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rant les dents, je tiens à vous apprendre que je suis apparenté, du côté de ma mère, à Carbine, le vainqueur de la coupe de Melbourne ; et nous ne sommes pas habitués, dans mon pays, à nous laisser passer sur le ventre par des mulets à langue de perroquet et à tête de cochon, domestiques dans une batterie de pétardières et de chasse-pois... Etes-vous prêt?

- Debout sur les jambes de derrière ! brailla Billy.

Tous deux se cabrèrent face à face, et je m'attendais à un furieux combat, lorsqu'une voix gargouillante, qui roulait sourdement, sortit de l'obscurité à droite :

Enfants, qu'avez-vous à vous battre ? Calmez-vous ! Les deux bêtes retombèrent en renâclant de dégoût, car ni cheval ni mulet ne peuvent supporter la voix d'un éléphant.

- C'est Double-Queue, dit le cheval de troupe. Je ne peux pas le souffrir ! Une queue à chaque bout, c'est trop.

Exactement mon avis, dit Billy, en se pressant contre le cheval pour se rassurer. Nous avons des points communs, en somme.

Je suppose que nous avons hérité ces points-là de nos mères, dit le cheval de troupe. Ce n'est pas la peine de se quereller pour

si peu. Eh ! Double-Queue, êtes-vous attaché ?

Oui, dit Double-Queue, dont le rire roula tout le long de sa trompe. Je suis au piquet pour la nuit. J'ai entendu ce que, vous autres, vous avez dit. Mais n'ayez pas peur, je reste où je suis.

Les boeufs et le chameau dirent à mi-voix :
- Peur de Double-Queue, quelle absurdité !
Et les boufs continuèrent :

Nous sommes fâchés que vous ayez entendu, mais c'est vrai !.. Double-Queue, pourquoi avez-vous peur des canons lorsqu'ils parlent?

– Eh bien, dit Double-Queue, en frottant une de ses jambes de derrière contre l'autre, exactement comme un petit garçon qui récite une fable. Je ne sais pas tout à fait si vous comprendriez !

Nous ne comprenons pas, mais il nous faut tirer les canons, dirent les boufs.

Je le sais, et je sais que vous êtes beaucoup plus braves que vous ne le pensez. Mais, avec moi, c'est différent. Le capitaine de ma batterie m'a appelé l'autre jour : Anachronisme pachydermateux !

- C'est un autre moyen de combattre, je suppose ? dit Billy, qui reprenait ses esprits.

Vous, vous ne savez pas ce que cela veut dire, naturellement, moi, je le sąis. Cela signifie : « entre le zist et le zest»; et c'est juste où je suis. Je peux voir dans ma tête ce qui arrivera quand un obus éclate; et, vous autres beufs, vous ne le pouvez pas.

- Moi, je le peux, dit le cheval de troupe... Au moins un peu. J'essaie de n'y pas penser!

Je vois mieux que vous, et j'y pense, moi. J'ai plus de surface qu'un autre à préserver, et je sais que, lorsque que je suis malade, personne ne connait la manière de me soigner. Tout ce qu'ils peuvent

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faire, c'est de suspendre la solde de mon cornac jusqu'à ce que je me remette, et je ne peux pas avoir confiance en mon cornac.

Ah! dit le cheval de troupe, cela explique tout. Je peux avoir confiance en Dick, moi.

Vous pourriez mettre un régiment entier de Dicks sur mon dos sans que je m'en comporte mieux. J'en sais juste assez pour me sentir mal à mon aise, et pas assez pour aller de l'avant, malgré tout.

Nous ne comprenons pas, dirent les baufs.

Je sais que vous ne comprenez pas. Ce n'est pas à vous que je parle. Vous ne savez pas ce que

c'est
que

du sang Si, nous le savons, dirent les boufs. C'est une matière rouge qui imbibe la terre et qui sent. Le cheval de troupe lança unc ruacle, fit un bond et s'ébroua :

- Ne parlez pas de cela, fit-il. Je le flaire d'ici rien que d'y penser; cela me donne envie de fuir, quand je n'ai pas Dick sur le dos...

Mais il n'y en a pas ici, dirent le chameau et les boufs. Pourquoi êtes-vous si stupide?

C'est une sale chose, dit Billy. Je n'ai pas envie de fuir, mais je n'aime pas en parler.

Vous y êtes ! dit Double-Queue, en agitant sa queue pour expli quer.

Sûrement... Oui, nous avons été ici toute la nuit, dirent les boufs.

Double-Queue frappa le sol du pied, en faisant résonner son anneau de fer.

Oh, je ne vous parle pas, à vous. Vous ne pouvez pas voir à l'intérieur de vos têtes.

– Non. Nous voyons par nos quatre yeux, dirent les baufs. Nous voyons

droit en face de nous.

Si je n'étais capable que de cela et de rien autre, vous n'auriez pas besoin de tirer les gros canons. Si j'étais comme mon capitaine il peut voir des choses à l'intérieur de sa tête, lui, avant que le feu commence, et il tremble du haut en bas, mais il on sait trop pour fuir

si j'étais comme lui, je pourrais tirer les canons à votre place. Mais si j'avais tant d'intelligence, je ne serais jamais venu ici. Je serais roi dans la forêt comme j'avais l'habitude d'être, dormant la moitié du jour, et me baignant lorsque cela me plaisait. Je n'ai pas pris de bon bain depuis un mois.

Tout cela est bel et bon, dit Billy, mais il ne suflit pas de donner à une chose un nom qui n'en finit pas pour y changer quoi que ce soit.

– Chut! dit le cheval de troupe. Je crois que je comprends ce que Double-Queue veut dire.

- Vous comprendrez micux dans une minute, dit Double-Queue en colère. Pour le moment expliquez-moi pourquoi vous n'aimez pas ceci !

Il commença à trompeter furieusement et de toute sa fu ce.

Arrêtez! dirent ensemble Billy et le cheval de troupe. Et je pus les entendre trépigner et trembler. Le barrissement d'un éléphant est toujours désagréable, spécialement dans la nuit noire.

- Je ne m'arrêterai pas, dit Double-Queue. Expliquez-moi donc cela, s'il vous plait? Hhrrmph! Rrrt! Rrrmph! Rrrhha!

I! s'arrêta tout à coup, et j'entendis dans l'obscurité une petite plainte qui m'apprit que Vixen m'avait enfin retrouvé. Elle le savait aussi bien que moi, la chose au monde dont l'éléphant a le plus peur, c'est un petit chien qui aboie ; aussi elle s'arrêta pour persécuter DoubleQueue dans ses piquets, jappa autour de ses gros pieds. DoubleQueue s'agita et cria :

Allez-vous en, petit chien. Ne flairez pas mes chevilles, ou bien je vais vous donner un coup de pied... Bon petit chien, gentil petit chien !... Là !... Rentrez à la maison, vilaine petite bête hargneuse... Oh! pourquoi personne ne l'enlève-t-il ! Elle va me mordre dans une minute.

Paraît, dit Billy au cheval de troupe, que notre ami DoubleQueue a peur à peu près de tout. A l'heure qu'il est, si on m'avait donné une ration par chien auquel j'ai donné un coup de pied sur le champ de manæuvre, je serais presquc

aussi gros que

Double-Queue. Je sifflai; Vixen courut à moi, toute crottée, et me lécha le nez, et me raconta une longue histoire sur ses recherches à travers le camp. Je ne lui ai jamais laissé savoir que je comprenais le langage des bêtes, car elle aurait pris toutes sortes de libertés. Aussi boutonnai-je sur elle inon pardessus, tandis que Double-Queue s'agitait, foulait le sol et grondait en lui-même.

C'est extraordinaire! Tout à fait extraordinaire ! C'est un mal qui court dans la famille. Où est-elle passéc, cette sale petite bête ? Je l'entendis tâter autour de lui avec sa trompe.

Je crois que nous avons tous nos faiblesses, chacun les siennes, continua-t-il en se mouchant. Tout à l'heure, vous autres, messicurs, paraissiez alarmés, je crois, lorsque je trompetais.

Pas précisément alarmés, dit le cheval de troupe, mais c'était comme si j'avais eu sur la peau des frelons au lieu d'une selle. Ne l'ecommencez pas.

- J'ai peur d'un petit chien, et le chameau qui est ici a peur des mauvais rêves dans la nuit.

C'est très heurcux pour nous que nous n'ayons pas à combattre tous de la même façon, dit le cheval de troupe.

Ce que je voudrais savoir, émit le jeune mulet qui avait gardé le silence pendant longtemps, ce que je voudrais savoir, c'est pourquoi il nous faut combattre du tout.

Parce qu'on nous le dit, lit le cheval de tronpe, avec un ébrouement de mépris.

C'est l'ordre, dit Billy le mulet; ct ses můchoires sonnèrent. - Hukm hai! (C'est l'ordre), dit le chameau avec un glouglon ; et Double-Queue et les boufs répétèrent :

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Hukm hai!
Oui, mais, qui donne les ordres ? dit le mulet de recrue.
L'homme qui marche à votre tête...
(u s'asseoit sur votre dos...
Ou tient la corde de votre nez...

Ou vous tord la queue... dírent Billy, le cheval de troupe, le chameau et les boufs, l'un après l'autre.

Mais qui leur donne des ordres ? – Voilà que vous voulez en savoir trop, jeunesse, dit Billy, et c'est le bon moyen de vous attirer un coup de pied. Tout ce que vous avez à faire, c'est d'obéir à l'homme qui est à votre tête, et sans poser de questions.

Il a raison, dit Double-Queue. Je ne peux pas toujours obéir, parce que je suis « entre le zist et le zest», mais Billy a raison. Obéissez à l'homme posté près de vous, qui donne l'ordre, ou bien vous arrêterez toute la batterie et vous serez rossé par-dessus le marché. Les boufs de batterie se levèrent pour s'en aller.

Le matin vient, dirent-ils ; nous allons nous en retourner à nos lignes. C'est vrai que nous ne voyons que devant nos yeux et que nous ne sommes pas très intelligents; cependant nous sommes les seuls, ce soir, qui n'ayons pas eu peur. Bonsoir, à gens courageux !

Personne ne répondit, et le cheval de troupe demanda, pour changer le cours de la conversation :

Où est ce petit chien ?... Un chien quelque part, cela veut dire qu'il y a un homme.

Je suis ici, jappa Vixen, sous la culasse de canon avec mon homme. C'est vous, grosse bête, gros étourneau de chameau, là-bas, c'est vous qui avez renversé notre tente. Mon homme est très en colère.

Peuh ! dirent les beufs, ce doit être un blanc. - Naturellement, un blanc, dit Vixen. Croyez-vous que ce soit un bouvier noir qui s'occupe de moi?

Huah! Ouach! Ugh! dirent les boufs. Allons-nous en promptement.

Ils plongèrent dans la boue, et firent si bien qu'ils enfilèrent leur joug au timon d'un caisson de munitions, où il resta fixé.

- Maintenant, ça y est, dit Billy tranquillement, Ne vous débattez pas. Vous voilà en panne jusqu'au jour ! Que diable vous prend-il ?

Les bæufs faisaient entendre les longs ronflements silllants familiers au bétail hindou, se poussaient, se bousculaient, tournaient sur euxmêmes, piétinaient, glissaient; ils tombèrent presque dans la boue, en grognant de fureur.

Vous allez vous casser le cou d'ici un instant, dit le cheval de troupe. Qu'est-ce qui vous arrive lorsqu'on parle d'homme blanc ? Je vis avec les blancs.

— Ils... nous... mangent!... Tirel dit le bouf qui était le plus près. Le joug claqua avec un bruit sec, et ils disparurent lourdement.

Je ne savais pas auparavant ce qui épouvantait le bétail hindou à la vue des Anglais. Nous mangeons du bouf — viande à laquelle ne touche jamais un conducteur de bétail — ct, naturellement, le bétail n'aime pas cela.

Qu'on me fouette avec mes chaînes de båt, si j'aurais pensé que deux gros blocs comme cela pouvaient perdre la tête, dit Billy.

N'importe, je vais aller voir cet homme. La plupart des hommes blancs, je sais, ont des choses dans leurs poches, dit le cheval de troupe.

Je vous laisse, alors. Je ne je les aime pas assez. D'ailleurs, les hommes blancs, qui n'ont pas d'endroit pour dormir sont la plupart du temps des voleurs, et j'ai sur le dos pas mal de propriétés du Gouvernement. Venez, jeunesse, et retournons à nos lignes. Bonne nuit, Australie!... On vous verra à la parade demain, je suppose ? Bonne nuit, vieille balle de foin !... Tâchez de mettre un frein à vos sentiments, n'est-ce pas ? Bonne nuit, Double-Queue ! Si vous nous dépassez sur le terrain demain, ne trompetez pas. Cela dérange l'alignement.

Billy le mulet s'en alla clopinant, avec son dandinement martial de vieux troupier, et le cheval vint frotter sa tête contre ma poitrine; je lui donnai des biscuits, tandis que Vixen, qui est la plus vaine des petites chiennes, lui contait des mensonges au sujet des vingtaines de chevaux qu'elle et moi nous possédions.

- J'irai à la paradle demain dans mon dog-cart, dit-elle. Où serezvous ?

- A la ganche du second escadron. C'est moi qui règle le pas pour toute ma troupe, ma petite dame, dit-il poliment. Maintenant, il me faut retourner auprès de Dick. Ma queue est toute crottée, et il va mettre deux heures de gros travail à me panser avant la parade.

La grande revue des trente mille hommes avait lieu dans l'aprèsmidi ; et Vixen et moi avions une bonne place tout près du vice-roi et de l'émir d'Afghanistan. Celui-ci était coiffé d'un haut et large bonnet d'astrakan noir, qu’ornait une grande étoile de diamants. Pendant la première partie de la revue, le temps fut radieux, et les régiments défilèrent, vague sur vague de jambes se mouvant toutes ensemble et de fusils tous en ligne, jusqu'à nous brouiller les yeux. Puis, la cavalcric arriva au son du magnifique galop de Bonnie Dundee, et Vixen, assise dans le dog-cart, dressa les oreilles. Le second escadron des lanciers fila devant nous et le cheval de troupe parut, la queue comme de la soie filée, faisant des courbettes, une oreille droite et l'autre couchée, réglant l'allure pour tout son escadron, et ses jambes marchaient comme sur une mesure de valse. Puis vinrent les gros canons, et je vis Doublc-Qucuc et deux autres éléphants attelés de front à un canon de siège de quarante, tandis que vingt attelages de bocufs marchaient derrière. La septième

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