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quelque goût parmi eux, ne cessèrent d'admirer et de cultiver la langue des Grecs ('). »

Il est impossible de n'être pas surpris de la facilité et du goût que les Romains mirent à parler le grec. Depuis le vieux Caton, qui faisait semblant de le dédaigner et qui l'apprenaitde fort bonneheure, jusqu'à MarcAurèle, iln'y eutpasdans Rome un citoyen de mérite, un prince de quelque distinction d'esprit qui ne sût parfaitement la langue de Platon.

Depuis que Livius Andronicus et Ennius l'y avaient enseignée, elle ne cessa de compter dans l'aristocratie des élèves studieux et pleins de talent. A chaque instant, dans son Brutus, Cicéron désigne parmi les orateurs de la génération qui l'ont précédé, des hommes qui se sont exercés à entendre le grec. Ils ne se contentaient pas de le parler, ce qui pouvait supposer chez eux plus de bon ton que de science; ils l'écrivaient.

Il nous apprend que le fils de Scipion l'Africain, le père adoptif de Scipion Emilien, avait composé en grec une histoire d'un style fort agréable (2). Albinus, collègue de Lucullus dans le Consulat, en avait fait autant: « nam A. Albinus is qui Graece scripsit historiam... (3) » Dans ce genre d'études, Sulpicius Gallus primait tous ceux qui s'y livraient en même temps que lui: « Sulpicius Gallus qui maxime omnium nobilium Graecis litteris studuit. »

Tiberius Sempronius Gracchus, le père des Gracques, put prononcer, à Rhodes, une harangue grecque devant les Rhodiens. Son exempledut contribuer, autant q ue les jeune, Tibérius reçut les leçons de Diophane de Mitylène, qui passait pour le plus éloquent de tous (').

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A Rhodes aussi, Cicéron lui-même renouvela le spectacle d'un Romain s*exprimant avec éloquence dans la langue des Grecs. Son maître, Molon, en versa des larmes de regret. Il voyait, disait-il, passer aux vainqueurs de son pays, le seul avantage qui restât aux vaincus, le privilège du talent et du bien dire. Ranimait ses contemporains à l'imiter sur ce point; la Grèce s'affaiblit, disait-il, j'exhorte tous ceux qui le peuvent à lui arracher sa gloire littéraire pour l'apporter dans notre ville : « Quamobrem hortor omnes qui facere id possunt, ut hujus quoquegeneris laudem jam languenti Graeciae eripiant et perferant in hanc urbem (2). »

Sylla montrait un goût très-vif pour la littérature grecque, il en facilita le développement quand il transporta dans Rome, la bibliothèque d'Apellicon de Téos. Lucullus était assez instruit pour écrire en grec l'histoire de la guerre des Marses (3). Jules César, Asinius Pollion, Auguste, firent une large place aux écrits des Grecs dans les bibliothèques qu'ils formèrent à Rome. Tibère, Vespasien, Domitien, Trajan firent de même, et Rome devint bientôt une cité rivale d'Alexandrie (4).

Hors de Rome, le grec jouissait de la même faveur. C'est dans cette langue que Juba, roi de Mauritanie, de citations empruntées aux livres de la Grèce, ce fut en grec qu'il prit congé de la vie et du public devant qui il avait joué son rôle:

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Sôre xpôrov xal irivreç SasTç ixrroc y.otpSç xwmfcaTe.

Quelques-unes de ses lettres, rapportées par Suétone, offrent à peu près autant de phrases grecques que de phrases latines ('). Le même biographe atteste avec quelle ardeur il avait fait des études grecques, et quelle supériorité il y avait acquise. Apollodore avait été son maître. Il ne s'était pas contenté de ses leçons; il avait vécu dans l'intimité avec des philosophes venus de la Grèce. Pourtant, il n'avait jamais pu parvenir à parler couramment leur langue ; il n'avait jamais pu prendre sur lui de rien écrire en grec. Il était un lecteur assidu des auteurs grecs, il y cherchait des préceptes, des exemples, dont il se servait dans ses rapports avec ses familiers, avec les chefs des armées, les gouverneurs des provinces. Il avait toujours quelque mot grec à la bouche; parfois, il en composait pour égayer ses conversations. Il appelait 'AirpayoTOXiv une île voisine de Caprée, désignant ainsi la vie de loisir et de paresse qu'il y menait avec ses amis. L'un d'eux, Masgabas, recevait le titre de x^ttrojç ou fondateur. Ce Masgabas étant mort, Auguste, un soir, vit de sa salle à manger son tombeau éclairé de mille lumières qu'une grande foule y portait, et sur le champ il improvisa ce vers:

Kti'ittoo Si TÔja6ov tlaopS) TOjpoDurvov.

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les ait faits, dit Thrasylle, ils sont excellents. » Et Auguste d'éclater de rire. Ces distractions valaient mieux que celles de Tibère (').

Celui-ci eût été très-capable de parler grec, il ne le voulut jamais. « Sermone Grœco, quamquam alioqui promptus et facilis non tamen usquequaque ususest. » Il y mettait une sorte de pruderie. Ayant besoin au Sénat du mot monopolium, il s'excusa d'employer un mot étranger. Il fit effacer d'un décret des sénateurs le mot £fi6Xï][xa, qui s'y trouvait, et le remplaça par un mot latin. Il aimait mieux qu'on eût recours à quelque périphrase plutôt que d'introduire un terme étranger à la langue du pays. Un soldat devait déposer dans une cause; on l'avait interrogé en grec, il lui défendit de répondre autrement qu'en latin. Il faut s'y résigner: Tibère n'aimait pas cette langue. On voit pourtant, à ses scrupules, combien elle gagnait autour de lui, puisqu'elle envahissait déjà les actes publics.

En revanche, Caligula écrivit des comédies en grec (*). Il encourageait les concours où l'on proposait des ouvrages écrits dans les deux langues latine et grecque. Il savait à propos trancher un débat entre ses amis par ces mots: et; xoîpavoç îzxb>, elç ^aaiXe-Jç.

Faut-il voir une preuve de son hellénisme dans la fantaisie qui lui faisait apporter à Rome les chefsd'œuvre de la statuaire grecque pour remplacer par sa propre tête, celle des Dieux et des héros, celle même de Jupiter Olympien? (3) Homère pourtant courut avec lui le danger de se voir abolir. Il réclamait pour luimême la liberté que s'était donnée Platon de le hannir

Claude, cet érudit étrange, mélange de savoir et de niaiserie, avait un grand faible pour le grec; il se faisait gloire de cet amour, il disait que cette langue était supérieure à la langue latine. Elle était la sienne, c'était du moins ce qu'il faisait entendre en félicitant un étranger qui avait parlé devant lui en grec et en latin: « Cum utroque sermone nostro sis peritus.» L'Achaïe lui était particulièrement chère; il la recommandait à la bienveillance des Sénateurs. Souvent, quand il venait quelque ambassade de ce pays, il répondait fort au long aux envoyés. C'était en grec qu'il donnait le mot d'ordre au tribun de garde, quand il avait à se défaire ou d'un ennemi, ou d'un conspirateur:

Enfin il écrivit en grec deux histoires, vingt livres sur les Antiquités Tyrrhéniennes Tu;3^qvixciv, huit sur celles de Carthage Kapj(ï)§ovixûv. Il voulut que chaque année, à jour fixe, au musée d'Alexandrie, on fit la lecture de ces deux ouvrages; il se considérait lui-même comme un antique, comme un modèle.

On en est bien fâché pour les lettres grecques, mais elles ne firent rien sur le caractère monstrueux de Néron. Elles ne servirent qu'à donner à ses passions et à ses folies un air de baladinage et de dilettantisme qui les rend plus odieuses. On le voit « de cet air mélodramatique qui n'appartenait qu'à lui ('), » se dire tourmenté par les furies, jouer avec ses remords et citer des vers grecs sur les parricides. Il avait un goût prononcé pour Oreste, pour Œdipe, pour Hercule en délire; il aimait à représenter ces personnages sur la scène. On remarqua qu'une des dernières pièces qu'il ait chantées en public était Œdipe exilé, et que la mémoire lui fit défaut à ce vers:

OaveTv [xi àvâ>Yei 9vyya}t.ot, [x^-rrjp, Tzarrtf. (') Renan. VAntéchrist, p. 127.

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