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4° Les Romains, qui, par une conquête de quatre siècles, ont effacé la langue des peuples conquis et détruit leur personnalité.

5° Enfin, les peuplades germaniques qui, en peuplant, au cinquième siècle, les solitudes qu'avait faites l'empire romain dans les Gaules, infusèrent un sang nouveau dans les veines d'un monde alors décrépit.

L'histoire des langues a eu ses révolutions comme les sciences naturelles. La conjecture ingénieuse, l'aventure risquée, a fait place à l'observation des phénomènes généraux de transformation, aux lois résultant de l'étude de ces faits. L'histoire d'un mot est un voyage à travers les siècles et les nations.

La nouvelle méthode philologique a banni pour jamais de la science les hypothèses sutiles et les recherches oiseuses, comme elle a renoncé à la poursuite de cette langue universelle rêvée par les savants du dix-huitième siècle, véritable pierre philosophale de la grammaire. Le vieil illyrien, le basque, le bas-breton, doivent renoncer aux prétentions revendiquées par les Court de Gebelin et les Guillaume de Humboldt.

C'est un fait reconnu que les langues primitives comme les langues dérivées procèdent par un mouvement continu de la synthèse vers l'analyse, c'est-à-dire de l'expression des différents rapports de temps, de lieu, de dépendance, d'attribution, par des désinences spéciales de cas dans les substantiss, de conjugaison dans les verbes, à l'emploi des prépositions et des verbes auxiliaires.

Ces deux procédés de l'esprit humain, la synthèse et l'analyse, se rencontrent ensemble à des degrés différents : le premier domine cependant les langues anciennes; le second, les langues modernes.

Les influences du grec, les débris de l'idiome celte, de l'ibère et du germanique, sont rares et ne se rencontrent qu'à de longs intervalles dans la formation des mots et de la syntaxe de notre langue.

La Grèce a prêté son génie aux lettres françaises; mais elle leur a prêté son inspiration poétique bien plus que ses mots. Il y en a fort peu comparativement qu'on puisse rapporter directement à une étymologie grecque; et malgré toute sa bonne volonté, le plus spirituel et le plus subtil des hellénistes, Henri Etienne, dans son petit Traité sur les conformités du français et du grec, a dû trouver bien plus de ressemblances de tours de phrases et de constructions que de ressemblances de mots. Aussi faut-il conclure de ces analogies ingénieusement rapprochées que ces traits d'une parenté commune au grec et au français, sont plutôt le résultat d'un même tour d'esprit que d'une communication effective entre les colonies grecques et les peuples gaulois.

Le basque n'a laissé que fort peu de traces : les montagnards du Béarn et du pays de Labour n'étaient ni commerçants, ni soldats; ils ne sortaient pas de leurs frontières, qu'ils pouvaient à peine défendre lorsqu'elles étaient menacées; ils ont conservé leur indépendance sauvage, et ils vivaient tranquilles, en gardant leurs chèvres et en pressant leur lait, sans s'inquiéter si leur langue était ou non celle qu'Adam parlait dans le paradis terrestre; ils n'ont donc guère légué aux idiomes de la Gaule que les terminaisons de noms de ville ou de famille en ac, si fréquentes au centre et au midi de la France, en Périgord, en Gascogne.

Le nombre de mots celtiques est plus considérable. On a dressé des listes de racines dans les idiomes gallois qui montrent jusqu'à l'évidence la ténacité du génie populaire. De même que les Grecs ont apporté directement, sans l'intermédiaire du latin, les termes d'arts, de marine, etc., ainsi les Gaulois ont laissé dans la langue française un certain nombre de monosyllabes expressifs que le latin ne pouvait remplacer. Fol, par exemple, glas, cri, broc, sont restés à cause de leur brièveté significative : c'est bien l'argute loqui dont parlait Caton. La plupart de ces mots représentent, comme on le voit, les détails du ménage et de l'agriculture, ou les émotions primitives de l'âme.

Quant à la langue franque, on a singulièrement exagéré son influence. Les conquérants de la Gaule sont restés un moment les dominateurs des populations gallo-romaines, puis ils ont été subjugués eux-mêmes par une civilisation supérieure quoique dégénérée. On a remarqué que les mots empruntés aux langues germaniques expriment le plus souvent les idées sombres de carnage, de haine, et que souvent, par une ironie naturelle aux vaincus, les termes nobles ou emphatiques de l'idiome des conquérants sont tournés, dans le français, en termes de mépris : ainsi ross, coursier, palefroi, le nom poétique du cheval, est devenu une rosse en passant le Rhin; bûch, livre, s'est transformé en bouquin, etc.

La langue française est surtout fille de la latine. Mais quoique la civilisation romaine eût envahi complétement et dénationalisé la Gaule, la langue des ancêtres se parlait encore dans le nord et dans l'ouest; au midi, le latin avait laissé à peine quelque place à de rares vestiges des premiers idiomes.

Par quelle succession d'événements le latin de Cicéron est-il devenu le langage du douzième siècle. Voilà ce qu'il faut examiner.

La langue latine, avec ce mécanisme compliqué d'une période synthétique, cette organisation si délicate, si frèle, si raffinée d'une pensée ordonnée symétriquement, cette variété de nuances, dut se simplifier naturellement lorsqu'elle arriva comme une nécessité officielle, instrumentum regni, aux extrêmes limites de l'empire. Alors la marche solennelle de la phrase romaine dut se rétrécir et se mesurer aux intérêts de localité, la synthèse compliquée céder la place à l'analyse; un latin rapide, bref, un parler d'affaires, succéda au langage du forum et de l'aristocratie sénatoriale; les locutions barbares, les mots germaniques, le patois du pays, souillèrent la pureté native de la langue mère; de la un latin connu d'abord sous le nom de lingua rusticana, que Plaute lui-même ne craignait pas d'employer.

Ainsi, du cinquième au neuvième siècle, deux langues sont en présence, l'idiome franc et le latin : l'un, refoulé par les répugnances populaires et chassé pour jamais avec la dynastie carlovingienne; l'autre, corrompu à mesure que la civilisation antique disparaît sous les attaques successives du christianisme et de la barbarie; alors il se forme un idiome inégalement composé de mots celtiques, germaniques, latins, que la prédominance de ce dernier élément a fait nommer du nom de langue romane.

Du neuvième au douzième siècle, les monuments sont rares, ce sont :

1° Les serments de 842;
2° Le cantique de sainte Eulalie; .
3° Les lois de Guillaume le Conquérant.
Donnons et analysons le texte des deux serments de 842 :

Serment de Louis le Germanique.

Pro Deo amur et pro christian poplo et nostro commun salvament, dist di en avant in quant Deus savir et potir me dunat, si salvaray eo cist meon fradre Karlo, et in adjudha et in cadhuna cosa, si com om per dreit son fradra salvar dist, in o quid il mi altresi faret, et ad Ludher nul plaid nunquam prindrai qui meon volcist meon fradre in damno sit (1).

(1) TRADUCTION. Pour l'amour de Dieu, et pour le peuple chrétien et notre com

Pro, pour, comme dans pro patria.
Deo amur. Dco, génitif synthétique par sa position, sans flexion.
Poblo, corruption de publicum, cf. l'italien pueblo.
Commun. Ici la flexion manque, ainsi que dans le nom salvament.
Dist di en avant, de ista die in ab ante.
In quant, in quantum, en tant que.

Savir, sapere. P changé en v, changement fréquent chez les peuples du Nord qui prononcent un idiome méridional.

Potir, potesse. Peut-être a-t-on dit dans la basse latinité potere. Il n'est pas inutile de remarquer l'analogie de ces infinitifs avec ceux de la langue franque et maltaise qui se parle dans tous les ports de l'Asie Mineure.

Dunat, indicatif présent employé dans le sens du futur.

Salvaray, futur déjà formé analytiquement, comme dans la langue toute moderne : salver-ai salvare habeo.

Si, oui; eo, io, jo, abréviation d'ego.
Cist, istum.
Adjudha, adjuvare (adjuvitare)? adjutare.

Cadhuna. Quisquis ad unum' avec le d euphonique, chaque chose l'une après l'autre, d'où chaque.

Cum, comme. — Om, homo, on.
Per dreit, per directum, par droit.
Dist, doit, debet.
In o, in hoc, à cette condition.
Mi, syncope de mihi.
Altresi, alteri, introduction de l's; mi alteri, à moi autre.
Meon vol, de ma volonté.

Serment de Charles le Chauve.

Si Lodhuwigt sagrament que son fradre Karlo jura conservat, et Karl meos sendra de suo part non los tanit, si jo returnar non l'int pois, ne jo ne neuls cui jo retournar ent pois, in nulla adjudha contra Loduwig nun li juer (1).

Ludwig's, génitif germanique.
Meos sendra, meus senior.
La stanit, extinere, extanere, tenere.
Returnar, détourner, tornare.
L'int, lo-int, lui de là, inde.
Pois, pres., contracté de possum.

(Nilhard, Hertz, Mon. gerin. hist., II, p. 665. — Manuscrit unique.)

Voici un nouveau morceau découvert à la bibliothèque de Valen

mun salut, de ce jour en avant (dorénavant, à l'avenir), en tant que Dieu me donnera de le savoir et de le pouvoir, je sauverai le mien frère Charles, ici présent, et lui serai en aide en chaque chose, comme un homme, par droit, de sauver son frère, à cette condition qu'il en ferait autant pour moi; et avec Lothaire, je ne ferai jamais aucun accord qui, par ma volonté, soit préjudiciable à mon frère.

(1) TRADUCTION. Si Louis observe le serment qu'il jure à son frère Charles, et si Charles, mon seigneur, ne le tient point de son côté, si je ne puis l'en détourner ni moi ni aucun de ceux que je puis en détourner, ne lui serons en aucune aide contre Louis.

ciennes en 1836, qui est connu sous le nom de cantique de sainte Eulalie :

Buono pulcella fut Eulalia (1);
Bonne pucelle fut Eulalie;
Bel avret corps, bellerous anima (2).
Beau avait corps, plus belle åme.
Voldrent la veintre li Deo inimi,
Voulurent la vaincre les ennemis de Dieu (3),
Volvrent la faire diaule servir;
Voulurent la faire le diable servir;
Elle point eskoltet les mals conseillers (4)
Elle n'écouta point les mauvais conseillers
Qu'elle Deo ranget qui maent sus en ciel (5).
Qu'elle subordonnait à Dieu qui habite dans le ciel.
Ne por or, ned argent, ne paramenz (6),
Ni pour or, ni argent, ni parure,
Neule cose ne la povrect pleier (7),
Nulle chose ne la pouvait plier,
La probo sempre non amast lo Deo minestier (8).
A ce que la pauvre n'aimât pas le service de Dieu.
E poro fut présente de Maximien (9),
Par quoi fut-elle en présence de Maximien,
Chi rex eret a ces des sovres payiens (10).
Qui roi était alors sur les païens
Il li exortet dont li nonque chielt (11),
Il l'exhorta, ce qui ne lui importa guère,
Quid il fugit le nom chrestien (12).
À ce qu'elle fuít le nom chrétien.
Elle eut adunet lo suon élément (13).
Elle réunit toutes ses forces.

(1) Mots italiens; affinité primitive de ces dialectes avec le vieux français. (2) Habebet pour habebat. -- Bellerous, bellior, comparat, synthétique. (3) Voluerunt vincere. (4) Eskoltet, corruption de auscultare, écouter. (5) Maent, manet. (6) Ne, ni; ned, d euphonique. - Paramenz, paramentum, parement, parure. (7) Cose, causa, dont le sens s'était considérablement étendu dans la décadence. (8) Minestier, ministerium, métier. - Vers obscur. (9) Poro, per hoc, dioti. (10) Eeret, était, erat. Sovres, sur, supra.

(11) Li, pronom indéclinable ; cf. le pronom év, ulv, des épiques et des lyriques ioniens. — Dont li nonque chielt; calefit, chaloir ; il ne me chaut, il ne m'importe; ça ne me fait ni froid ni chaud.

(12) Fugit, fugeret.

(13) Adunet, réunir, adunare. - Elément, alimentum force; pour dire ce qui la donne.

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