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sonnement. Si les fables antiques souillaient l'imagination par leurs tableaux impurs, Platon et Aristote inspiraient le goût des discussions ingénieuses. Que de périls se préparaient les écoliers de ces trop fameux philosophes. Plotin et Porphyre n'étaient-ils pas les fils de Platon; eux-mêmes n'avaient-ils pas été les précurseurs d'Arius? Que peut-on attendre du mélange devenu habituel de la science et de la fable grecques avec l'étude des écritures? Il y avait bien quelque chose de vrai dans ces reproches, et ces craintes n'étaient pas sans fondement. Privés de Platon et d'Aristote, les Grecs de Constantinople et d'Alexandrie n'auraient pas oublié leur naturel disputeur, pour demeurer des fidèles soumis à la plus rigoureuse orthodoxie. Ils auraient d'une autre manière, avec moins de bonheur et de succès, recommencé Platon et Aristote, Plotin et Porphyre. Cependant, les études païennes auxquelles ils étaient si vivement attachés leurdonnaient plus d'élan, et augmentaient l'impétuosité du mouvement qui les portait vers l'hérésie, c'est-à-dire vers la libre recherche des problèmes scientifiques et religieux. Comment ne pas s'épouvanter du spectacle qu'offraient les discussions toujours renaissantes sur les dogmes fondamentaux de la foi nouvelle ? Alexandrie, Constantinople, enfantaient sans cesse quelque secte inconnue jusque-là. Arius avait semé une ivraie qui menaçait d'étouffer le bon grain. Les opinions se divisaient et se subdivisaient de manière à former autant de groupes tenaces. On les combattait, on croyait les avoir ou persuadées ou vaincues, elle.s reparaissaient tout-àcoup plus altières et plus inquiétantes. Ce n'étaient pas seulement des argumentations d'école, c'étaient des rixes, des rencontres, des séditions, où le sang coulait, où la violence du pouvoir impérial se mêlait à l'obstination des docteurs et des évêques. Il ne semblait plus y avoir qu'un intérêt unique : la discussion des dogmes. On les agitait sur les places publiques, dans l'intérieur des maisons, dans les appartements des femmes, aux repas de famille, aux réunions des fêtes. Des dames, des petits-maîtres prenaient parti pour ou contre l'exactitude de telle doctrine ou la légitimité de tel évêque. On allait au sermon comme au théâtre, pour siffler ou applaudir; on en revenait en discourant sur le mérite oratoire et même la valeur théologique de ce qu'on avait entendu. L'éloquence des prédicateurs se ressentait du désir de plaire à de tels auditeurs : elle était devenue affectée, courant après les effets d'apparat et le bel esprit (!).

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Pour arrêter cette maladie de bavardage théologique, Saint Grégoire de Naziance en vient à regretter la loi qui, chez les Hébreux, défendait aux jeunes gens la lecture des livres saints comme nuisible à des âmes encore faibles et mal assurées. Il en souhaiterait pour les chrétiens une pareille qui ne permît pas à tous de disputer à toute heure sur la foi, mais seulement à certaines personnes et en certains temps ; qui défendît principalement cet exercice à ceux qui sont travaillés d'un désir insatiable de réputation, ou qui portent dans la piété plus de chaleur qu'il ne faudrait... u Quant à la multitude, il faut à tout prix l'éloigner de cette voie de disputes, et la guérir de cette maladie de bavardage qui règne aujourd'hui (*). »

Saint Grégoire de Nysse rend plus frappante encore oof+a inf.pmnerfl.nr.fi de discussions religieuses. « Offrezque le père est plus grand que le fils. Vous informezvous si votre bain est assez chaud, vous devez vous contenter de savoir que le fils a été tiré du néant ('). »

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Rome et l'Italie n'offraient pas le même spectacle. L'amour des disputes théologiques était loin d'y être aussi vive. La foi y agissait davantage, elle y raisonnait moins. Le peuple romain était consacré aux œuvres plutôt qu'aux dissertations. C'était le fond de son humeur. Il n'avait jamais beaucoup aimé la faconde grecque. Il s'était toujours défié de cette habileté de langue qui l'avait souvent déconcerté. Les mensonges de la Grèce, Grœcia mendaoc, la souplesse de ses enfants prêts à tout faire, leurs industries souvent suspectes, leurs talents employés à flatter les riches, à s'insinuer auprès d'eux, leur avaient donné mauvaise réputation dans Rome. Cicéron avait eu bien de la peine à se faire excuser d'avoir étudié leur philosophie et d'en disserter d'après eux. Il n'y avait jamais pourtant oublié son caractère de Romain. En comptant parmi les sources de l'honnête, la prudence, c'est-à-dire les connaissances et les lumières de l'esprit, il avait aussitôt ajouté qu'il fallait craindre de se laisser aller à cet excès de curiosité qui détourne de l'action, qui porte à discuter des questions obscures et difficiles : « Alterum ut vitium, quod quidam nimis magnum studium multamque operam in res obscura? ^tque difficiles conferunt easdemque non necessarias. Jrirtutis enim laus omnis in actione consistit (2).

Ce n'est pas que Rome, à l'exemple de Constantinochéens vaincus y formaient ça et là, à certaines époques, des groupes obstinés, mais ils n'avaient pas assez de puissance pour troubler l'opinion publique, et y entretenir les agitations séditieuses ou puériles que la fureur de dogmatiser réveillait sans cesse sur les rives du Bosphore. L'Italie n'avait pas le génie de la métaphysique ('). On ne voit pas en effet qu'il se soit élevé dans ce pays quelqu'un de ces grands hérésiarques, dont l'influence ait été assez forte pour entraîner la foule après lui. On était plus discipliné dans le christianisme d'Occident. Jamais il ne s'y fût produit ces terribles discussions provoquées par Sabellius, par Arius, Eutychès, Nestor. Tant de subtilités n'entraient pas dans les têtes italiennes. Les mouvements d'indiscipline ne se sont guère produits en Occident qu'en Afrique, en Espagne, dans la Grande-Bretagne, et encore ces hérésies ne mettaient-elles pas en si grand péril l'essence même du christianisme.

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D'ailleurs à Rome, la religion de Jésus avait à se défendre contre un ennemi toujours vivant, toujours redoutable e£ qui lui semblait parfois supérieur par l'éloquence de ses défenseurs. Attaqués au dehors, les chrétiens n'avaient pas le temps de tourner leurs forces contre eux-mêmes. Les dieux du paganisme n'avaient pas encore abdiqué, ils avaient leurs fêtes, ils avaient leurs images. On sait l'importante affaire de la statue de la Victoire, les discours de Symmaque. Les avocats du christianisme avaient beaucoup à faire pour repousser les imputations dangereuses dont les païens les

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Cette différence de caractère se manifeste bien davantage dans la situation des évêques, considérée dans l'une et l'autre partie de l'empire. On a vu des évêques grecs pleins de force d'àme, résister avec courage aux empereurs, Saint Athanase, Saint Basile, Saint JeanChrysostome ont déployé une rare fermeté ; on ne peut pas dire que tous les évêques de CoDstantinople, d'Antioche ou d'Alexandrie les aient imités. En général, ils se montrent souples à l'excès, flatteurs envers le pouvoir, dociles aux ordres de l'empereur. Les empereurs eux-mêmes ne se font nul scrupule de les asservir à leurs volontés. Ils s'immiscent dans les questions de dogme aussi bien que dans celles de discipline. En un mot, le pouvoir ecclésiastique dans l'église d'Orient ne semble être qu'une dépendance du pouvoir civil; l'évêque n'est la plupart du temps qu'une créature de ce pouvoir. En Italie, dans Rome, dans Milan, il n'en est pas de même. Privée ou débarrassée de la présence de l'empereur, l'église s'accroît et se développe en liberté. Elle paraît bientôt n'être plus que la seule puissance à laquelle tout se rattache. A peine Rome, en cent années, compte-t-elle trois visites impériales de quelques jours chacune ('). Cette absence profite à la papauté. Elle règne à la place d'Auguste oublié et déserteur. Dans chaque province, le même effet se produit. « Le délégué impérial est un étranger de passage, inconnu jusqu'à la veille du jour où il est expédié de Byzance ou de Milan, sous l'escorte d'une légion, comme un général en pays

conquis.Il loge au palais du gouvernement pour quelques nuits, comme on couche sous la tente. Il tient son

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