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Library of David King. Leavitt & Co. May 21 1884

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HISTOIRE

DE

FRANCE,

PENDANT LE XVIir SIÈCLE. LIVRE DOUZIÈME.

RÈGNE DE LOUIS XV; MINISTÈRE DU DUC DE CHOISEUL.

S i le règne de Louis XV eût été suivi d'un règne prospère qui, par son énergie, eût réparé les torts de la mollesse et de l'irrésolution , l'historien pourrait tracer avec une rapidité dédaigneuse le tableau des douze dernières années de ce monarque; il indiquerait les désordres d'une cour énervée, heureux d'en voiler les détails. Comme l'abolition des jésuites ne fut point accompagnée en France des catastrophes qui ensanglantèrent celle des templiers, il dirait

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en peu de mots que des moines furent renversés pour avoir qonçu le projet d'une domination universelle. Le triomphe que l'autorité royale remporta sur les parlemens lui paraîtrait le dénouement forcé d'une lutte inégale. Dans l'examen de divers incidens et de quelques procès curieux, il s'apercevrait bientôt que le temps en a diminué l'intérêt, et il n'en surchargerait pas sans nécessité nos annales. Il comparerait les vastes projets d'un ministre, le duc de Choiseul, avec leurs faibles résultats, et ne donnerait pas à des rêves brillânsl'âttention que réclament des combinaisons dont le succès démontre la justesse et la vigueur. Arrivé à l'époque où la France voit sa considération politique honteusement interrompue, il franchirait cet intervalle aussi vite que l'honneur de la patrie semble l'exiger. En parlant des mœurs, des belles-lettres et de la philosophie, il pourrait peindre à grands traits le mouvement d'une, nation qui se précipite en quelque sorte vers le bien-être que ses lumières lui promettent. Mais les malheurs, la chute et la mort de Louis XVI sont une loi de rechereher avec plus de scrupule, de retracer avec plus de sévérité les fautes de son aïeul, et de saisie dans des événemens frivoles en apparence, les pronostics ou les nobiles d'une révolution terrible. - A mesure que j'avance dans ma tâché, je me sens condamné, par la nature de mon sujet, à suivre une marche opposée à celle des historiens de l'antiquité. Chez eux, un petit nombre de personnages éminens remplissent la scène. D'un grand homme qui s'éteint, on passe promptement à un grand homme qui s'annonce.Tout est simple , tout est imposant. Ces historiens ont-ils à dépein| drel'agitation intérieure et même les guerres civiles d'une république?illeur suffit demontrer quelques orateurs où quelques guerriers dont le crédit se balance : l'impulsion | des partis tient uniquement au caractère de leurs chefs. S'agit-il de retracer l'action violente d'un gouvernement despotiquè ? 'univers paraît ébranlé par la frénésie d'un tyran ou calmé par la sagesse d'un seul homme. Les monarchies tempérées des temps modernes offrent un tableau beaucoup plus compliqué. C'est surtout depuis les grandes découvertes des quinzième et seizième siècles que les noms et les faits historiques se multiplient : l'opinion règne. Les nations veulent concourir à leurs des

tinées. Les souverains éprouvent une résis-* tanCe inaccoutumée. Jusqu'au dix-huitième siècle, cette résistance est souvent vaincue. Henri IV la domte par sa magnanimité, Richelieu par le mélange des ressources du génie et des moyens de la terreur,LouisXIV par d'habiles prestiges. L'opinion n'avait encore ni un but, fixe ni un mouvement progressif. Elle devient plus constante dans ses vœux à mesure que le gouvernement paraît plus mobile dans ses résolutions. On dirait qu'il s'est formé une démocratie factice. Tout homme qui prend de l'empire sur ses contemporains, soit en excitant l'enthousiasme, soit en armant la raison, soit en lançant le ridicule, possède autant, et plus qu'un ministre, qu'un roi, le privilége d'amener de grands événemens. L'écrivain qui ne peut méconnaître la puissance de ces divers mobiles désespère de les présenter avec ordre, avec clarté. Il s'embarrasse de ses propres conjectures et se défie du sentiment qui a pu les lui dicter. Quelque travail qu'il s'impose, il sent qu'un travail du même genre reste à faire à ses lecteurs. C'est particulièrement dans ce Livre que j'ai à peindre la vive agitation des esprits et à montrer la première pensée des innovations

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