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Dont bien garder vous nous poviez,
Se la voulenté en eussiez.
Mais ce n'estoit que voz envies,
Tant que eussiez les bources garnies,
De nous mettre à nul accord;
Aincois, par voyes subtives,
Par voz ars et par voz praticques,
Nous faisiez du droit le tort.
Bien estes causes, les plusieurs,
De partie de noz douleurs,
De noz pertes et de noz gas.
Bien en pourriez crier hélas !

Hélas ! bourgois qui de noz rentes,
De noz labeurs et de noz plantes
Avez vescu au temps passé,
Vous voyez poz chières dolentes
Et les poux qui nous cheent des temples,
De langueur et de povreté,
Mains jours nous avez abuzé
Et recueilliz en vostre hostel,
Quant voz rentes vous doubloient,
Mais quant vous nous voyez en debte
Et que n'avons, ne vin ne blé,
Plus ne faictes compte de nous.
Pour ce, souvent nous faictes vous
Braire, et crier hault et bas :
Que ferons nous chétifz, hélas !

Hélas ! marchans, vous nous avez
Par maintes fois revisetez,
Et voz denrées seurvendues;

Mais quant de nous acheptiez
Vous le nous mesprisiez.
Foy est bien en vous perdue.
Vous avez loyaulté deçeue.
En vous avez commis usure,
Larrecin et parjurement.
Mais celluy qui rendra droicture
A toute humaine créature,
Vous rendra vostre payement
Par son droicturier jugement.
Et maudirez tous ces amas
Quant crier vous fauldra hélas !

Hélas ! vous autres de mestiers,
Mareschaulx et cordouenniers,
Et les tanneux de peaux velues,
Vous nous avez esté moult chiers.
Vos parolles nous ont deșeues.
Pis nous avez faict que usuriers,
Car, pour néant, par chascun jour,
Vous avez eu nostre labour,
Marcbant avant la cueillecte.
Bien en pourrez avoir mal tour,
Si n'en faictes aulcun retour
Avant que jugement s'y mette.
Alors saison ne sera pas
Que vous faulsist crier hélas !

Hélas! vous sçavez tous comment
Nous perdismes nostre froment,
Que entan nous semasmes és terres,
Pour la gelée dure et grant

Qui les mist à confondement.
Et puis vous sçavez tous quelz guerres,
Quelz meschiefs, et quelles rappines
Nous feirent toutes ses vermines
Qui vindrent aux saisons nouvelles.
N'y demoura, ne pois ne febves,
Dont ne tatassent des premiers
Ratz et souris, et verminiers;
Et les espiz en emportoient,
Des blez qui demourez estoient.
Et par moult diverses manières
Ils les mettoient en leurs tesnières
Et en firent de grans amas
Dont maint en ont crié hélas !

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Hélas ! avons cryé assez
Pour Dieu que vous nous pardonnez,
Et

que vous pensez en vous mesmes
Si nous vous disons vérité.
Tout nostre fait veoir vous povez
Ainsi que nous faisons nous mesmes.
Courroux, mal talent et ataines,
Nous regardent tous chascun heure.
Beuf, ne pourceau ne nous demeure,
Ne brebis, ne noz povres vaches,
De quoy faisions noz laitages,
Qui nostre vie soubstenoit,
Et de la fain nous guarissoit.
Mais la mort et le divers temps
Les a fait demourer ès champs,
Et mortes les trouvons par les telız.
C'est ce que bien, souventes foys,

Quant voyons advenir telz cas,
Qui nous fait fort

cryer

hélas !

Hélas ! sans plus vous dire hélas !
Comment pevent penser créatures,
Qui bien advisent noz figures.
Et ont sens et entendement,
Et nous voyent nudz par les

rues,
Aux gelées et aux froidures,
Nostre
povre

vie quérant,
Car nous n'avons plus rien vaillant,
Comme aucuns vueillent lengagez.
Ilz s'en sont très mal informez.
Car s'ilz pensoient bien en Rodiguez',
Et Escoçois en leurs complisses,
Et ès yvers qui sont passez’,
Et autres voyes fort oblicques
Dont tous estatz nous sont relicques
Comme chascun nous a plusmé.
Ilz seroient bien héréticques
S'ilz pensoient bien en leurs vies,
Qu'il nous feust rien demouré.
Telz langaiges ne sont que gas :
Si nous taisons de dire hélas !

O très saincte mère l'Eglise,
Et vous très noble roy de France,
Conseilliers, qui à vostre guise

1. Allusion au fameux routier Rodrigo de Villandrado.

eci peut s'appliquer surtout à l'année 1409, qu'on appela l'année du grand hiver. (Voyez notre tome I, page 165.)

2.

Mettez tout le pays en ballence,
Advocatz de belle loquence,
Bourgeois, marchans, gens de mestiez,
Gens d'armes, qui tout exillez,
Pour Dieu et pour sa doulce Mère,
A chascun de vous endroit soy,
Vous plaise penser aucun poy
En ceste complaincte amère,
Et si vous, bien y advisez,
Nous cuidons que appercevrez
Et que vous voirrez par voz yeulx,
Le feu bien près de voz hosteulx,

Qui les vous pourroit bien brusler,
Si garde de près n'y prenez.
Désormais, si nous nous taisons,
Autres lettres vous envoyrons
Closes; dedans veoir vous pourrez
Noz faites et noz conclusions,
Et les fins à quoy nous tendons.
S'il vous plaist vous les ouvrerez,
Noz requestes vous conclurez,
Et Dieu du tout ordonnera
A la fin, ou quant luy plaira.
Mais Dieu vous y

doint si bien faire
Que acquérir vous puissiez sa gloyre,
Et qu'en ce ayez

telz

regars
Que plus ne vous crions hélas !

Amen par sa grâce. (Chronique de Monstrelet. Édit. de Vérard (sans date ), t. I, seuillet 296).

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