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nous, nous sommes ses ailes, et comme l'oiseau ne peut rien sans ses ailes, aussi le roi seul ne peut rien sans nous, et nous, nous ne pouvons rien sans lui; notre roi nous accusera et le bruit ne fera que prendre de la consistance. Il nous semble que nous serions mieux entendus si nous étouffions ce propos. Vraiment, le roi nous a montré la lettre qui lui a été écrite par sire Jean Visconti en France, mais nous pouvons dire tous que Jean Visconti est un menteur, faisons lui perdre la liberté de sa condition, et laissons-le à la pitié du roi, comme un homme qui a calomnié la reine, à cause de quelque brouillerie qui est survenue entre eux au temps passé. S'il se sauve, la gloire en sera à Dieu, si non qu'il aille au bien (qu'il meure)! il vaut mieux qu'un chevalier périsse plutôt que nous-mêmes soyons démontrés parjures, parce que nous n'avons pas surveillé la reine, et si nous l'avons surveillée, nous aurions dû, aussitôt que nous entendîmes les bruits indignes qui couraient sur elle, venger notre maître sur son ennemi, et sur celui qui avait porté atteinte à son honneur. De cette manière, si l'on vient à apprendre ce qui s'est passé, on ne croira pas à ces méchants bruits, tous diront que le chevalier a menti, et qu'il a subi une mort injuste! et avec cela les propos se dissiperont, et tout le monde croira ce que nous aurons dit. »

Aussitôt ils appelèrent le roi, et ils lui dirent: « Seigneur, vous nous avez fait connaître vos griefs, vous nous avez montré la lettre que vous avez reçue, nous avons longuementconféré entre nous, nous avons tourné la question de côté et d'autre, pour trouver quelque justification à ce que dit le papier, enfin il nous a paru que ce que la lettre contient n'est que mensonge; celui qui l'a écrite en a menti à son âme, et tous ensemble, ainsi que chacun de nous en particulier, nous sommes prêts à prouver par notre même corps contre lui (en duel) qu'il est un menteur. S'il a agi comme il l'a fait c'est qu'il est survenu une querelle entre lui et la reine; le chevalier l'a convoitée, la reine ne l'a pas écouté: de là sa colère, et la lettre qu'il vous a écrite. Mais notre reine est honnête, sainte, noble et honorée. Et souvenez-vous que vous nous avez promis de faire ce que nous vous conseillerions. »

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C'estainsiqu'ils justifièrentle roi, en présentant lechevalier comme menteur. Le roi les remercia ; il demanda ce chevalier à son pouvoir, il leur donna en main un papier où ils écrivirent qu'il était un traître et qu'il avait calomnié la reine. Quand il eut écouté leurs raisons, qu'il en eut rapproché celles des deux dames, ses maîtresses, il les crut, et il envoya à minuit à la demeure du chevalier, et on l'appela de la part du roi. Le noble chevalier était dans son lit, aussitôt il se lève, il monte à cheval pour aller à la cour du roi. Dehors se tenaient des Turcopoules, des Arméniens, une foule de gens armés, ils le prirent sur le champ et le conduisirent à Kérinia, et on le jetta dans la fosse de Scoutella. Il y resta quelque temps; sur ces entrefaites, vint un seigneur de l'Occident qui allait à Jérusalem pour faire ses dévotions; les parents de sire Jean Visconti le prièrent de le demander au roi, comme il est de coutume aux seigneurs. Celui-ci pria le roi de le retirer de la prison, et le roi promit de le retirer. Quand le comte étranger fut parti, le roi ordonna de retirer le chevalier de la prison de Kérinia; il l'envoya à Lioritas; on le jeta dans la fosse, il y resta sans manger et il y mourut. Le chevalier qui fut si mal traité, comme je viens de le dire, était un très-brave homme, et dans les

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POEME EN GREC MODERNE, DU XVIe SIECLE.

Quand on a voulu étudier la littérature des Grecs depuis la chute de Constantinople, on s'est longtemps contenté de l'histoire de quelques savants exilés. Ils avaient porté en Italie, en France, en Angleterre la science proscrite et bannie par les Turcs, on ne pouvait pas oublier leurs noms. L'occident n'a point été ingrat à leur égard. Depuis le xvie siècle on a largement rendu hommage aux érudits qui nous ont initiés à la connaissance de leur langue. C'était justice. Hermonyme de Sparte, Chrysoloras, Musurus, Lascaris, Chalcondyle ont bien droit à notre gratitude pour nous avoir ouvert les trésors de la science grecque. Mais en fuyant ils n'avaient pas emporté toute la Grèce avec eux. Il restait encore dans ce pauvre pays destiné à gémir si longtemps dans l'ignorance et la servitude, une part, bien faible hélas, toutefois vivante, de l'antique génie des Hellènes.

Tandis que l'Europe savante se refaisait aux sources de l'hellénisme de Platon etd'Homère, les Grecs asservis consolaient leur triste condition par une littérature avilie comme eux. Athènes n'était plus qu'une bourgade sans nom, la plus pauvre et la moins instruite de tout le nouvel empire des Turcs. Pourtant, sur la terre ferme, dans les îles, on essayait encore de balbutier en vers quelques tristes poèmes, fruits du malheur. Tous les Grecs n'avaient pas fui. Beaucoup, les moins dignes sans doute d'attirer nos regards, avaient continué de vivre sur le sol de la patrie. Ils persistaient dans les traditions de la foi chrétienne, et ne connaissaient plus de la langue de leurs aïeux que les chants de l'Église. Partout ailleurs qu'à l'église, ils parlaient un idiome qui, pour remonter aux temps les plus anciens de la Grèce, n'en était pas moins défiguré par toutes sortes de difformités et d'incorrections. Ce Romaïque tant méprisé, conservait cependant l'étincelle de l'esprit grec. Il devait être l'instrument de la régénération de tout un peuple: il était le sceau de son origine, et la promesse de ses destinées dans l'avenir.

Sous cette déplorable livrée qui cacha longtemps la langue de Sophocle, il y avait tout un monde. Faut-il s'étonner qu'il ait été méconnu du xvi° siècle jusqu'à l'époque du réveil de la Grèce? C'était le pays de l'ignorance, du trouble et de la confusion. La langue est gâtée, oblitérée; plus d'enseignement dans les écoles; chaque jour elle tombe plus bas, et n'offre plus que des ruines défigurées. Néanmoins dans ces débris il germe quelque chose de nouveau. C'est la loi de l'esprit humain. Un peuple, quelque mutilé qu'il soit, ne peut se passer de poésie. Au contraire, plus sa misère est grande et profonde, plus il a besoin des consolations et des illusions du poète; surtout si ce peuple a gardé le caractère d'une sorte de prédestination divine. Seulement il fait sa poésie à son image. Elle est ce qu'est sa langue: humble, abaissée. Telle fut la poésie romaïque.

Ceux qui savent trouver des charmes aux recommencements de l'esprit humain, jugeront que cette poésie n'est pas dépourvue d'une grâce enfantine et naïve. On le vit bien quand Fauriel vint en faire la manifestation à l'Europe surprise et charmée. C'était la spontanéité et la fraîcheur de l'enfance, là où nos yeux n'avaient vu que les rides flétries de la vieillesse. Le

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