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d'exister comme royaume indépendant et devient une province du Sultan des Turcs (o). Il n'est donc pas étonnant de voir figurer des Bulgares et des Tartares dans le palais des empereurs. Dès l'an 876, on remarque à Constantinople la présence de jeunes Bulgares qui viennent s'instruire dans les écoles, lorsqu'à la suite du christianisme le goût des lettres eut pénétré dans la Bulgarie. Parmi eux se fit distinguer le jeune Siméon, de la famille royale, neveu du prince Wladimir, qui fut élevé dans le palais impérial et qu'on surnomma Demi-Grec, à cause de sa profonde connaissance des auteurs classiques de la Grèce ancienne. Il n'est pas inutile de remarquer avec Luitprand (o) qu'il n'en resta pas moins un ennemi acharné de l'Empire. Cela suffit pour faire comprendre la nature des relations qui existaient entre les Grecs et leurs redoutables voisins; la scène que je rappelle répond à cette idée et la confirme. On ne saurait, je pense, se refuser à voir une scène d'une grande vérité historique dans le changement si prompt qui réduit Ptocholéon à l'extrême misère. Ce sont les courses des Arabes qui lui enlèvent en un jour les biens qu'il possédait. Ses chameaux, ses brebis, ses chevaux et ses chèvres, tout lui est ravi. Les pâtres sont emmenés, beaucoup sont égorgés; c'est une tempête furieuse qui passe et ne laisse rien debout. Il y a là un souvenir très-vif des malheurs auxquels furent longtemps soumis les peuples de cet empire si cruellement exposé aux insultes de tous les barbares. S'il fallait accorder quelque mérite d'exactitude chronologique à une composition de ce genre, ce serait vers le

(l) La Bulgarie ancienne et moderne, par A.-P. Vréto, Saint-Pétersbourg, 1856.

(2) L. III, c. VIII, et l. I. c. II. « Simeonem semi-graecum esse aiebant eo quod a pueritia Byzantii Demosthenis rhetoricam et Aristotelis syllogismos didicerat... christianus sed vicinis Graecis valde inimicus. »

commencement du septième siècle qu'auraient vécu les acteurs de ce conte, au temps où les Arabes (622-632) dévastaient la Syrie, l'Egypte, l'Afrique et l'île de Chypre. Cette époque serait difficile à concilier avec le temps où vivait Pierre de Courtenay, mais nous savons que par ce mot, les Arabes, les Grecs entendaient toute la race des mécréants, Sarrasins et Turcs. Il serait d'ailleurs aussi imprudent de faire fond sur ces détails pour établir une date, que de chercher une chronologie certaine dans la plupart de nos chansons de geste. Ce n'est point au hasard pourtant que beaucoup de choses sont avancées dans cette composition. On y trouve au moins une image fidèle des mœurs des princes de l'Orient, dans le goût passionné que le poète prête à notre empereur pour les pierres précieuses. Tavernier, qui faisait, au dix-septième siècle, le commerce des pierreries dans la Perse, nous dit que ce goût si ancien était encore fort répandu dans l'Orient. Nous apprenons de lui que, dans ces contrées, les belles pierres étaient mieux payées que partout ailleurs ; que non-seulement on y retenait celles du pays, mais qu'on y attirait celles du Nouveau-Monde. Ne nous étonnons donc pas d'entendre parler de bijoutiers, d'orfèvres, de joailliers, de voir parmi les officiers du roi un grand x26xtop (o), c'est-à-dire un graveur de pierres. Dans un fragment traduit par Cardone, au tome second de ses Mélanges de littérature orientale, on lit ce qui suit : « Rustem, plongé dans la mollesse, abandonnait à ses vizirs les soins pénibles du gouvernement dont il se sentait incapable. Les objets

(l) Ce mot est tout italien, cavatore; il vient du verbe cavare, creuser, graver, tailler. Quant il vit la cavée roche Où il peust repos avoir. Le Roman de Renart, v. 353.

du luxe remplissaient son cœur; il aimait mieux un joaillier qui lui fournissait des bijoux bien choisis qu'un général qui lui gagnait des batailles. L'emploi le plus important de la cour était celui de joaillier. » Si le marchand de pierreries vient de la Syrie et non d'ailleurs, c'est une chose à considérer, et ce détail est précieux à recueillir. Téifaschi, un auteur arabe du treizième siècle, qui a écrit sur les pierres, nous apprend qu'on tirait l'émeraude des contrées situées entre l'Egypte et la mer Rouge : nous pourrions donc avancer sans être trop téméraire que le sage vieillard eut à se prononcer sur la valeur d'une émeraude. Toutefois il n'y a pas d'auteur qui nous dise comment un ver peut vivre enfermé dans un diamant, et par quelle vertu merveilleuse la chaleur du jour d'été le fait éclore et sortir de cette espèce de chrysalide où il sommeille. Quant au nom du vieillard, Ptocholéon, il est assez conforme à l'usage byzantin, et je n'ai qu'à citer pour preuve le nom de Ptochoprodromos. C'est ainsi que l'histoire de Byzance nous montre au dixième siècle Siméon, l'empereur des Bulgares, allant mettre le siége devant Andrinople défendue par le patricien Léon, surnommé Moroléon, c'est-à-dire Léon le fou, à cause de sa grande ardeur dans le combat. Ptocholéon signifie donc Léon le pauvre, et le récit lui-même justifie suffisamment ce surnom (o). Resterait à savoir ce que peut signifier le mot de

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comme un sobriquet, qui désignerait le héros ou l'auteur de ce conte, l'homme au visage noirci et rasé. L'intérêt que peut inspirer ce petit récit serait épuisé, si nous ne retrouvions dans un poëme d'aventures écrit en français, vers ll53, par Gautier d'Arras, un souvenir incontestable de l'aventure de Ptocholéon. Le roman français porte le nom d'Eracles.On reconnaît sans peine, dans l'empereur Eracles, l'empereur Héraclius : il est en effet le principal héros de ce poème. C'est une histoire des guerres heureuses que cet empereur entreprit contre Cosroès. Seulement, comme Charlemagne dans nos chansons de geste, Héraclius n'est plus reconnaissable. La légende a étouffé l'histoire, le miracle est partout, et Dieu intervient dans toutes les actions du conquérant. Le poëme de Gautier d'Arras a été traduit en Allemagne peu de temps après que l'auteur l'eut achevé en France. Un savant allemand, M. Massmann, en a publié une édition en 1842. Il suppose que Gautier prit part à la croisade de Louis VII, et visita l'Orient. M. Paulin Paris trouve extrêmement faibles les arguments présentés par M. Massmann en faveur de cette opinion (o). La ressemblance que je vais faire voir entre le conte et le roman ne pourait-elle pas fortifier l'argumentation de l'éditeur allemand ? Voici l'analyse des passages d'Eracles, qu'il nous importe de connaître : « Il y avait à Rome un sénateur nommé Miriados et sa femme Casine, qui ne pouvaient avoir d'enfants. C'étaient des personnes justes et pieuses, que le ciel voulait favoriser d'un miracle. Un ange annonce en songe à Casine ce que Dieu lui commande pour obtenir un fils. Tout est fait comme il avait été dit. Au jour du baptême de ce fils, nouveau miracle:

(!) Histoire littéraire de France, t. XXIl, p. 791-867.

l'ange apporte une lettre, que la mère ne doit ouvrir que quand l'enfant saura lire. Eracles, mis à l'école, apprend en un an plus que les autres en quatre. Alors sa mère lui remet la lettre céleste, il y voit que Dieu lui accorde trois dons : la connaissance des pierres précieuses, celle des chevaux et celle des femmes.

« Miriados vient à mourir avant que son fils ait atteint dix ans. La veuve ne demeure préoccupée que d'un seul soin, le salut de l'âme de son mari; elle est riche, elle tient

Les castiaux, les villes et les ricetés,
Les manoirs et les fermetés,

mais elle est disposée à tout abandonner pour que Dieu mette l'âme de « son seigneur » en paradis, et elle propose à son fils de se dépouiller complétement. Eracles accepte sans hésiter, remerciant sa mère de lui avoir suggéré une si salutaire idée; la chose s'exécute : de riches qu'ils étaient, les voilà devenus aussi pauvres que les plus pauvres. Casine vit de sa quenouille; le monde les amis en oubli, personne ne les connaît plus. « Dans leur pauvreté volontaire, ils sont heureux, sauf en un seul point, c'est qu'ils n'ont plus rien à donner pour l'amour de Dieu. Cependant il reste un bien à Casine, le plus précieux de tous, son cher enfant Eracles; la coutume permettait de le vendre; elle le vendra, elle en donnera le prix aux pauvres, et se fera religieuse. « Eracles accepte avec ardeur la proposition, fixe le prix, qui sera de mille besants, et recommande à sa mère de ne pas le vendre une maille de moins; la mère prend sa ceinture, la passe autour du cou de l'enfant et le conduit au marché. Le haut prix effraye tous les acheteurs; mais enfin arrive le sénéchal de l'empereur

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