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guerre ruineuse. Les seigneurs les plus considérés ne se mettaient point sur les rangs ou ne réunissaient qu'un petit nombre de suffrages. Catherine fut assez habile et assez puissante pour leur faire préférer un jeune Polonais dont le titre le plus signalé était d'avoir été son amant. Un long murmure avait éclaté dans la nation lorsque ce choix avait été proposé. « Faut» il, disait-on, que la Pologne acquitte la » scandaleuse dette d'une épouse adultère? y Comment Poniatowski signalera-t-il sa » reconnaissance envers sa protectrice? Son » entière dépendance en sera le gage et pré» parera la nôtre. Verrons-nous de sitôt » se retirer de notre territoire l'armée qui » se présente pour arracher nos suffrages? » Une cour despotique va donc imposer ses » lois à la seule nation qui reste immuable » dans sa liberté et qui garde une hono» rable fidélité aux lois de ses ancêtres? » » Poniatowski ne négligeait rien pour calmer de si vives inquiétudes. La noblesse et la beauté de ses traits annonçaient la bonté qui lui était naturelle , et lui faisaient supposer une énergie dont, malheureusement pour lui-même et pour son peuple, il était entièrement privé. Il avait étudié dans plusieurs cours et dans les sociétés lettrées de

Paris, les moyens de séduire. Les malheurs qu'il avait souvent éprouvés dans une vie errante, l'avaient façonné au talent d'émouvoir et de persuader même ses ennemis. Il s'exprimait éloquemment dans une langue chère à ses compatriotes, le latin. Les familles qui avaient le plus de titres à lui disputer la couronne furent bientôt amenées à seconder ses prétentions. Il avait présenté au patriotisme éclairé des Czartorinski, une espérance qui était chez lui aussi sincère qu'ardente : celle de dégager enfin la liberté polonaise des usages anarchiques conservés avec un respect funeste et superstitieux dans les institutions de la république, de satisfaire avec précaution aux vœux de l'humanité et de la philosophie, et de prendre enfin pour modèle le gouvernement d'Angleterre. Pouvait-on craindre que Catherine contrariât un plan aussi sage ? Les partisans de Poniatowski se figuraient que la vive affection qu'elle continuait à témoigner à son ancien amant en dépit des Orloff, était le seul mobile de ses efforts pour l'élever à la royauté; qu'elle-même, despote avec regret dans un pays trop barbare pour être de longtemps digne de la liberté, verrait sans ombrage la Pologne s'assurer un gouvernement régulier aux dépens de quelques droits trop dangereux à exercer. Des illusions si spé- A* cieuses, combinées avec les moyens plus directs de la crainte et de la corruption, décidèrent l'élection de Poniatowski , qui †, prit le nom de Stanislas-Auguste. de Pologne. Jamais, même pendant la rivalité de 7 # Pierre Io et de Charles XII, le suffrage des 7o4 . Polonais n'avait été arraché plus violemment par la force étrangère. Un calme momentané succéda aux scènes tumultueuses dont Varsovie et la diète avaient été le théâtre. Bientôt Stanislas-Auguste ne tarda pas à connaître qu'en devenant roi, il était tombé sous le joug d'une protectrice perfide, et qu'elle ne cesserait de lui demanderl'avilissement de sa patrie.Tous les projets qui avaient reçu l'aveu de Catherine, étaient traités par elle de romanesques. La cour de Russie l'invitait à ne point donner prise à des ennemis vigilans et implacables, et en même temps elle prenait les mesures les plus propres à l'environner d'ennemis nouveaux. Ce fut au nom de la philosophie que Catherine éleva dans la Pologne un sujet de discorde dont la ruine de cette république devait être le résultat. La Pologne, quoique livrée à tous les maux de l'anarchie, avait eu lé bonheur d'éviter lesguerres religieuses que la réforme

de Luther avait allumées dans presque tous les Etats de l'Europe : ce schisme y avait pénétré. La réforme fit d'abord de tels progrès dans des familles distinguées, que les catholiques n'osèrent se livrer à l'emportement de leur zèle; ils se contentèrent d'éloigner des emplois, par leurs manœuvres, ceux qui leur inspiraient le plus d'ombrage, sans oser les en priver par une loi. On coin prenait avec les réformés, sous le nom de dissidens, un petit nombre d'Ariens et de sectateurs du rit grec. La discorde s'établit bientôt entre ces sectaires» Les catholiques en profitèrent pour persécuter les uns avec le secours des autres. Les dissidens, pour avoir séparé leurs intérêts , se virent enlever leur droit de suffrage. Les principes de tolérance qui circulaient en Europe , ranimèrent leurs prétentions. La plupart des seigneurs polonais, et le roi surtout , étaient portés à les favoriser; mais ils attendaient que les esprits eussent été généralement préparés à un acte judicieux et politique. Ils savaient combien la jalousie est habile à se déguiser sous l'apparence des scrupules. Catherine II parut s'indigner des délais que demandait Stanislas-Auguste pour accomplir ses vœux en faveur des dissidens.

Le prince Repnin, qui dictait avec une ar'rogance insupportable les ordres de la Russie à la Pologne, déclara que les dissidens étaient sous la protection de sa souveraine, exigea que la diète leur rendît immédiatement le droit de suffrage, traita de révolte une opposition modérée et légale, et fit enlever enfin l'évêque de Cracovie et huit des principaux sénateurs. « Il n'y a donc plus de patrie pour nous, » s'écrièrent dans une indignation commune les adversaires de Stanislas-Auguste, et même quelques-uns de ses partisans : « Par » quel droit de conquête les Moscovites, » si dédaignés de nos ancêtres , règnent» ils dans nos murs et portent-ils jusque » dans nos assemblées leur brutale inso» lence? Où sont pour eux les titres de la » victoire ? Quelle honteuse destinée que » la nôtre, si notre liberté, si notre indé» pendance doivent périr par l'astuce d'une » femme ! Eprouvons enfin par quelques » combats un peuple qui doit au courage » des Polonais de n'avoir pas subi le joug » des Ottomans. Malheur aux grandes puissances de l'Europe, si elles ne secondent » pas nos efforts ! Mais elles veillent sur » nos dangers : aucun cabinet ne souffrira » que la Pologne devienne une province

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