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raison lui conseilla de retourner à ses livres; cent fois elle lui représenta ses rides, sa tête chauve, sa peau noire et son corps décharné, faits pour éloigner l'espérance et effaroucher l'amour. La raison parla en vain, il l'obligea de se taire. » Nous voici revenus, on le voit, au portrait qu'a tracé d'Aristote Gautier de Châtillon dans son Alexandréide latine.

Ce lai d'Aristote eut bientôt un grand succès. Il devint facilement populaire. Avec Virgile, avec Hippocrate, Aristote amusa l'imagination des auditeurs qu'assemblaient autour d'eux les trouvères et les chanteurs dans les carrefours. Les aventures de Lancelot du Lac n'étaient ni moins connues ni moins admirées. L'histoire du précepteur d'Alexandre soumis aux caprices d'une femme, c'était une nouvelle preuve à l'appui d'une doctrine hostile à ce sexe et chère à tout le moyen âge. On sait combien la malice des poètes s'est alors exercée contre les femmes. Dans la chanson de Belle Aye d'Avignon, le héros Bérengiers ne les épargne pas.

Par famé vint en terre li premerains pechiers,
Dont encor est li siècles penés et traveilliésC).

Dans la Geste tfAuberi, nous retrouvons les mêmes idées, et cette fois plus directement en rapport avec notre sujet:

Par famés sont maint preudome abatu.
Rois Constantins,, qui tantestoit cremu,
En fu honis, ce avons-nous seu.

Le nom du philosophe grec ajouté à celui de Constantin, à celui de Samson, rendait plus évident cet axiome de morale: Par famés sont maintprudhome àbatu. De là naissait aussitôt le conseil d'éviter leurs attraits afin de ne pas perdre son âme.

C'est à ce titre, je pense, que l'on pouvait offrir à l'attention des chrétiens l'histoire fabuleuse d'Aristote. C'est à ce titre aussi que les bâtisseurs d'églises ne dédaignaient pas de sculpter cette aventure sur les chapiteaux des temples qu'ils élevaient. On peut la voir encore aujourd'hui sur l'un des premiers piliers de gauche dans l'église Saint-Pierre de Caen. Elle n'y figure pas seule, elle est accompagnée de celle deVirgile (ou d'Hippocrate, car on lui prête le même sort), suspendu dans un panier à l'étage d'une tour d'où l'on voit sortir deux têtes de femmes. Le même sculpteur y a joint l'image de Lancelot du Lac traversant les eaux sur la lame de son épée. Cette église bâtie vers la fin du quinzième siècle, atteste la longue popularité de ces vieux fabliaux. Moins connus aujourd'hui, ils n'ont plus de sens pour le vulgaire.

Il manquerait quelque chose à la légende d'Aristote si l'imagination des conteurs ne se fût également exercée sur sa mort. Déjà nous avons vu Jofroy de Waterford le faire évanouir comme « une flambe » qui monte au ciel. Cette fin tient du miracle, et le pieux dominicain ne pense pas qu'elle doive nous étonner. Tous ceux qui ont parlé d'Aristote n'ont pas été jusquelà; il en est qui ne font pas intervenir la puissance céleste pour détacher une si grande âme du corps qui lui servit d'asile. Le surnaturel disparaît dans le récit qu'ils font des derniers instants du philosophe; mais, il faut l'avouer, ce n'est pas pour laisser la place à l'histoire: il s'y mêle encore les caprices d'une fantaisie inventive.

Amable Jourdain cite trois fois le nom d'Algazel, traducteur arabe d'Aristote; il ne semble pas avoir eu connaissance d'un manuscrit latin du fonds de SaintVictor, coté autrefois sous le n° 32 et aujourd'hui sous celui de 14700. Ce volume in-folio du treizième siècle donne, au folio 77, col. 2, r°, la Métaphysique et la Physique d'Aristote. Un prologue précède ces deux traités; il a pour sujet la mort du philosophe: De morte Aristotelis.

Le précepteur d'Alexandre va mourir, le mal qui doit mettre fin à ses jours l'a réduit à une grande faiblesse. Tous les sages se sont rassemblés; ils sont venus le voir, ils veulent connaître les causes de sa maladie. Us le trouvent tenant en main une pomme qu'il était occupé à sentir. Il était d'une maigreur extrême, tant la douleur l'avait malmené. D'abord, quand ils l'aperçurent, ils se troublèrent. Cependant, en approchant de lui, ils lui virent le visage clair et un air enjoué. Il les salua le premier. Les visiteurs lui dirent alors : « Notre maître, au premier abord, nous nous sommes troublés, tant votre maladie nous a paru violente et vos forces affaiblies. Maintenant que nous vous voyons joyeux, l'esprit et le cœur nous sont revenus. » Aristote se moqua d'eux et leur dit: « Ne croyez pas que je me réjouisse parce que j'espère échapper à la mort, mes souffrances ont beaucoup augmenté, et n'était cette pomme que je tiens à la main, dont l'odeur me réconforte et prolonge quelque peu ma vie, je serais déjà mort. L'àme sensible, qui nous est commune avec les bêtes, se ranime à cette bonne odeur. Je me réjouis de sortir de ce siècle, composé des quatre éléments qui sont dans toute créature sous le soleil: le froid, le chaud, le sec et l'humide. »

Avec la tranquillité d'âme qu'il pouvaitavoir autrefois dans son école, il instruit ses disciples, mais il a besoin

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