, arrivée en 1602, il passa à Venise, où il apprit la langue latine; plus tard, il se rendit àl'UniversitédePadoue, y étudiales sciences physiques de 1610 à 1615, et prit le grade de docteur en médecine. Il revint ensuite dans sa patrie, où il vécut en se consacrant à sa profession et à l'étude des lettres. Il est auteur de mémoires sur Hippocrate, d'épigrammes, et d'une traduction des confessions de saint Augustin.

Nommé médecin en chef de l'île de Crète, il assista aux faits de la guerre qu'il a racontée. Son fils en fut une des premières victimes. Lui-même, il mourut avant la fin de cette lutte acharnée. Il ne vit pas l'asservissement de sa patrie au joug des Turcs. Il avait quatrevingts ans, en 1664, lorsqu'il cessa de vivre.

Son poème a 24 chants et 9,287 vers. L'auteur, avantde mourir,enavaitfaitdonaumarquisGironFrançoisVilla, gouverneur de Crète au nom de la république de Venise. Celui-ci ne le fit pas imprimer. En 1823, M. Bernard, médecin crétois, reçut une copie de ce poème faite par André Moustoxydis, il avait promis de le publier. Au lieu de cela, il édita, en 1836, à Athènes, la description de la Crète, par Dapper. On ne sait ce que devint la copie du poëme de Scléros. En 1865, M. Sathas, dans un voyage qu'il fit aux îles Ioniennes, acheta d'un marchand de friperies le manuscrit même de Scléros, c'est ce qu'il croit pouvoir affirmer à cause du grand nombre de ratures et de corrections dont il est chargé.

M. Sathas appelle A. Scléros le poëte le plus relevé du moyen âge grec, fxàXXov tttymi'vrfi Too 'exxtjvixoù (jteuaiûvoç. En effet, nous n'avons plus sous les yeux un monument de cette langue barbare, amas informe d'expressions étrangères ou corrompues. L'auteur de cette œuvre toute littéraire est remonté aux sources de l'antiquité. Le vers politique n'a pas de place dans ce poëme, c'est le vers iambique qui le remplace, la rime en est proscrite comme une souillure de la barbarie.Toutefois, cet ouvrage nous semble une œuvre de zèle patriotique et d'érudition curieuse, plus que d'inspiration et de verve. La langue d'Homère se prête mal à raconter les effets de l'artillerie moderne, les assauts donnés à un vaisseau amiral et; 'AfyupavTov vfja et les exploits des barons allemands, que la délicatesse du poète se refuse à appeler Bxpcoveç. Il est étrange aussi de voir Apollon et Jupiter se disputer l'âme de Moncenigo mort de la fièvre. Le Dieu du jour voudrait se l'adjoindre pour verser plus de lumière sur le monde; le roi de l'Olympe veut au contraire avoir avec lui sur son siège cette âme pleine de prudence afin de se fortifier dans ses plans contre les Turcs qu'il s'indigne de voir régner sur sa patrie (').

L'historien de la Grèce sous la domination des Turcs peut tirer des poèmes et des chroniques dont nous venons de donner l'analyse, des renseignements pleins d'intérêt pour la condition intérieure de sa patrie ; celui de la langue y trouve également des indications qui ne (') P. ne.

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sont pas sans valeur. Il y voit comment de degré en degré la langue s'abaisse jusqu'au patois gréco-vénitien, sans que pourtant la tradition des études antiques se perde tout-à-fait, même dans les îles ioniennes.

On sait que le XVe et le XVIe siècles ont été les périodes les plus tristes de la Grèce moderne. C'est dans ce temps que l'ignorance a été la plus complète, et que la langue a subi son plus grand déchet. Toutefois, ces deux siècles n'ont pas vu naître le grec moderne : il est beaucoup plus ancien et ne s'est pas formé tout d'un coup. La langue antique avait, comme le latin, son idiome vulgaire et pour ainsi dire rustique. Non-seulement il y avait différence de dialectes dans les diverses parties de la Grèce, mais il y avait des libertés de construction d'où devaient sortir nécessairement toutes les modifications delà langue vulgaire. Ainsi, d'après Plutarque, Vie d'Homère, on mettait souvent dans le dialecte attique le nominatif à la place de l'acusatif et du vocatif; le génitif et le datif s'employaient indistinctement l'un pour l'autre. Les Eoliens mettaient, au pluriel, le datif à la place de l'accusatif. Des pléonasmes de l'éolien, des ellipses du dorien, des contractions de l'article devaient sortir à la longue le grec moderne. Ce grec vulgaire xoivq àTiXr, otaXexToç vivait timide et caché sous la langue savante. Les révolutions diverses qui troublèrent la Grèce depuis la conquête des Romains ne firent que le protéger et l'enhardir chaque jour davantage, jusqu'à ceque l'ignorance publique et les malheurs langage nouveau que les historiens de la langue ont appelé (juîjoSap&xpoç. L'italien Philelphe, qui vécut longtemps à Constantinople, disait trente ans avant la prise de cette ville par les Turcs : « La langue vulgaire a été corrompue par le peuple et par la multitude de marchands et d'étrangers qui arrivent tous les jours à Constantinople et qui commercent avec les habitants. C'est des disciples de cette misérable école que les Latins ont reçu des traductions plates et obscures de Platon et d'Aristote, mais nous ne nous attachons qu'aux Grecs, qui méritent d'être imités, parce qu'ils ont' échappé à la contagion. On retrouve dans leurs conversations familières la langue d'Aristophane et d'Euripide, des philosophes et des historiens d'Athènes; le style de leurs écrits est encore plus pur et plus correct. Ceux qui sont attachés à la cour par leurs places et leur naissance conservent toute l'élégance et la pureté de la langue; on retrouve toutes les grâces et la naïveté du langage chez les nobles matrones qui n'ont aucune communication avec les étrangers, ni même avec leurs concitoyens. »

On trouve dans Martin Crusius un détail transmis par Schitteberg et qui se rapporte à la même époque. Cet écrivain, qui avait parcouru les différents royaumes de l'Orient depuis l'an 1394 jusqu'en 1127 et avait séjourné à Constantinople, dit : « Toutes les fois qu'un laïc rencontre un prêtre dans les rues de cette ville, il se découvre, s'incline et lui dit : âuXcyîi uiva ôéaroTa, alors le prêtre lui met la main sur la tète et dit à son tour b 0eô<; iukû-ydzu) aévav. » On voit ici, ajoute d'Ansse de Villoison, des expressions d'un grec corrompu ; il y faut comprendre celle de b 0eô; pour Sds, car les Grecs modernes mettent toujours l'article emphatique devant le nom de la divinité.

Si le grec littéral avait tant de peine à se dé

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fendre dans Constantinople même, que devait-ce être à Athènes, occupée par les Français, en Morée, à Chypre, à Rhodes, à Zante, dans la Crète, ces stations obligées des peuples francs qui se ruèrent, suivant l'expression d'Anne Comnène, sur l'empire d'Orient?

Nous avons, du XIIIe et du XIV siècles, des documents écrits dans cette langue moderne; ce n'est plus à cette époque un idiome qui se forme, c'est un ensemble dont le dessin est tracé et la forme arrêtée. La chute de Constantinople en renversant les écoles, en dissipant les gens instruits, acheva de faire dominer partout le nouveau jargon. L'heure était venue, que le plus savant des grecs au XIP siècle, Jean Tzetzèz avait prédite : «0 reine des cités ! ô Constantinople, disait-il, je gémis amèrement sur ton sort cruel, je le déplore d'avance! je crains, oui, je tremble que tu ne sois un jour livrée à des barbares qui s'empareront de tes murs; que tu ne deviennes barbare comme eux, et que tu ne sois plus qu'un repaire d'ànes et d'animaux immondes.»

nôXtç âvamra Tûv TraXtaurrov,
O'tXTpcôç (TE ûiuaà xai BtTrXâ xaTasTÉvto.
AéSoixa vip, oéSotxa [115 Tchx; êapêxpoi;
Ao^îj; aXwTT], xai ytrfpr^ 6acp€ip<x,
"Ovo; vetxr.Orj sot Se xai y.oïpoç TÔts.

Il n'eût certainement pas effacé ces vers s'il eût pu lire la lettre de Mahomet II aux grecs du Péloponèse

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