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dont il avait appris à mêler la dialectique aux discussions religieuses. Si ce récit conserve au précepteur d'Alexandre une gravité digne de sa réputation et de sa sagesse, il s'y mêle encore des traits qui sont de la légende. Cette pomme qui ranime l'âme défaillante du Stagirite, ce visage qui noircit, cette assemblée de sages, ces enseignements suprêmes, ces marques d'une vive affection, sont autant de concessions faites au génie romanesque du moyen-âge.

Ces fables sont dissipées de nos jours. Ceux qui connaissent le nom d'Aristote, savent de lui ce que l'histoire nous en apprend ; il n'yaplus déplace aujourd'hui pour la légende. Nous savons mieux apprécier le profond génie du philosophe. Si nous ignorons à peu près par quels enseignements il forma son royal élève, nous l'admirons moins pour avoir été le maître d'Alexandre que pour avoir donné par ses travaux une grande et belle idée de ce que peut l'esprit de l'homme fortifié par l'étude et soutenu par une méditation attentive des lois qui le régissent.

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Le manuscrit grec de la Bibliothèque nationale qui porte le n° 390 contient, du folio 71, recto, au folio 75, verso, un petit conte de 384 vers non rimes, qui a pour objet les Aventures d'un sage vieillard ainsi désigné riept Too yépovToç Too çpovtfxou MourÇoxoupefjtivou. En voici l'analyse:

« Jadis vivait un homme riche, illustre et honoré. Son existence était brillante; il avait beaucoup de fils, beaucoup de filles. Sa sagesse et son savoir le mettaient au-dessus de tous ses concitoyens; sa vertu le distinguait bien plus encore que la noblesse de sa naissance. Quoiqu'un peu trop grand parleur, il n'était soumis à aucun des vices qui travaillent les hommes. Ni le vol, ni la débauche, ni le jeu, n'avaient accès près de lui. A ces avantages s'en joignaient d'autres d'une moindre importance, qui ne laissaient pas cependant d'avoir leur prix, puisque le poète les signale; il portait une longue barbe blanchie par les années (').

(>) Guillaume de Tyr, Histoire des Croisades, t. I, p. 510, fait aimi le portrait de Baudouin : « Façonnés fu ci» noviaus rois de Jérusalem com haus nom ; il fu grans de cors, hiaus et clers de visage, cheveus ot blons, mais n'en ot mie moût, et fu melle de chc-nnes (canis mixto). La barbe n'ot pas espesse, mais elle fu longue jusque au piz, selon la coutume qu'il avoient lors en celé terre. »

« Qui pourrait dire l'étendue des biens du seigneur Ptocholéon? c'était son nom. Mille chameaux paissaient pour lui dans les plaines, sept cents brebis broutaient l'herbe de ses prairies, ses chèvres étaient aussi nombreuses que les étoiles; nulle langue, nulle bouche ne saurait dire, nul esprit ne saurait énumérer toutes les richesses de cet homme.

« Tant d'opulence et de bonheur devait exciter l'envie de l'ennemi du genre humain. Le Diable se plut à renverser cette puissante maison, et la pauvreté remplaça bientôt ces étonnantes richesses.

« En effet, les Arabes poussent leurs courses jusqu'au pays qu'habitait le vieillard. Les chameaux, les ânes, les brebis, les chèvres, les pâtres, les bergers sont ravis par eux. Ce qu'ils n'emportent pas, ce qu'ils ne mangent pas, ils l'égorgent.

« Voilà donc le vieillard et ses fils réduits à l'indigence, ils ne savent plus que faire. Un jour, ses fils et ses filles, ses gendres et leurs enfants, se sont rassemblés devant lui et ils lui ont dit: « Eclairez-nous de votre sagesse, faites-nou3 savoir ce qu'il faut faire: donnez-nous à manger. »

« A cette vue le vieillard se trouble, il pleure; il dit enfin: Écoutez, mes enfants, j'ai été juge dans le palais des rois, ma prudence me distinguait entre les autres, et je n'ai reçu aucune faveur du prince. Il en est des rois comme d'un foyer pendant l'hiver, grands et petits se pressent autour; les plus rapprochés en sentent le mieux la chaleur. Ainsi, l'amitié des rois tombe en rosée bienfaisante sur ceux qui les approchent de plus près. Il est vrai de dire aussi que leur colère les atteint les premiers, et se fait cruellement sentir à eux. Les princes, mes enfants, honorent les esclaves qu'ils possèdent; liez-moi donc les mains, entourez-moi de solides attaches et menez-moi vers le roi ; vendez-moi; peut-être aurez-vous cinq mille écus de ma personne. Ne craignez rien; faites ce que je vous dis.

« A cette étrange proposition, les enfants du vieillard jettent les hauts cris et répandent des larmes. Cependant ils font ce que leur père leur a prescrit : ils l'attachent solidement et le conduisent au palais du roi.

« Le prince envoie vers eux le trésorier de son palais; celui-ci marchande l'esclave et demande ce qu'il sait faire. Il possède, disent ses fils, trois connaissances précieuses: d'abord il connaît à merveille le naturel des hommes ; en second lieu, il se connaît à l'or et aux pierres précieuses, en troisième lieu aux chevaux. — Quel prix en faites-vous? j'ai besoin de le savoir pour le redire au roi.— Cinq mille écus d'or»— Le trésorier s'approche du vieillard : est-ce vrai, ce qu'ils disent de toi? Et le vieillard lui répond : Je ne demande, moi, que cent pièces d'or; donne-les moi, et prends-moi; mes enfants ne savent ce qu'ils disent, ils ne savent pas ce que je vaux. Le trésorier s'en va, il raconte au roi ce qui vient de se passer. Il revient, il achète le vieillard. On le met dans sa geôle, et l'on recommande au geôlier de lui donner un biscuit par jour, et une seule fois à boire. Le trésorier se figura que cet esclave n'était qu'un misérable paysan, fils de quelque misérable femme.

« En ce temps-là vint un marchand, Syrien d'origine; il avait une belle pierre. Les joailliers, les bijoutiers vinrent avec les princes et les changeurs, et ils dirent au roi qu'il devait acheter ce précieux joyau pour en faire l'ornement de sa couronne. Il donne donc soixante mille pièces d'or et d'argent pour prix de cette pierre.

« Il y avait déjà longtemps qu'il la tenait en sa possession quand, une nuit, il lui vint à l'idée de la montrer au vieillard; il l'envoie chercher, on le conduit devant lui. On apporte le joyau, on le montre au vieil esclave. Les Bulgares, lesTartares commencent à rire. Vois, disent-ils par dérision, vois, et dis ce que vaut cet objet. Et le vieillard leur répond : Il a bien la valeur de trois noix.

« Le roi s'emporte. — Ne vous irritez pas, dit le vieillard, votre pierre ne vaut que ça, j'ai dit la vérité. Ecoutez-moi, prince, cette pierre fameuse renferme un ver; laissez venir l'été, laissez venir les cbaudes journées, le ver aura bientôt percé la pierre. Du reste, ne vous en tenez pas à ce que je dis, faites venir votre joaillier, donnez-lui la pierre, et qu'il voie si j'ai menti.

« Le roi fait alors venir le grand joaillier. Celui-ci prend la pierre, il la scie, et il y trouve le ver dont le vieillard avait indiqué la présence; on vit qu'il rongeait la pierre. Le roi, surpris, admire la sagesse du vieillard. On le reconduit pourtant dans sa prison obscure; seulement le geôlier reçoit l'ordre de lui donner deux biscuits par jour et deux fois à boire.

« D'autres années s'écoulent. Une femme se présente à la cour. Le roi, cette fois sur ses gardes, ne se laisse pas séduire à ses appas. Le prince pense au vieil esclave, il l'envoie chercher. Examine, lui dit-il, ce qu'est cette femme et ce que j'en puis attendre. — Laissez-la, dit le vieillard, seule avec moi. — Soit, prends-la seule avec toi, comme un père le ferait pour sa fille, examine-la.

« Le vieillard prend avec lui l'étrangère. Ils sont tous les deux seul à seule dans une chambre du palais. Quittez vos vêtements, prescrit le vieillard; et la femme obéit, sans éprouver la moindre honte ni la moindre crainte. Le vieillard la tourne et la retourne, il l'examine, et s'en revient au roi.— Allons, vieillard, dis-moi ce qu'il faut que je pense. — Je vais vous satisfaire; elle ne vaut rien, elle est fille d'un musulman et de quelque méchante femme; si vous l'épousez, votre

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