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qu'il en soit ainsi; au contraire, les gouvernements font naître des différends s'il n'en existe pas, parce qu'ils n'ont pas d'autres prétextes pour entretenir des armées, soutiens nécessaires de leur puissance. Ainsi les amis éclairés de la paix cachent au peuple qui souffre et travaille le seul moyen de se délivrer de l'esclavage où on le prépare dès le bas-âge avec les idées patriotiques, où on le maintient avec l'aide des apôtres vendus du Christianisme, en le liant par le serment et l'effroi des châtiments.

A notre époque d'union intime et pacifique entre gens de diverses nationalités ou Etats, la fausseté du patriotisme, réclamant toujours l'hégémonie pour un Etat ou une nationalité et, par suite, entraînant les hommes dans des guerres inutiles et ruineuses, est trop évidente pour que les hommes sages d'à présent ne s'en délivrent pas. Quant à la fausseté du serment religieux obligatoire, défendu absolument par l'Evangile même que reconnaissent les gouvernements, grâce à Dieu, on y croit de moins en moins. De sorte que réellement empêche la majorité des hommes de refuser le service militaire, c'est la crainte des punitions que les gouvernements infligent pour ce refus. Mais cette terreur n'est que la conséquence du men songe des gouvernements et ne s'explique que par l'hypnotisme.

Les gouvernements peuvent et doivent avoir peur des réfractaires, et, en réalité, ils en ont peur, parce que chaque resus diminue ce prestige artificiel par quoi les gouvernements en imposent à leurs sujets. Mais les réfractaires n'ont aucune raison de redouter un gouvernement qui demande le crime. En refusant le service militaire, chaque homme risque beaucoup moins qu'en l'accomplissant. Le refus et la punition prison ou déportation - c'est très souvent une assurance contre les dangers de ce service. En entrant dans l'armée, chaque homme risque de prendre part à une guerre et s'y prépare; en temps de guerre, il sera dans l'état d'un condamné à mort. Je l'ai vu à Sébastopol où notre régiment, remplaçant à un bastion deux régiments décimés, y est resté le temps qu'il a fallu pour le détruire. Hasard plus favorable, un homme entré au service militaire n'y est pas tué, mais meurt par suite de l'insalubrité des établissements et de la vie militaires. Le troisième cas, c'est qu'il ne puisse supporter une insulte de son chef, et commette un crime contre la discipline : il subira alors une punition pire que celle qu'il aurait subic en refusant le service militaire. Autre cas : au lieu de la prison ou de la déportation à laquelle il eût été condamné en refusant d'aller au régiment, cet homme passe trois ou cinq années de sa vie dans l'exercice de l'assassinat, dans un milieu corrompu, dans un esclavage comparable à celui de la prison, astreint en outre à cette humiliation d'obéir à des hommes pervers.

C'est la première raison. La deuxième, c'est que chaque homme, et cela n'est pas impossible, peut espérer qu'en refusant le service militaire, il ne subira aucune punition, que son refus sera la preuve suprême du mensonge des gouvernements, et qu'on ne pourra pas le

punir parce qu'on ne trouvera aucun homme assez stupide pour contribuer à la punition de celui qui a refusé son concours à un crime. L'obéissance à la loi militaire ne s'explique donc que par une force hypnotique de la foule, semblable aux moutons de Panurge se jetant à l'eau pour éviter un péril incertain.

Mais, outre l'intéret, une autrc causc doit inciter tout homme non hypnotisé, et qui comprend l'importance de ses actes. à refuser le service militaire. Un homme ne peut pas vouloir que sa vie soit inutile, ne s'emploie ni au service de Dieu, ni à celui des lommes. Très souvent la vie d'un homme passe sans lui fournir l'occasion d'être utile; or, de nos jours, l'appel au service militaire est cette occasion offerte à tous. En refusant son concours personnel à l'armée ou en refusant de payer les impôts que le gouvernement lève pour elle, il rend par son refus un grand service à Dieu et aux hommes : par ce refus, il contribue de la façon la plus sûre et la plus puissante au mouvement de l'humanité vers une meilleure organisation sociale.

Non seulement il est avantageux de refuser le service militaire, comme feraient la majorité des hommes de notre temps s'ils n'étaient pas hynoptisés, mais il est inadmissible qu'on ne le refuse pas. Pour tout homme existent des actes moralement impossibles, aussi impossibles que certains actes physiques. Et l'un des actes moralement impossibles pour la plupart des hommes d'à présent, s'ils sont affranchis d'hypnose, c'est la promesse d'obéir aveuglément à des hommes indifférents et immoraux qui se proposent l'assassinat. Ainsi, il est donc non seulement avantageux et obligatoire de refuser d'entrer dans l'armée, mais de plus c'est une chose impossible pour quiconque a l'esprit libre.

« Mais qu'arrivera-t-il quand tous les hommes refuseront d'aller au régiment? Les méchants ne connaîtront plus ni frein ni loi, ils triompheront! Nous ne pourrons nous défendre contre les sauvages et les hommes de la race jaune qui viendront et nous conquerront! »

Ai-je à dire que les méchants triomphent déjà depuis longtemps, qu'ils luttent contre les chrétiens ? Doit-on commencer de redouter ce qui existe depuis si longtemps ?

Je ne dirai pas que la crainte des sauvages et des jaunes que nous agaçons avec soin, à qui nous apprenons à combattre, est absurde, et que pour se défendre de ces sauvages et de ces jaunes la centième partie des troupes qui existent actuellement en Europe est suffisante.

Je ne parlerai pas de tout cela, parce que les opinions agitées par tout le monde ne peuvent pas servir de manuel pour régler nos actes et notre vie.

A l'homme a été donné un autre manuel, manuel indiscutable, le manuel de sa conscience, d'après lequel il sait absolument ce qu'il fait et ce qu'il doit faire.

Et c'est pourquoi ce danger dont on menace chaque homme s'il refuse le service, comme celui que courrait le monde si ce refus se généralisait, tout cela n'est qu'une partie du grand et affreux mensonge

dans lequel erre. l'humanité chrétienne et que les gouvernements entretiennent avec soin pour se maintenir.

Que l'homme agisse selon son esprit, sa conscience et son Dieu, ce sera le meilleur pour lui et pour tout le monde.

Les hommes de notre temps se plaignent de la mauvaisc direction de la vie dans notre monde chrétien. Peut-il en être autrement quand nous tous, dans notre conscience, reconnaissons depuis des milliers d'années, non seulement la loi divine fondamentale « Ne tue point », mais la loi d'amour et de fraternité, et que pourtant chaque homme du monde européen nic en pratique cette loi de Dieu qu'il reconnait fondamentale, et que, par ordre du Président, de l’Empereur, du Ministre, de Nicolas ou de Guillaume, il prend l'abject uniforme, les armes de meurtre et dit : « Je suis prêt, je battrai, je ruinerai, je tuerai qui vous voudrez! »

Quelle peut être la société composée de tels hommes? Elle doit être abominable, et elle est vraiment abominable.

Souvenez-vous, frères; n'entendez-vous pas ce misérable qui, dès l'enfance, vous empoisonnait par le diabolique esprit de patriotisme, contraire au bien et à la vérité, et qui n'est bon qu'à vous priver de vos biens, de votre liberté, de votre dignité humaine! N'entendezvous pas ces vieux imposteurs qui vantent la guerra au nom du Dieu cruel et vengeur qu'ils ont inventé, au nom du Christianisme qu'ils ont altéré! N'entendons-nous pas ces nouveaux Saducéens qui, au nom de la Science et de l'Instruction, voulant en réalité maintenir le statu quo, se réunissent en assemblécs, écrivent des livres, prononcent des discours, promettent aux hommes sans peine une vie douce et pacifique! Ne les croyez pas. Croyez seulement votre conscience qui

que vous n'êtes ni des animaux, ni des esclaves, que vous êtes des hommes libres, responsables de vos actes et que vous ne devez pas être des meurtriers, ni par votre volonté, ni par celle des chefs qui vivent de ces meurtres. Vous n'avez qu'à regarder autour de vous pour voir la folie et l'horreur de tout ce que vous avez fait, de ce que vous faites encore, et pour cesser de faire ce mal que vousmêmes détestez et qui vous perd. Et si vous faites cela, les autorités menteuses, qui d'abord vous corrompent, puis vous torturent, se disperseront d'elles-mêmes sans efforts, comme les hiboux qui fuient la lumière du jour, et alors seront réalisées les conditions nouvelles, humaines, fraternelles de la vie, celles que vous attendez depuis si longtemps, que souhaite avec ardeur l'humanité chrétienne fatiguée de mensonge et acculée à une contradiction... qu'on ne peut résoudre.

Que seulement chaque homme, sans réflexion capticuse et compliquée, fasse ce que sans doute lui dit actuellement sa conscience, et il comprendra la vérité du mot «lc l'Evangile : « Si quelqu'un veut faire la volonté de Dieu, il reconnaitra si ma doctrine est de Dicu oų si je parle de mon chef. » (Jean, VII-I7.)

LEON TOLSTOT

vous dit

Service de la Reine

Il avait plu à verse pendant un grand mois, plu sur un camp de trente mille hommes et de milliers de chamcaux, d'éléphants, de chevaux, de bæufs et de mulets, tous rassemblés dans un endroit appelé Rawal Pindi, pour une revuc du vice-roi de l'Inde.

Le vice-roi recevait la visite de l'émir d’Afghanistan, roi sauvage d'un pays plus sauvage encore; et l'émir avait amené, comme garde du corps, huit cents hommes avec leurs chevaux qui, de leur vie, n'avaient jamais vu un camp ni une locomotive des hommes sauvages et des chevaux sauvages nés quelque part au fond de l'Asie Centrale. Chaque nuit, on pouvait être sûr qu'une troupe de ces chevaux briseraient leurs attaches et galoperaient du haut en bas du camp par la boue, dans l'obscurité, ou que les chameaux rompraient leurs entraves, courraient de tous côtés et trébucheraient sur les cordes des tentes : l'on peut imaginer quel agrément pour des gens qui avaient envie de dormir.

Ma tente était dressée loin des lignes de chamcaux, et je la croyais à l'abri ; mais, une nuit, quelqu'un passa brusquement la tête à l'intérieur et cria :

Sortez vite ! Ils viennent ! Ma tente est par terre. Je savais ce que « ils » signifiait ; aussi mis-je mes bottes, mon caoutchouc, et me précipitai dehors. La petite Vixen, mon fox-terrier, sortit par l'autre côté. Bientôt j'entendis gronder, grogner, gargouiller, et je vis la tente s'assaisser, tandis que le mât se cassait net, et se mettre à danser comme un fantôme en démence. Un chameau s'y était embarrassé, et, tout mouillé et furieux que je susse, je ne pus m'empêcher de rire. Puis, je continuai à courir, car je ne savais pas combien de chameaux pouvaient s'être échappés. Je pataugeais toujours dans la boue. A la fin, je buttai sur la culasse d'un canon, et je me rendis compte que je me trouvais hors du camp, dans le voisinage des lignes de l'artillerie, là où on dételait les canons pour la nuit. Comme je ne voulais pas vaguer plus longtemps dans la bruine et dans le noir, je mis mon caoutchouc sur la bouche d'un canon et construisis une sorte de wigwam à l'aide de deux ou trois refouloirs trouvés là par hasard; puis je m'étendis le long de l'aslùt d'un autre canon, me demandant où était passée Vixen ct où exactement je pouvais bien me trouver moi-même.

Au moment où je ine préparais à dormir, j'entendis un cliquetis de harnais et un grognement, tandis qu’un mulet passait devant moi en secouant ses oreilles mouillées. Il appartenait à une batterie de canons à vis, car je pus entendre un bruit de courroies, d'anneaux, de chaines et de toutes les annexes de sa selle matelasséc. Les canons à vis sont de tout petits canons faits de deux parties que l'on

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visse ensemble quand arrive le moment de s'en servir; on les hisse sur les montagnes, partout où peut passer un mulet, et ils rendent de grands services en terrain accidenté. Derrière le mulet, il y avait aussi un chameau, dont les gros pieds mous s'écrasaicnt et glissaient dans la boue, et qui balançait le cou comme une poule égarée. Heureusement, je connaissais assez le langage des bêtes

non pas celui des bêtes sauvages, mais le langage des bêtes de camp, cela va sans dire,

- que m'avaient appris les indigènes, pour savoir ce qu'il disait. Ce devait être le même qui s'était étalé dans ma tente, car il interpella le mulet :

Que faire ? Où aller ? Je me suis battu avec une chose blanche qui sottait, alors elle a pris un bâton et m'a frappé sur le cou... (C'était le mât brisé de ma tente, et j'étais très content de le savoir.) Continuons-nous à courir? >>

Ah, .c'est vous, dit le mulet, vous et vos amis, qui avez ainsi bouleversé le camp ? Très bien. Vous serez battu pour cela ce matin, mais je peux fort bien vous donner un acompte.

J'entendis le cliquetis du harnais au moment où le mulet prenait du champ pour envoyer au chameau deux ruades qui lui sonnèrent sur les côtes comme sur un tambour.

- Cela, dit-il, vous apprendra, pour une autre fois, à courir, la nuit, à travers une batterie de mulets en criant Au voleur ! et Au feu ! Couchez-vous et tenez votre grand niais de cou tranquille.

Le chameau se replia à la façon des chameaux, comme une règle de deux pieds, et se coucha en geignant. On entendit dans l'obscurité un bruit rythmé de sabots sur le sol, et un grand cheval de troupe arriva au petit galop d'ordonnance, comme s'il eût été à la parade, franchit la culasse d'un canon, et retomba tout près du mulet.

C'est honteux, dit-il, en soufflant par les naseaux. Ces chameaux ont encore dévalé dans nos lignes. C'est la troisième fois cette semaine. Le moyen pour un cheval de rester en forme si on ne le laisse pas dormir ! Qui est ici ?

Je suis le mulet de la pièce de culasse du canon n° 2 de la première batterie à vis, dit le mulet, et l'autre est un de vos amis. Il m'a réveillé aussi. Et vous ?

- No 15, troupe E, 5o lanciers. Le cheval de Dick Cunliffe. Un peu de place, s'il vous plaît. Là.

- Oh, pardon, dit le mulet. Il fait si noir qu'on n'y voit guère. Ces chameaux sont-ils assez écæurants ! J'ai quitté mes lignes pour chercher un peu de calme et de tranquillité par ici.

Messeigneurs, dit le chamcau avec humilité, nous avons fait de mauvais rêves dans la nuit, et nous avons eu très peur ! Je ne suis qu'un des chameaux de convoi du 3ge d'infanterie indigène, et je ne suis pas aussi brave que vous, messeigneurs !

- Alors, pourquoi n'êtes-vous pas resté à porter les bagages du 39* d'infanterie indigène, au lieu de courir partout dans le camp ? dit le mulet.

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