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ENTRETIENS

SUR

^ORTHOGRAPHE

FRANÇOISE

ís AUTRES OBJETS ANALOGUES.

PREMIER DIALOGUE,

Servant D'introduction.

L'ABBÉ, LE COMTE, LE MILORD. Ie Milord.

^ E suis ravi, Messieurs , que le retour de la belle saison me procure le plaisir de m'entretenir quelques instants avec vous. L'amitié qui nous unit me fait chérir une langue dont votre conversation m'a fait sentir toutes les beautés. Je n'ai rien négligé jusqu'ici pour m'en approprier le génie & les hnes

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ses: j'ai consulté tous les auteurs qui pouvoient me servir de guides a cet égard; mais j'ai trouvé tant de contradictions , tant d'incertitude ; tant de fois on m'a renvoyé à l'usage , que mes lectures ont presque toujours augmenté mes doutes au lieu de les éclaircir. Votre orthographe & votre prononciation partagent les grammairiens en plusieurs sectes. Chacun propose ses décisions comme des loix sacrées & inviolables, jusqu'à ce que de nouvelles réflexions lui aient fait adopter des règles différentes; car non-feulement ils font opposés Tes uns aux autres, mais ils ne font pas toujours d'accord avec eux-mêmes. Souvent, après m|être appuyé fur les principes d'un ouvrage célèbre, je me fuis vu condamné fans rappel par une nouvelle édition du même ouvrage.

L'a B B E.

Ces bifarreries & ces inconséquences n'influent presque jamais fur les règles fondamentales: ce font ordinairement des accessoires frivoles qu'on peut abandonner au caprice de l'usage. II y a dans ï'orthographe comme dans la parure, des modes extravagantes, dont les personnes sensées mumurrent, & auxquelles il ne leur est pas toujours permis de se soustraire.

Le Comte.

Ces contradictions n'auroient point lieu si, depuis que plusieurs grands hommes ont donné à la langue françoife toute la perfection dont elle est susceptible , ceux dont les ouvrages font autorité s'étoiene opposés fermement a toute espèce d'innovations.

Le Milord.

Le respect pour l'usage établi est souvent un préservatif contre unefoule d'erreurs; mais il faut avouer qu'il s'oppose quelquefois aux progrès de nos connoiíTances. II est à croire que dans le principe , les mots ne rensermoient que les lettres nécessaires à la prononciation. L'oreiilc choqués par la

dureté de plusieurs sons, exigea bientôt qu'on les adoucît, ou même qu'on les supprimât. Les savants, après s'être vainement récriés contre ces innovations, furent contraints de les adopter & de leur donner force de loi. Mais comme ils étoient les maîtres de la langue écrite, ils voulurent conserver les traces d'une prononciation qui n'existoit plus: ce fut !'époque des inconséquences qui rendent votre langue si difficile aux étrangers, & qui mettent les François mêmes dans le cas de ne la savoir presque jamais qu'imparfaitement.

Le Comte.

Falloit - il que les gens de lettres autorifaíîènt une prononciation molle & efféminée, contraire à la première institution de la langue?

Le Milord.

Peut-être eût-il mieux valu qu'ils se fussent opposés au torrent; mais , dès qu'ils se crurent forcés d'admettre quelques changements dans la prononciation , rien ne put les dispenser de représenter les nouveaux sons par de nouvelles combinaisons de caractères. Ces corrections faites a propos , eussent applani mille difficultés vaines & rebutantes , en conservant un accord parfait entre le son des mots & leur orthographe.

Le Comte.

Mais la prononciation varie tous les jours: il faudroit donc altérer fans cesse la construction des mots.

Le Milord.

Quand ces variations feraient encore plus fréquentes, il feroit toujours fort utile de s'y conformer. Lorsqu'on serait unanimement convenu du rapport qui doit exister entre les sons & les caractères qui les expriment, les livres nouveaux offriraient le tableau de la prononciation actuelle, & les ouvrages anciens, rangés selon la date de leur impreílion, formeroient une histoire fidèle & curieuse des caprv» ces de l'usage k cet égard. Nous recueillons avec foin tout ce qui peut nous instruire des usages & des modes qui régnoient parmi nos pères; nous repétons avec vénération le nom altéré & défiguré d'un vêtement dont la forme nous est inconnue: avec quel plaisir ne remonteriez-vous pas k la prononciation mâle & rustique des anciens François ! Quel fruit ne retireriez-vous pas en rapprochant & comparant toutes les nuances par lesquelles les mots ont passé avant d'arriver jusqu'à nous! L'histoire du langage peut répandre beaucoup de lumières fur celle des mœurs.

X'A B B í.

II me semble que vous exagérez un peu l'inconséquence de l'usage. Depuis un siècle, la prononciation françoise n'a éprouvé qu'un petit nombre de changements très-légers, qui tendent, comme ceux qui les ont précédés, k rendre l'harmonie du discours plus douce, plus agréable, & peut-étre moins noble & moins majestueuse. Toutes les innovations qui ont été faites ou proposées jusqu'ici dans la construction des mots, n'ont presque jamais «u pour but que de rapprocher l'orthographe de la prononciation. On n'a pas été assez ferme pour les proscrire totalement, ni assez conséquent pour les admettre par-tout où elles pouvoient contribuer k la perfection du langage; de forte que, dans certains cas, Fétyrnologic a été conservée avec un soin minutieux , & que, dans d'autres; on n'en retrouve pas la moindre trace. Voilh , si je ne me trompe, la principale origine des bisarreries qui défigurent notre langue , & qu'on ne peut apprécier utilement qu'en les comparant avec les règles dont elles nous forcent de nous écarter.

Le Comte.

C'est en vain qu'on voudroit soumettre l'ortho

Îjraphc k des règles sûres & invariables : de tous es systèmes qu'on a imaginés fur cette matière, au

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