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Ce n'est pas un travail de ce genre que j'entreprends ici. Je veux suivre, non plus dans l'antiquité, mais dans les temps à moitié obscurs du moyen âge, l'idée qu'on s'est faite d'Aristote. Il ne s'agit plus de l'opinion des anciens sur cet homme, plus grand par sa science que par l'honneur qu'il eut d'élever un prince. Je voudrais rassembler dans cet essai les textes des ouvrages populaires soit en grec, soit en français, où Alexandre et son maître ont une mention. Il peut y avoir, il me semble, quelque intérêt à se donner le spectacled'une véritéhistorique qui s'altère par l'ignorance; à suivre le progrès d'une légende à travers les âges où l'imagination du vulgaire, et même celle des savants, brode mille capricieux détails sur un fond dont la solidité s'use et se détruit chaque jour davantage. Les créations de l'ignorance sont, au même titre que celles de la science, dignes de l'attention de quiconque veut connaître les lois mystérieuses de l'esprit humain.

A le bien prendre, la légende a commencé de bonne heure pour Aristote comme pour Alexandre son élève ; il y a des fables dans sa biographie rédigée par Diogène de Laërte, il y en a dans celle des anonymes. Les ouvrages apocryphes, mis sous le nom du Stagirite, n'étaient pas faits davantage pour dissiper les obscurités qui entourent certaines circonstances de sa vie (o).

Toutefois le premier ouvrage qui commence la liste des compositions légendaires que nous avons en vue

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est le Pseudo-Callisthène. On peut l'attribuer au cinquième siècle après J.-C. La méthode scientifique n'est déjà plus en usage. Le conte commence à s'établir à la place de l'histoire. Les anciennes merveilles des premiers récits, suffisamment fabuleux pourtant, n'ont plus assez d'attraits pour des esprits amoureux du gigantesque et de l'invraisemblable. L'âge moderne est entré dans les régions du monde enchanté. Les lignes des tableaux de l'histoire se confondent et s'obscurcissent; le faux devient la pâture de ce qui reste encore de lecteurs. Des charlatans et des faussaires se multiplient pour satisfaire ces goûts dépravés, symptômes d'un temps où il n'y a plus qu'illusions et rêveries. On ne saurait comparer, après la chute de Rome, l'état de l'Europe occidentale à celui de l'empire grec. Pendant tout le moyen âge, l'oubli des monuments de l'antiquité n'est jamais descendu aussi bas dans la société hellénique que dans les pays latins. Constantinople apparaît aux contemporains de Charlemagne comme une cité toute étincelante de l'éclat des lettres et des beaux-arts. La science a des sanctuaires où elle se conserve assez pure encore ; elle a des adeptes qui n'en laissent pas dépérir le culte; cela est vrai, et cela durera jusqu'à la date fatale de l453. Mais cependant, dès le cinquième siècle, qui voudrait méconnaître l'abaissement du genre historique ? Il n'a plus la sévérité que lui avaient donnée les plus grands génies de la Grèce. Le goût du mensonge, qui fut toujours si difficilement réprimé chez les Hellènes, même aux plus beaux siècles de leur histoire, déborde à ce moment et couvre tout d'un lustre faux, mais agréable aux amateurs d'enluminures. Je n'ai pas à revenir sur tout ce qu'on a dit du Pseudo-Callisthène (!). J'entre dans mon sujet, et je

(!) ll y aurait à faire un travail critique sur ce roman où s'amalgament

cherche dans ce roman les passages qui concernent le précepteur d'Alexandre le Grand. L'enfant royal est né. Philippe, qui s'est résigné à l'accepter pour le sien, l'entoure aussitôt de gouverneurs et de maîtres. Il lui fait, comme on le dit des princes, une maison. Laniké, sœur de Mélas, est sa nourrice; son gouverneur, Léonidas; son maître de littérature, Polynice; de musique, Leucippe. Ménéclès lui enseignera la géométrie, Anaximène la rhétorique, Aristote la philosophie (o). Nous le voyons bientôt aux mains d'Aristote tout seul.Cependant il n'est pas l'unique élève du philosophe; d'autres enfants partagent ses études. Ce sont des fils de rois que la réputation du maître a sans doute attirés auprès de lui. Pour éprouver leur esprit en même temps que leur cœur, le philosophe s'avise un jour de les interroger à tour de rôle sur cette question délicate : « Quand vous aurez hérité du trône de votre père, que me donnerez-vous, à moi, votre maître ? » L'un répond : « Vous vivrez avec moi, vous partagerez mon pouvoir; je vous rendrai glorieux entre tous. » Un autre : « Vous serez mon ministre, mon conseiller dans toutes les questions. » Il en vient à Alexandre, et celui-ci lui répond d'un esprit fort avisé : « Vous m'interrogez sur ce que je ferai. Personne n'est maître de l'avenir; mais je vous donnerai tout ce que l'heure présente me permettra de vous donner. » Aristote se montra charmé de ce sens profond; il s'écria avec des compositions venues de pays différents et imaginées à des époques très différentes. Je renvoie le lecteur à un article du journal Of the American Oriental Society. fourth vol., n. 11, dont je dois connaissance à notre savant confrère M. Carrière, de l'Ecole des langues orientales : Notice or a life of Alexander the Great translated from the syriac, by Rev. Dr. Justin Perkins, missionary of the American among the nestorians vcith extracts from the same, by Theodore Woolsey... Voir aussi Guillaume Favre, Recherches sur les histoires fabuleuses d'Alexandre le Grand, 1829-1830,

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bonheur : « Très-bien, prince du monde, vous serez un grand roi ! » La version latine du Pseudo-Callisthène s'écarte ici du texte grec pour rapporter quelques détails plus intimes sur cette nourriture d'Alexandre par Aristote. L'auteur se figure Alexandre éloigné de ses parents, vivant avec Aristote et sa maison, loin des regards paternels. Zeuxis, un de ses officiers, fait au roi et à la reine un rapport secret sur les dépenses de leur fils. Il les trouve exagérées, et la famille royale s'empresse d'en avertir Aristote; non sans un léger blâme, quelque voilé qu'il soit, pour le précepteur du prince peu soucieux d'économie. Aristote s'empresse de se justifier. Il répond « que son élève ne fait rien qui ne soit digne de lui-même, digne de son maître. » Il propose qu'on mette à l'épreuve le caractère de son pupille, et qu'on s'assure en même temps des progrès qu'il a faits dans la science. Puis il dit à Alexandre : « Votre père et votre mère se plaignent, en m'écrivant, de la façon un peu légère dont vous dépensez ce qu'ils vous envoient pour votre entretien. Je ne crois pas cependant que vous fassiez rien qui ne soit bienséant et pour vous et pour vos parents.— Vous savez, reprit Alexandre, que la pension de ma famille ne répond pas à la dignité de leur rang non plus qu'à celle du mien... » L'auteur de ce récit prétend qu'il subsiste une lettre de Philippe et d'Olympias à leur fils, pour lui recommander l'économie dans la dépense et pour l'engager à rester digne du bon témoignage qu'Aristote rend de sa conduite. I,'on possède aussi, suivant lui, la lettre d'Alexandre à ses parents. Il leur avoue sans détour qu'ils ne lui font pas une pension qui réponde à leur fortune et à leur rang; « quant à lui, il dépensera ce qu'on lui donnera avec la largesse qui sied à un prince; il ne démentira point par sa conduite les bons témoignages d'Aristote; du reste, au lieu d'écouter les rapports des étrangers, on eût mieux fait de s'adresser à lui. » Ces détails domestiques, dont la petitesse s'accorde mal avec la gravité de l'histoire,semblent reproduire une anecdote qu'on lit dans les biographies d'Alexandre. Le jeune prince, dans un sacrifice, jetait à pleines mains l'encens sur les brasiers; son gouverneur lui reprochait cette prodigalité; il lui répondait qu'il serait maître un jour des pays qui produisent l'encens, et qu'il se payerait alors de ses avances. Le ton de Julius Valérius a baissé. C'est le ménage d'un petit bourgeois plutôt que la magnificence d'un roi que le narrateur s'est plu à nous montrer. On diraitdéjà quelqu'un de ces étudiants du treizième siècle, dont Jacques de Vitry rapporte les écarts de jeunesse dans Paris, ou l'écolier même de Rabelais « prestolant les tabellaires venant des lares patriotiques, parce que la pécune manque en ses marsupies. » Nous retrouverons cette petite aventure de l'éducation d'Alexandre dans le poème de Lambert Li Cors. Il ne pouvait manquer de la reproduire d'après Valérius, car il y voyait la preuve qu'Alexandre possédait dès sa jeunesse une vertu vraiment royale, la largesse à dépendre. Après ces premières années d'éducation philosophique, le Pseudo-Callisthène ne parle plus d'Aristote. Alexandre est entré dans la carrière militaire. Le romancier se plaît à le conduire dans les divers pays illustrés par sa valeur ou par sa clémence. Ce n'est qu'au chapitre XXIII du livre second que reparaît le souvenir du précepteur d'Alexandre. L'historien suppose qu'après la défaite de Darius, le prince macédonien écrit à sa mère Olympias et à son vénéré maître une lettre où il les instruit de ses succès sur le monarque persan. « Il leur apprend par quel procédé il a mis en fuite l'armée de ses ennemis. En

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