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PRÉFACE.

Dans cette suite de nos anciennes chroniques françaises, qui s'ouvre à Villehardouin et s'arrête à Philippe de Commines, Monstrelet tiendra toujours une place importante. Si inférieur pour la composition à Froissart, dont il a voulu être et dont il est par le fait le continuateur, il rachète à quelques égards cette infériorité

par

des mérites qui lui sont propres. Il est exact et consciencieux. De plus, il a eu soin de recueillir et nous a conservé dans sa chronique une foule de pièces très-instructives, en sorte que, somme toute, son récit, malgré l'ennui que nous cause sa forme, est encore pour le fond le guide le plus sûr pour pénétrer dans le détail si complexe des faits qui ont signalé la première moitié du xve siècle. L'académicien Dacier, qui avait fait une étude

particulière de nos anciennes chroniques, nous a laissé comme fruit de ses travaux en ce genre deux mémoires, l'un sur Froissart, et l'autre sur Monstrelet. Dans son mémoire sur Monstrelet il a réuni tout ce qu'il avait pu recueillir sur ce chroniqueur. Malheureusement cela se réduit à bien peu de chose. En effet, il se borne à nous dire que Monstrelet fut pourvu de l'office de lieu

tenant du gavenier' de Cambrai en 1436; que, le 20 juin de la même année, il prêta serment en qualité de bailli du chapitre de l'église de Cambrai, charge qu'il exerça jusqu'en 1440; que le 9 novembre 1444 il prêta serment comme prévôt de la ville de Cambrai, et que

le 12 mars suivant il fut nomnie bailli de Walincourt. Il ajoute qu'il conserva ces deux dernières charges jusqu'à sa mort, arrivée vers la mi-juillet 1453. Sur quoi nous relèverons ici en passant une petite erreur. Jean le Carpentier, dans son Histoire du Cambrésis, nous donne une liste des prévôts de Cambrai, que tout doit nous faire supposer exacte, et dans laquelle Monstrelet figure sous l'année 1444, entre Jacques le Fuzelier, prévôt en 1441, et Pierre de Wingles, qui le fut dès l'an 1446. Donc Monstrelet ne conserva pas la charge de prévôt de Cambrai jusqu'à sa mort, comme nous le dit Dacier. Il est encore à remarquer que Carpentier, qui donne une liste assez longue des gaveniers et de leurs lieutenants, ne dit pas un mot de Monstrelet.

Monstrelet, aujourd'hui Montrelet, est un village de Picardie situé à peu près à quatre lieues de Doullens. D'après Carpentier, la terre de Montrelet aurait eu pour seigneur, dès l'an 1125, un Enguerrand de Monstrelet, d'où serait, selon lui, descendu notre chroniqueur. Comme le livre de Carpentier n'est pas dans toutes les mains, et que d'ailleurs le passage où il parle de Mon

1. On appelait gavenier celui qui percevait la gave, sorte de redevance que les églises de Flandre payaient au comte pour sa protection.

paus de vair.

strelet est important, nous croyons utile de le reproduire ici. « Monstrelet portoit d'or au sautoir de vair. La terre de Monstrelet est située au comté de Ponthieu ; qui eut pour seigneur dès l'an 1125, un Enguerrand de Monstrelet, qui, selon Franchomme, espousa la fille du sieur de Hardicourt, gentilhomme aussi de Ponthieu, qui portoit de gueules à trois De cet Enguerrand est vraysemblablement descendu nostre Enguerrand de Monstrelet, ce fameux historien, créé grand prévost de Cambray et bailli de Wallincourt, l'an 1444. Il choisit sa sépulture aux Cordeliers de Cambray, où il fut inhumé l'an 1453, ayant laissé de sa femme, Jeanne de Valbuon ou Valhuon, une fille nommée Bonne de Monstrelet, alliée avec Martin de Beaulaincourt, surnommé le Hardy, escuyer, fils de Martin et de Marie de Wancquelin, tous inhumés à Cambray, selon les épitaphes qu'en rapporta Rosel, etc. '.

L'auteur de l'article MONSTRELET, dans la Biographie universelle, rapporte un passage des mémoriaux de Jean le Robert, abbé de Saint-Aubert de Cambrai et contemporain de ce dernier, dans lequel on lit : « Le xx' jour de juillet, l'an xin. C. Lin, honorable hons et noble, Engherans de Monstrelet, escuyers, prévost de Cambray et bailli de Walincourt, trépassa et élisit sa sépulture aux cordeliers de Cambray... Il fu né de bas, et fu uns biens honnestes homs et paisibles, et cro

1. Hist. gen. de la noblesse des Pays-Bas, ou Hist. de Cambray et du Cambrésis, par Jean le Carpentier. Leyde , 1668, 2 vol.

t. 804,

in-4,

II, p.

niqua de son temps des gherres de France, d'Artois, de Picardie et de Engleterre, et de Fland. de ceuls de Gand contre Mons. le ducs Phelippe, et trespassa xv ou xvi jours avant que la paix fust faicte, qui se fist en le fin de jullet l'an xii. C. liii. Loes en soit Dieux et bénis. » L'auteur de l'article biographique entre ensuite dans une discussion sur les mots de bas, si contraires à ceux dont se sert Monstrelet quand il dit, de lui-même : « Je Enguerran de Monstrelet, issu de noble généracion, etc., » et il donne une conjecture qui semble très-acceptable. « M. Farez, dit-il, secrétaire perpétuel de la Société d'émulation de Cambrai, dans un rapport fait à cette société en 1808, insinua qu'au lieu de de bas lieu, il devait у

avoir de Ponthieu, contrée où se trouve la terre de Monstrelet. »

Voyons maintenant s'il ne serait pas possible d'ajouter au peu que l'on sait de la vie de Monstrelet, par un seul fait, il est vrai, mais qui aurait son importance.

M. Ravenel a publié, il y a quelques années, dans le Bulletin de la Société de l'Histoire de France, une pièce curieuse'. C'est une lettre de grâce accordée, en 1424, par Henri IV, roi d'Angleterre, alors maître de la France, à un Enguerran de Monstrelet, coupable de l'un de ces faits de détroussement sur les grandes routes, si fréquents à cette époque. Comme cette pièce se trouve dans les registres originaux du Trésor des chartes, elle a une authenticité inattaquable. Aussi toute la diffi

1. Nous la donnons en appendice à la fin du volume.

culté est-elle de savoir si c'est bien à notre chroniqueur qu'elle s'applique, ou à tout autre personnage portant le même nom et vivant dans le même temps. Avant tout, voyons ce qu'elle dit : Il a été exposé au roi, de la partie de Enguerran de Monstrelet, capitaine du château de Frévench (Frévent), pour le comte de SaintPol, que vers le mois de février de l'an 1422, alors que les villes du Crotoy, de Noielle, de Rue et de Maisons, en Ponthieu, tenaient le parti d'Armagnac, et que leurs garnisons faisaient de fréquentes excursions à Guise et aux environs, un nommé Jean le Sergent, parent de cet Enguerran, était venu le trouver au châu teau de Frévent, en compagnie d'un Jean de Molliens, « qui long temps a suy les guerres de Nous et de nostre très cher et très amé cousin le duc de Bourgongne. » Ces deux individus passent la nuit au château, et le lendemain matin, ce Jean de Molliens dit à Enguerran de Monstrelet : « Enguerran, se vous voulez estre prest, vous troisième quant vous manderay, je vous feray gaigner bon bustin et de bonne prise. Car j'ay aucuns qui sont mes féables, qui m'ont promis de moy livrer Armignaz, portant grans finances d'or et d'argent. » Enguerran accepte la proposition et proinet de se tenir prêt pour le jour qui lui sera indiqué. Six ou huit jours après, retour de Molliens, qui dit à Enguerran qu'il a parlé à l'homme dont il a été question entre eux, nommé Colinet de Grandchámp, dit l'Eschopier; qu'il leur faudra se mettre en route dans deux jours, et qu'une fois arrivés à Lille, ils y auront des nouvelles certaines. Sur quoi Enguerran, son frère, nommé Guilbin de Croix,

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