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Les différences du récit de Gautier d'Arras n'empêcheront personne d'y reconnaître la même inspiration que celle du conte grec; c'est la même donnée transformée au gré du conteur français. S'il est vrai que, dans une partie de son roman, le trouvère emprunte les faits qu'il raconteaux annales de l'Empire; si, pour les aventures et les fautes d'Atanaïs, l'épouse de l'empereur, Gautier a mis à contribution une histoire rédigée sous Héraclius et connue sous le nom de Chronicon Paschale, il est permis de dire que l'enfance d'Eracles semble se rapporter si parfaitement à notre conte dePtocholéon, qu'il ne seraitpas invraisemblable de faire dériver du grec la narration du trouvère.

En tout cas, j'ai la satisfaction, quand je n'aurais pas trouvé la source originale de ces inventions, d'indiquer aux lecteurs curieux de ces recherches un document beaucoup plus précis que ceux de MM. Massmann et Paulin Paris. Voici ce que dit ce dernier critique: « Restent les dons surnaturels accordés à Eracles. >M. Massmann rattache la connaissance des pierres miraculeuses aux récits qui avaient cours sur les propriétés singulières de l'aimant. Pour nous, c'est dans un livre de la haute antiquité indienne que nous trouvons des ressemblances frappantes avec les dons d'Eracles, et sans pouvoir indiquer en aucune façon par quelle voie les produits de l'imagination indienne auraient, pour ceci du moins, cheminé jusque dans l'Occident, nous devons signaler le fait. Il y a dans la poésie sanscrite un récit qui a joui et qui jouit encore d'une grande faveur, c'est celui des aventures de Nala et Danayanti. Là le héros, comme Eracles, possède des dons surnaturels: quand il se présente déguisé pour être cocher du roi Rituparna, il dit de lui-même qu'il est incomparable dans la connaissance des chevaux, qu'il est de bon conseil dans les affaires épineuses et dans les choses scientifiques, et qu'il entend l'art de préparer les aliments. Rituparna veut faire en char une course très-longue en une seule journée; il demande au prétendu cocher de parcourir le trajet dans le temps exigé, celui-ci choisit des chevaux de pauvre apparence, comme Eracles choisit le poulain; le roi s'irrite d'un tel choix, comme l'empereur, mais dans les deux cas le succès justifie la sagacité du conseiller. Il ne nous est pas possible, nous le répétons, de trouver aucune trace, aucune mention dans l'Europe au moyen âge, du poëme sanscrit de Nala; toutefois, n'est-on pas en droit de penser que de telles imaginations, qui sont si anciennes sur les bords du Gange, ont été, d'une façon ou d'une autre, le type d'imaginations semblables, comparativement si récentes en Occident? »

Qu'il y ait un souvenir du cocher Rituparna dans le poëme de Gautier d'Arras, cela paraît bien manifeste; il ne l'est pas moins que le début du trouvère se rapporte d'une manière plus directe encore à la narration de l'auteur grec anonyme qui nous occupe. Dans l'usage que le vieillard Ptocholéon fait de sa sagesse, il se trouve aussi comme la transmission affaiblie d'une même tradition. Je ne prétends pas que Gautier d'Arras ait connu le poète grec, mais n'est-il pas surprenant que ce soit dans un poëme d'aventures ayant pour héros un prince grec dont le nom est purement grec, Eracles, que nous trouvions cette ressemblance?

On m'accordera, j'espère, que cette circonstance peut justifier l'assertion de M. Massmann qui fait aller Gautier d'Arras en Orient, à la suite de Louis VII, et l'on verra dans les rapprochements que j'ai faits un moyen d'expliquer comment tant de traditions et de fables venues de l'Inde, rendues populaires en grec, par des imitations et des traductions plus ou moins libres, ont pu passer dans notre pays et y prendre une forme nouvelle sous la main de nos trouvères (').

(') Voir pour le texte la Collection de monuments pour servir à l'histoire de la langue néo-hellénique, n* 19, par M. Emile Legrand.

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Le Père Petau, de la Compagnie de Jésus, a donné, au tome second des Œuvres de saint Épiphane, évêque de Constance, en Chypre, un petit traité en prose sur la nature de quelques animaux sauvages et de quelques oiseaux. Cette composition s'annonce sous ce titre: Eiç 'tôv çwioXoyov zepl tfjç ixâawj yévcu; ^o-eco; Tojv Qr(pîu>v Te xai. •KETjEtvoiiv. Ce qui s'explique ainsi: le pieux évêque rapporte un passage d'histoire naturelle emprunté à un auteur inconnu, qu'il appelle 6 <K»<TioÀsyoç; il y joint ensuite une interprétation, épfxY]v£i'a, qui donne un sens moral aux notions transmises par le naturaliste. Occupé du salut des âmes, le commentateur du Physiologus applique aux vérités de l'Écriture Sainte, à ses dogmes, à ses préceptes, aux institutions du christianisme, les observations faites sur la nature des animaux et des oiseaux par l'auteur qu'il a sauvé de l'oubli.

Le cardinal Guillaume Sirlet fît, le premier, une traduction latine de ce livre d'Epiphane. Ponce de Léon, à son tour, offrit à Sixte-Quint l'hommage d'une traduction de cette œuvre, en l'accompagnant d'une préface et d'un commentaire que le Père Petau a transcrits dans seizième siècle, Ponce de Léon dit qu'il veut imiter ces gouverneurs d'une maison des champs, rusticos quosdam villicos, qui, par l'envoi d'une fleur ou d'une autre offrande de ce genre, témoignent à leur maître un dévouement affectueux que leur peu de fortune met à l'étroit et réduit à de minces cadeaux: Quiflosculo quopiam, aut alio simili symbolo dominis misso, animi sui devotionem, ingentem quidem illam et promptissimam, sed ab iniqua et paupere fortuna oppressant, testificari soient. Il ne laisse pas néanmoins d'attacher quelque prix à son envoi. L'ouvrage d'Épiphane lui paraît devoir plaire au saint Pontife par les allégories pieuses qu'il contient, et qui peuvent être fort utiles aux prédicateurs pour instruire les peuples: Addo Pater beatissime, non omnino foreSanctitati tuœ argumentigenus injucundum, cumpiasquasdatn allegorias continent, quœ erudiendo pro concionibus populo apprime soient esse utiles (1587).

Dans son avertissement au lecteur, laissant là le style fleuri de la dédicace, Ponce de Léon établit l'authenticité de ce Bestiaire de saint Epiphane. Il en fonde les preuves sur la conformité du style de cet ouvrage avec tous ceux d'Épiphane que personne ne lui a jamais contestés; il fait ohserver que l'on retrouve dans un discours intitulé 'Ayxupo^oç, et dans le traité contre les Hérésies, deux passages, l'un sur le Phénix, l'autre sur le Serpent, rapportés absolument dans les mêmes termes, et contenant sur le Phénix des détails qu'on ne rencontre chez aucun autre de ces auteurs qu'on appelle du nom de Physiologus. Du reste, ajoutet-il, aucun de ceux, jusqu'à ce jour, qui ont composé les indices des bibliothèques n'ont hésité à attribuer à saint Epiphane le Physiologus, non plus qu'un traité sur les pierres. Le dernier éditeur de cette composition, ajoute-t-il, écritces mots: Etegoaliumetiam ejusdem Epiphanii non editum hactenus Physiologi titulo librummanuscriptum habeo, in quoex professo duc tas ab animalium num. 39 naturis similitudines explicat, quem alio tempore, si divina faverint, edam.

Ponce de Léon se plaint beaucoup du texte sur lequel il eut à travailler. Le temps l'avait défiguré de bien des manières. Outre quele style de saint Épipbane manquait d'élégance et même de correction, car c'était un Hébreu qui s'était mis tard aux lettres grecques et n'avait jamais beaucoup estimé l'élégance de la parole, les copistes qui avaient, d'âge en âge, transcrit son œuvre y avaient fait entrer nombre d'expressions empruntées à la langue vulgaire. Des trente-neuf animaux décrits par Épiphane, il n'en avait pu retrouver que trente-six, encore avait-il dû laisser de côté onze articles tellement gâtés par l'incorrection qu'il lui avait été impossible de les comprendre. Il déclare même que, dans le texte qu'il aédité, il a fait beaucoup de suppressions, beaucoup de changements, qu'on peut accepter cependant en toute confiance, parce qu'il a consulté pour ce travail trois exemplaires de l'ouvrage de saint Épiphane.

Tel est le Physioloyus que nous a transmis le Père Petau.

C'est donc, comme on le voit, une œuvre très-incomplète. Il esta regretter que Ponce de Léon n'ait pas été aportéede consulter un seul manuscrit du Physiologus. Lambecius, dans son Catalogue de la bibliothèque impériale, en signale un à Vienne. MM. Moustoxydis et Démétrius Schinas en indiquent un autre, dans la livraison du mois de mai 1816 d'un recueil destiné à rassembler des pièces inédites d'auteurs grecs, soit en prose soitenvers.« Notre manuscrit disent les éditeurs, appartenait autrefois à la bibliothèque des Nani, patriciens de Venise, et aujourd'hui il est allé augmenter le trésor de la bibliothèque de Saint-Marc. C'est un

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