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des premiers poins d'icellui livre jusques aux derreniers, tant aux nobles gens, qui pour honneur de gentilesse ne doivent ou vouldroient dire pour eulx, ne contre eulx, que verité, comme aussi aux plus véritables que j'ay sceu dignes et renommez de foy, de toutes les parties, et par espécial des guerres du royaume de France, et pareillement aux roys-d'armes, héraulx et poursuivans de plusieurs seigneurs et pays, qui de leur droit et office doivent de ce estre justes et diligens enquéreurs, bien instruis et vrais relateurs; sur la récitation et relacion desquelz, à diverses foiz recitées, en mectant arrière tous rapors que je ay doubté ou esperé estre non prouvables par continuacion, pour jamais actaindre le cas, après que sur eulx ay eu plusieurs considéracions et grans dilacions de moy informer comme dessus, ay prins mon arrest en la déclaracion et raport des plus venérables, et l'ay fait grosser au bout d'un an, et non devant. Je me suis determiné et conclud de poursuivre ma dessusdicte matière depuis le commencement de mon livre jusques en fin d'icellui, et ainsi l'ay fait, sans favoriser à quelque partie, ains, à mon povoir, ay voulu, comme raison donne, rendre à chascune partie vraie déclaracion de son fait, selon ma congnoissancè. Car, autrement faire, seroit embler et taire l'onneur et proesse que

les vaillans hommes et prudens auroient acquis à la peine, travail et péril de leur corps, dont la gloire et louenge doit estre rendue et perpétuellement denoncée à l'exaltacion de leurs nobles fais. Et pour ce que celle besongne est de soy dangereuse et ne se peut mectre du tout au plaisir de chascun en particulière affection ou autrement, et par aventure vouldroient

aucuns maintenir, aucune chose y déclairée non estre telle et ainsi advenue, je prie et requiers très instamment à toutes nobles personnes de quelque estat qu'ilz soient, qui ce présent livre liront ou oront, qu'il leur plaise me tenir pour excusé s’ilz y treuvent aucune chose qui à leur entendement ne soit agréable, puis que je me suis délibéré d'escripre vérité selon la relacion qui faicte m'en a esté. Car, se faulte у

estoit trouvée ou autrement entendue, dont je me suis à mon povoir gardé, icelle doit estre et retourner sur ceulx qui du propos dont elle feroit mencion, m'en auroient fait les rapors et rendu certain. Et s'ilz y treuvent aussi aucune chose vertueuse, digne de mémoire et recordacion, en quoy on se puist et doive déliter et y prendre bon exemple ou introduction, la grace et mérite en soit sur ceulx dont ce procède, en perpétuelle mémoire, et non pas à moy, qui ne suis en ceste partie que simple expositeur.

Et commencera ceste présente cronique au jour de pasques communiaulx, l'an de grace mil quatre cens, auquel an, fine le derrenier volume de ce que fist et composa en son temps ce prudent et très renommé historien, maistre Jehan Froissart, natif de Valenciennes en Haynnau; duquel, par ses nobles ouvres, la renommée durra par long temps. Et finera cestui premier livre, au trespas du roy de France de très bonne mémoire, Charles le bien-Aymé, vl° de ce nom, lequel expira sa vie en son hostel de Saint-Pol à Paris, le xx1° jour d'octobre', l'an de grace mil quatre cens

1. Le Religieux de Saint-Denis dit le 21. (Chron. de Ch. VI, publiée par M. Bellaguet, t. VI, p. 498.)

vingt et deux. Et afin que on voie aucunement les causes pour quoy les divisions, discordes et guerres s'esmurent entre la très noble , très excellente et très renommée seigneurie de France, dont à cause de ce tant de maulx et inconvéniens sont venus ou grant dommage et désolacion dudit royaume, que piteuse chose sera du recorder, je toucheray ung petit au commencement de mon livre, de l'estat et gouvernement, maintien et conduite du dessusdit roy Charles, ou temps de sa jeunesse.

DE L'AN MCCCC.

(Du 18 avril 1400 au 3 avril 1401.]

CHAPITRE PREMIER.

Comment le roy Charles le Bien-Aymé régna en France, après qu'il eust

esté sacré à Reims, l’an mil trois cens quatre vingts; et des grans inconvéniens qui lui survindrent'.

Pour ce que au commencement de mon livre ay aucunement touché que je parleray subsécutivement de l'estat et gouvernement du roy de France , Charles le Bien- Aymé, Vie du nom, et afin que plus pleinement soient sceues les causes et raisons pour quoy les seigneurs du sang royal furent, durant son règne et depuis, en division, en feray en ce présent chapitre aucune mencion.

1. Ce dernier membre de phrase manque dans l'édit. Vérard.

Vérité est que le dessusdit Charles le Bien-Aymé, fils du Roy Charles le Quint', commença à régner et fut sacré à Reims le dimanche avant la feste de Tous Sains, l'an de grace mil trois cens quatre vingts, comme plus à plain est déclairé ou livre de maistre Jehan Froissart; et n'avoit lors que quatorze ans d'aage. Et depuis là en avant, gouverna moult grandement son royaume et par très noble conseil; fist en son commencement de beaulx voiages, où il se porta et conduit , selon sa jeunesse, assez prudentement et vaillamment , tant en Flandres, où il gaigna la bataille de Rosebecque et réduit les Flamens en son obéissance, comme depuis en la valée de Cassel et ès mètes du pays à l'environ, et aussi contre le duc de Gueldres. Et depuis aussi fut-il à l'Ecluse, pour passer oultre en Angleterre. Pour lesquelles entreprinses fut fort redoubté par toutes les parties du monde où on avoit de lui congnoissance. Mais fortune, qui souvent tourne sa face aussi bien contre ceulx du plus haut estat comme du mendre, lui monstra de ses tours. Car, l'an mil trois cens quatre vingts douze, le dessusdit Roy eut voulenté et conseil d'aler, à puissance, en la ville du Mans, et de là passer en Bretaigne pour subjuguer et mectre en son obéissance le duc de Bretaigne, pour ce qu'il avoit favorisé messire Pierre de Craon qui avoit vilainement navré et injurié dedens Paris, à sa grant desplaisance, messire Olivier de Cliçon, son con

1. Charles le Riche, dans l'édit. Vérard. 2. Le 28 octobre 1380.

3. Le 27 novembre 1382. Au lieu de gaigna, l'édit. Vérard met conquist.

ne fut

nestable. Ouquel voiage lui advint une piteuse aventure, dont son royaume eut depuis moult à souffrir, laquelle sera,cy aucunement déclairée , jà soit que ce

pas
du

temps, ne de la date de cette histoire. Or est-il ainsi que le Roy dessusdit, chevauchant de ladicte ville du Mans à aler audit pays de Brelaigne, ses princes et sa chevalerie estant assez près ile lui, lui print assez soudainement une maladie , «le laquelle il devint ainsi comme hors de sa bonne inémoire. Et incontinent tolly ung espieu de guerre à ung de ses gens, et en féry le varlet du bastard de Lengres, tellement qu'il l'occist, et après occist ledit bastard de Lengres '. Et si féry telement le duc d'Orléans, son frère, que, nonobstant qu'il feust armé, si le navra-il ou bras. Et de rechef navra le seigneur de Sempy', et l'eust mis à mort, à ce qu'il monstroit, se Dieu ne l’eust garandi. Mais en ce faisant, se laissa cheoir à terre, et par la diligence du seigneur de Coucy et autres ses féaulx serviteurs, fut prins, et lui ostèrent à moult grant peine ledit espieu. Et de là fut ramené en ladicte ville du Mans, en son hostel, où il fut visité par notables médecins; néantmoins on y espéroit plus la mort que la vie. Mais par la grace de Dieu, il fut depuis en meilleur estat, et revint assez en sa bonne mémoire ; non pas telle que paravant il avoit eue. Et depuis ce jour, toute sa vie du

1. Guillaume de Poitiers fils naturel de Guillaume , évêque de Langres. (Note de Ducange.) Le Religieux de Saint-Denis dit que le roi tua quatre hommes, et entre autres le bâtard de Polignac. (Chron. de Ch. Vi, t. II, p. 20.)

2. L'édit. Vérard donne la mauvaise leçon , Sainct Py, et plus bas Conchy, pour Coucy, qui est dans notre manuscrit.

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